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Le Maroc se développe… alors pourquoi l’envie de partir ne baisse-t-elle pas ?


Rédigé par La rédaction le Mercredi 5 Août 2026

Par Adnane Benchakroun.

Et si le développement, avant de réduire l’émigration, commençait paradoxalement par l’accélérer ?

Il y a une contradiction apparente qui mérite mieux que les slogans habituels.

D’un côté, le Maroc investit, industrialise, construit des ports, des lignes ferroviaires, des zones logistiques, des infrastructures énergétiques, développe sa protection sociale et cherche à attirer davantage de capitaux. De l’autre, une partie importante de sa jeunesse continue de regarder vers l’Europe comme vers un ailleurs désirable, parfois au prix de trajectoires irrégulières et dangereuses.

Le réflexe le plus facile consiste alors à conclure : si les jeunes veulent partir, c’est que le développement a échoué.



Mais si c’était plus compliqué que cela ?

Ma recherche documentaire de ce matin avance une hypothèse dérangeante, mais intellectuellement solide : le développement peut, dans un premier temps, augmenter l’émigration au lieu de la réduire.

Ce phénomène est connu dans les travaux sur la « transition migratoire » : à mesure qu’un pays s’enrichit, une partie de sa population acquiert davantage de moyens, davantage d’éducation, davantage d’information et surtout davantage de capacité à se projeter ailleurs. article_ceuta_melilla_v4_ar.pdf

Autrement dit, la pauvreté absolue immobilise souvent. Le développement, lui, met en mouvement.

Voilà qui change profondément la lecture des évenement de CEUTA.

Le jeune qui veut partir n’est pas nécessairement celui qui ne voit aucun progrès autour de lui. Il peut être précisément celui qui en voit suffisamment pour comprendre ce qui devient possible, mais pas assez pour croire que cette possibilité lui sera personnellement accessible ici.

C’est là que se situe le vrai paradoxe.

Le développement ne fabrique pas uniquement des routes, des usines, des diplômes ou du PIB. Il fabrique également des aspirations.

Et les aspirations vont aujourd’hui beaucoup plus vite que les infrastructures.

Un port se construit en dix ans. Une transformation industrielle demande parfois une génération. Une réforme scolaire ne produit ses effets qu’après de longues années.

Mais un jeune de vingt ans compare sa vie avec Madrid, Paris, Montréal ou Dubaï en quelques secondes sur son téléphone.

Deux horloges fonctionnent donc simultanément.

Il y a le temps long de l’État, de l’investissement, des infrastructures et de l’accumulation économique.

Et il y a le temps court des individus : trouver un emploi, gagner correctement sa vie, se loger, devenir autonome, construire une famille, avoir le sentiment d’avancer.

On appelle cela, de manière très parlante, la confrontation entre le temps de l’accumulation et le temps des aspirations.

Ainsi, le problème n’est pas nécessairement que rien ne change, mais que les attentes sociales progressent parfois plus rapidement que les opportunités réellement accessibles. article_ceuta_melilla_v4_ar.pdf

C’est probablement ici qu’il faut regarder Ceuta autrement.

​Ceuta est un territoire. L’envie de partir, elle, ne l’est pas.

La tentation serait de traiter Fnideq, Tanger ou Nador comme les épicentres d’un problème local.

Or les données mobilisées dans les dernieres études suggèrent au contraire que l’intention migratoire traverse largement le territoire marocain et touche particulièrement les jeunes.

Les enquêtes font apparaître des niveaux très élevés d’intention de migration chez les 18-29 ans, bien au-delà des seules zones frontalières. 

Le Nord est donc davantage une porte qu’une cause.

Et depuis quelques années, une autre variable change complètement l’équation : le numérique. Une frontière physique peut rester fermée tandis qu’une « fenêtre d’opportunité » s’ouvre soudain dans l’imaginaire collectif.

Une décision de justice, une rumeur, une vidéo, une interprétation juridique approximative peuvent circuler en quelques heures. Dès lors, ce n’est plus seulement la règle qui compte. C’est la règle telle qu’elle est comprise.

Les informations disponibles font précisément de cette différence entre norme réelle et norme perçue l’une des clés de lecture des événements de juillet 2026.

Avec l’intelligence artificielle générative, cette question ne fera que devenir plus sensible. Fausses annonces de régularisation, faux documents, faux témoignages, fausses vidéos : la politique migratoire devra désormais surveiller non seulement les frontières géographiques, mais aussi les frontières informationnelles.

Cependant, tout cela ne doit pas nous détourner de l’essentiel : l’investissement n’est pas une fin en soi.

La question que devrait poser chaque grand projet n’est plus seulement :
Combien coûte-t-il ?
Combien de milliards mobilise-t-il ?
Quel supplément de croissance générera-t-il ?

La question devient : combien d’emplois créera-t-il, où, pour qui et dans quel délai ?

Car l’article insiste sur trois conditions déterminantes : le contenu en emplois de la croissance, la répartition territoriale de l’investissement et la confiance dans le fait que ses bénéfices toucheront réellement la population.

Voilà peut-être le cœur du sujet. Nous avons trop longtemps opposé création de richesse et politique sociale.

C’est une fausse opposition.

Sans création de richesse, aucun État social ne peut être durablement financé. Mais sans diffusion perceptible de cette richesse, la croissance elle-même perd une partie de sa légitimité.

Il faut produire et redistribuer.
Investir et employer.
Construire des infrastructures et construire simultanément des trajectoires individuelles.


Et peut-être faut-il également cesser de raisonner uniquement en termes de « retenir » la jeunesse. Un pays moderne ne retient pas ses citoyens derrière des frontières. Il leur donne suffisamment de possibilités pour que partir soit un choix, pas une fuite.

Étudier au Maroc. Travailler au Maroc. Créer une entreprise au Maroc. Mais également partir légalement travailler en Espagne, se former en Allemagne, revenir avec une compétence, circuler entre plusieurs économies.

Il faut plaider justement pour davantage de mobilité légale, saisonnière, qualifiée et circulaire. 

Finalement, la question n’est peut-être donc plus : Pourquoi les jeunes veulent-ils partir alors que le Maroc se développe ?

La question pourrait être exactement inverse :

Combien de temps faudra-t-il pour que le Maroc qui se développe devienne, aux yeux de ses jeunes, le Maroc dans lequel ils peuvent eux-mêmes se développer ?

Car on peut construire des ports, des autoroutes et des usines. Mais une jeunesse ne vit pas dans les statistiques.

Elle vit dans son présent.

Et si le développement fabrique les aspirations plus vite qu’il ne fabrique les opportunités, alors le paradoxe n’en est plus vraiment un : le développement peut commencer par donner envie de partir avant de donner suffisamment de raisons de rester.

 





Mercredi 5 Août 2026

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