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Le Maroc érigé en menace stratégique : la droite espagnole réclame le retour de la Légion à Ceuta et Mellila


Rédigé par La rédaction le Mardi 2 Juin 2026

En réclamant le renforcement militaire de Ceuta et Melilla, le Parti populaire espagnol affirme vouloir protéger deux villes qu’il considère comme stratégiques. Mais derrière l’argument sécuritaire, une autre lecture s’impose : celle d’un vieux réflexe politique espagnol, où le Maroc redevient périodiquement un sujet intérieur. À Rabat, la prudence domine. Mais la question mérite d’être posée calmement : le PP défend-il une vision stratégique, ou instrumentalise-t-il une inquiétude historique pour parler à son électorat ?



Ceuta, Melilla et la vieille mémoire coloniale

Il y a des sujets qui ne meurent jamais vraiment. Ils dorment, se taisent, disparaissent des communiqués officiels, puis reviennent par une déclaration, une motion parlementaire, un exercice militaire ou une phrase lâchée à Washington. Ceuta et Melilla appartiennent à cette catégorie : dossiers sensibles, charges symboliques lourdes, cicatrices coloniales encore visibles sur la carte du nord marocain.

Le Parti populaire espagnol vient de remettre ce dossier dans le débat public en demandant le renforcement de la présence militaire espagnole dans les deux enclaves. Selon le texte soumis à reformulation, la droite espagnole souhaite notamment restaurer deux unités historiques de la Légion : le deuxième bataillon « Carlos V » à Melilla et le cinquième bataillon « Gonzalo Fernández de Córdoba » à Ceuta, supprimés sous le gouvernement socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero entre deux mille sept et deux mille neuf.

À première vue, Madrid peut présenter cette demande comme une affaire de défense nationale. Chaque État a le droit d’organiser sa sécurité. L’Espagne considère Ceuta et Melilla comme deux villes autonomes espagnoles, frontières terrestres de l’Union européenne avec l’Afrique. Dans une Europe travaillée par la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient et la pression américaine sur les budgets de défense, le PP peut soutenir que le contexte a changé. C’est son argument à décharge.

Mais l’argument ne suffit pas à épuiser le sujet. Car dans l’oreille marocaine, cette militarisation n’est jamais neutre. Elle réveille un vieux fond de méfiance. La mémoire de l’îlot Perejil, en deux mille deux, n’a pas disparu. Elle reste, dans les relations maroco-espagnoles, comme le rappel brutal qu’un incident minuscule peut soudain prendre une dimension disproportionnée.

Une droite espagnole qui parle autant à Madrid qu’à Rabat

Le Parti populaire joue ici sur deux tableaux. À l’intérieur, il cherche à apparaître comme le gardien ferme de l’intégrité territoriale espagnole. C’est un message adressé à son électorat, à l’armée, aux milieux conservateurs et aux habitants de Ceuta et Melilla. À l’extérieur, il envoie un signal au Maroc : ces deux villes restent, pour une partie de l’establishment espagnol, un verrou stratégique.

Le problème est que ce signal arrive dans un moment diplomatique particulier. Depuis la réconciliation de deux mille vingt-deux entre Rabat et Madrid, les deux pays ont officiellement tourné la page de la crise provoquée par l’accueil en Espagne du chef du Polisario, Brahim Ghali. Cette normalisation a permis de relancer la coopération sécuritaire, économique, migratoire et politique. Elle n’a pas supprimé les non-dits. Elle les a contenus.

Or, la droite espagnole semble vouloir rouvrir la boîte, ou du moins rappeler qu’elle existe. Elle s’appuie notamment sur la crise migratoire de mai deux mille vingt et un à Ceuta, lorsque plusieurs milliers de personnes avaient franchi la frontière dans un contexte de tension diplomatique entre Rabat et Madrid. Pour le PP, cet épisode aurait montré la vulnérabilité des deux villes. Pour Rabat, la lecture est évidemment différente : l’Espagne ne peut pas ignorer les causes politiques profondes de cette crise, ni faire comme si les enclaves étaient de simples points administratifs sur une carte européenne.

La charge contre le PP tient ici : à force de regarder le Maroc comme un risque, une partie de la droite espagnole finit par entretenir elle-même le risque qu’elle prétend prévenir. En politique, la peur est parfois un outil électoral efficace. Mais dans les relations entre voisins, elle peut devenir une mauvaise conseillère.

Il faut toutefois éviter la facilité inverse. Tout discours espagnol sur Ceuta et Melilla n’est pas automatiquement une provocation. L’Espagne est aussi traversée par ses propres inquiétudes : pression migratoire, instabilité au Sahel, montée des dépenses militaires européennes, incertitude dans les relations transatlantiques. La diplomatie marocaine gagne à distinguer ce qui relève de la posture électorale, de la doctrine militaire et de la tension réelle.

Washington, Rabat, Madrid : le triangle qui dérange

Un élément nouveau complique encore la donne : la relation entre l’Espagne et les États-Unis. Ces derniers mois, les rapports entre Madrid et Washington se sont tendus autour de plusieurs dossiers. Reuters a rapporté que l’Espagne avait fermé son espace aérien aux avions militaires américains impliqués dans la guerre contre l’Iran, après avoir déjà refusé l’utilisation de bases conjointes pour ces opérations.

Cette position espagnole s’inscrit dans une ligne plus critique de Pedro Sánchez face à la politique américaine. Le Financial Times a aussi décrit l’Espagne comme l’un des pays européens les plus affirmés dans son rejet de certaines orientations de Donald Trump, notamment sur l’Iran, tout en relevant que Madrid assume une diplomatie plus autonome.

Dans ce contexte, des voix américaines favorables au Maroc ont commencé à s’exprimer sur Ceuta et Melilla. Des médias marocains ont rapporté que le congressman Mario Díaz-Balart, proche du secrétaire d’État Marco Rubio, avait tenu des propos soutenant l’idée que les deux enclaves relèvent du territoire marocain.

Pour Madrid, ce type de déclaration est explosif. Pour Rabat, il confirme que la question des enclaves n’est pas enterrée. Mais il serait imprudent d’en tirer une conclusion trop rapide. Une déclaration américaine, même spectaculaire, ne fait pas une doctrine officielle. Elle peut servir de levier, de pression ou de message indirect dans le bras de fer entre Washington et Madrid. Le Maroc, lui, a intérêt à ne pas apparaître comme simple bénéficiaire d’une querelle entre alliés occidentaux.

C’est là que la diplomatie marocaine doit garder son sang-froid. Le temps long lui est plus favorable que la surenchère. Le Maroc a déjà démontré, sur d’autres dossiers, qu’une stratégie patiente, documentée, progressive et adossée à ses alliances peut produire des résultats plus solides que les coups d’éclat.

La presse espagnole proche de la droite insiste aussi sur la montée en puissance militaire du Maroc. Le site Yabiladi, citant OK Diario, rapporte que des sources militaires espagnoles justifient le renforcement à Melilla par son importance stratégique et défensive, dans un contexte où le Maroc aurait accru ses capacités en armement, drones, défense antiaérienne et marine. Le même article évoque l’exercice naval Maresco-26, présenté comme un important exercice national de sécurité maritime espagnol, avec Melilla intégrée pour la première fois parmi les scénarios opérationnels.

Il serait naïf de penser que les États ne s’observent pas. Le Maroc modernise ses capacités. L’Espagne modernise les siennes. L’Algérie aussi. La Méditerranée occidentale et l’Atlantique proche ne sont plus des espaces périphériques. Ils concentrent migration, énergie, routes commerciales, cybersécurité, câbles sous-marins, rivalités d’influence et accès au Sahel.

Le récit espagnol devient problématique lorsqu’il transforme systématiquement la montée en puissance du Maroc en menace. Le Maroc n’est pas un État aventureux. C’est un partenaire majeur de l’Europe en matière de sécurité, de migration, de lutte antiterroriste, d’investissement et de stabilité régionale. Le traiter comme une menace permanente, c’est ignorer la réalité de la coopération quotidienne.

La vraie question est donc moins militaire que politique : pourquoi certains secteurs espagnols ont-ils besoin de réactiver périodiquement l’image d’un Maroc inquiétant ? Est-ce pour justifier des budgets ? Pour mobiliser un électorat ? Pour embarrasser Pedro Sánchez ? Pour rappeler que la normalisation avec Rabat a ses adversaires à Madrid ?

Probablement un peu de tout cela.

​Rabat doit lire le signal, sans tomber dans le piège

Pour les marocains, l’affaire appelle une lecture froide. Le PP ne décide pas seul de la politique étrangère espagnole. Une motion parlementaire n’est pas une rupture diplomatique. Un renforcement militaire n’est pas forcément une annonce de crise. Mais tout cela forme un climat. Et les climats finissent parfois par produire des décisions.

Rabat doit donc suivre, documenter, décoder. Sans bruit inutile. Sans colère de façade. Sans tomber dans le piège d’une escalade verbale qui arrangerait peut-être les secteurs les plus durs de la droite espagnole.

Le Maroc a aussi ses propres cartes : sa stabilité, son rôle africain, son partenariat économique avec l’Europe, son poids sécuritaire, son ancrage atlantique, sa relation stratégique avec Washington, sa capacité à construire des alliances sans donner l’impression d’agir sous impulsion. Le dossier de Ceuta et Melilla ne se gagnera pas par l’émotion. Il se gagne par la durée, la constance, l’intelligence diplomatique et la maîtrise du récit.

Le Parti populaire croit peut-être parler de défense. En réalité, il parle aussi de mémoire, d’identité et de peur. Et quand un parti politique commence à militariser une mémoire mal réglée, il faut l’écouter sérieusement. Pas pour paniquer. Pour comprendre ce qui se prépare dans les têtes, avant que cela ne se traduise dans les actes.





Mardi 2 Juin 2026

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