Pendant des années, l’Arabie saoudite a construit une solution de secours à sa dépendance au détroit d’Ormuz : transporter son pétrole à travers le désert jusqu’à Yanbu, sur la mer Rouge. Mais l’oléoduc Est-Ouest est désormais largement paralysé et les Houthis ont étendu leur emprise autour de Bab el-Mandeb, la porte sud de cette même mer Rouge. Trois points géographiques — Ormuz, Yanbu et Bab el-Mandeb — concentrent désormais une part croissante du risque pétrolier mondial.
Dans une crise pétrolière, il ne suffit pas d’avoir du pétrole. Encore faut-il pouvoir le transporter.
C’est précisément ce que les derniers développements au Moyen-Orient viennent rappeler. Depuis plusieurs semaines, le détroit d’Ormuz, par lequel transitait traditionnellement une part considérable des hydrocarbures du Golfe, fonctionne sous forte contrainte. Le trafic y a fortement reculé, obligeant producteurs, négociants et armateurs à rechercher des itinéraires alternatifs.
L’Arabie saoudite disposait justement d’un atout majeur : son oléoduc Est-Ouest, ou Petroline.
Long d’environ 1 200 kilomètres, celui-ci traverse la péninsule depuis les zones de production orientales jusqu’au terminal de Yanbu, sur la mer Rouge. Il permet d’acheminer entre 2,6 et 4 millions de barils par jour sans passer par Ormuz. Dans le contexte actuel, cette infrastructure était donc devenue bien davantage qu’un pipeline : une assurance géopolitique.
Cette assurance vient d’être sérieusement entamée.
L’oléoduc reste largement hors service après une attaque de drones ayant endommagé certaines de ses installations. Les estimations disponibles divergent encore sur la durée nécessaire aux réparations : certaines évoquent trois à cinq semaines, d’autres jusqu’à six semaines, avec une éventuelle reprise partielle avant la fin des travaux.
Le problème immédiat se trouve à Yanbu.
Selon les informations recueillies auprès de sources du secteur pétrolier, les stocks disponibles pour alimenter les exportations pourraient ne couvrir que quelques jours si le flux venant de l’est du Royaume n’est pas rapidement rétabli. L’Arabie saoudite possède d’autres possibilités logistiques, notamment via des installations égyptiennes, mais celles-ci ne compensent pas totalement la capacité de la Petroline.
Il faut néanmoins être précis : les quelque 4 millions de barils quotidiens transportables par l’oléoduc ne constituent pas automatiquement 4 % de l’offre mondiale définitivement perdue. Il s’agit d’une capacité logistique menacée. Mais dans un marché déjà perturbé par Ormuz, ce simple risque suffit à ajouter une forte prime géopolitique aux cours.
Mardi 15 septembre, le Brent évoluait ainsi autour de 107,55 dollars le baril, tandis que le WTI américain dépassait 103 dollars.
Bab el-Mandeb change l’équation
Le deuxième problème se trouve à l’autre extrémité de la mer Rouge.
Les Houthis ont réalisé ces derniers jours une progression militaire rapide sur la côte occidentale du Yémen. Ils se sont notamment emparés de Mokha et de l’île stratégique de Mayun, également appelée Perim, située dans le détroit de Bab el-Mandeb. Leur contrôle s’est ensuite étendu aux îles Hanish.
Or Bab el-Mandeb constitue la porte méridionale de la mer Rouge.
Tout navire quittant Yanbu pour rejoindre l’océan Indien et les marchés asiatiques doit, directement ou indirectement, tenir compte de ce passage. En sens inverse, la route vers l’Europe remonte vers Suez. La position de Bab el-Mandeb devient donc particulièrement sensible au moment même où Yanbu devait servir de solution de repli face aux difficultés rencontrées à Ormuz.
La géographie se retourne ainsi contre le dispositif saoudien.
Ormuz était le premier verrou. La Petroline permettait de le contourner. Mais le pétrole arrivant à Yanbu débouche dans une mer Rouge dont la sortie méridionale se trouve désormais sous une pression militaire beaucoup plus forte.
Ce n’est pas encore une fermeture de Bab el-Mandeb. Les navires continuent de circuler. Mais le risque militaire entraîne déjà des conséquences mesurables : assurances plus coûteuses, tarifs des tankers en hausse, rallongement éventuel des routes et multiplication des précautions opérationnelles. Reuters rapporte que les coûts du transport pétrolier ont atteint des niveaux exceptionnellement élevés dans ce contexte.
C’est ici que le Yémen change de statut dans la crise.
Longtemps considéré comme un conflit périphérique au grand affrontement régional, il devient désormais une pièce centrale de la sécurité énergétique. Une force installée sur la côte yéménite n’a pas besoin de contrôler chaque navire traversant Bab el-Mandeb pour peser sur le commerce mondial. Il lui suffit de rendre le passage suffisamment risqué pour modifier les calculs des armateurs, des assureurs et des traders.
La progression houthie inquiète d’autant plus Washington que le mouvement a simultanément intensifié ses opérations contre l’Arabie saoudite. Lundi, son porte-parole militaire Yahya Saree a revendiqué une attaque massive au moyen de drones et de missiles balistiques contre des installations de la base aérienne Roi-Khaled, à Khamis Mushait. L’étendue des dégâts revendiqués par les Houthis n’a toutefois pas été confirmée indépendamment.
Le vice-président américain J.D. Vance a parallèlement confirmé que les États-Unis suivaient étroitement la situation et avaient engagé des conversations directes avec les Houthis, tout en restant en contact avec Riyad et Abou Dhabi.
Trois verrous, une même fragilité
Le problème énergétique mondial tient désormais dans cette succession géographique.
À l’est, Ormuz est devenu incertain.
Au centre, l’oléoduc qui devait contourner Ormuz est endommagé.
À l’ouest, le pétrole acheminé vers Yanbu rejoint une mer Rouge dont la sortie vers l’océan Indien passe par Bab el-Mandeb, aujourd’hui beaucoup plus vulnérable.
Aucune de ces contraintes ne signifie à elle seule que l’Arabie saoudite ne peut plus exporter son pétrole. Mais leur combinaison réduit rapidement les marges de manœuvre.
Pour un pays importateur net d’énergie comme le Maroc, la menace est indirecte mais très concrète. Une hausse durable du pétrole finit par se transmettre aux coûts de transport, de logistique et de production, puis aux prix intérieurs. Le risque ne se limite donc pas au montant affiché chaque matin pour le Brent : il concerne toute la chaîne économique qui dépend du diesel, du transport maritime et des importations.
La crise actuelle révèle surtout une fragilité que les marchés avaient peut-être sous-estimée.
La sécurité pétrolière ne dépend plus seulement de la capacité à produire des millions de barils. Elle dépend de quelques couloirs maritimes, quelques terminaux et quelques centaines de kilomètres de pipelines.
Lorsque l’un de ces passages se ferme, il existe une solution de contournement.
Lorsque le passage de contournement devient lui-même vulnérable, l’équation change complètement.
Après Ormuz, Bab el-Mandeb devient ainsi le deuxième verrou. Et entre les deux, Yanbu n’est plus simplement un port pétrolier saoudien : il devient le point de rencontre de toutes les fragilités du moment.
Dans une crise pétrolière, il ne suffit pas d’avoir du pétrole. Encore faut-il pouvoir le transporter.
C’est précisément ce que les derniers développements au Moyen-Orient viennent rappeler. Depuis plusieurs semaines, le détroit d’Ormuz, par lequel transitait traditionnellement une part considérable des hydrocarbures du Golfe, fonctionne sous forte contrainte. Le trafic y a fortement reculé, obligeant producteurs, négociants et armateurs à rechercher des itinéraires alternatifs.
L’Arabie saoudite disposait justement d’un atout majeur : son oléoduc Est-Ouest, ou Petroline.
Long d’environ 1 200 kilomètres, celui-ci traverse la péninsule depuis les zones de production orientales jusqu’au terminal de Yanbu, sur la mer Rouge. Il permet d’acheminer entre 2,6 et 4 millions de barils par jour sans passer par Ormuz. Dans le contexte actuel, cette infrastructure était donc devenue bien davantage qu’un pipeline : une assurance géopolitique.
Cette assurance vient d’être sérieusement entamée.
L’oléoduc reste largement hors service après une attaque de drones ayant endommagé certaines de ses installations. Les estimations disponibles divergent encore sur la durée nécessaire aux réparations : certaines évoquent trois à cinq semaines, d’autres jusqu’à six semaines, avec une éventuelle reprise partielle avant la fin des travaux.
Le problème immédiat se trouve à Yanbu.
Selon les informations recueillies auprès de sources du secteur pétrolier, les stocks disponibles pour alimenter les exportations pourraient ne couvrir que quelques jours si le flux venant de l’est du Royaume n’est pas rapidement rétabli. L’Arabie saoudite possède d’autres possibilités logistiques, notamment via des installations égyptiennes, mais celles-ci ne compensent pas totalement la capacité de la Petroline.
Il faut néanmoins être précis : les quelque 4 millions de barils quotidiens transportables par l’oléoduc ne constituent pas automatiquement 4 % de l’offre mondiale définitivement perdue. Il s’agit d’une capacité logistique menacée. Mais dans un marché déjà perturbé par Ormuz, ce simple risque suffit à ajouter une forte prime géopolitique aux cours.
Mardi 15 septembre, le Brent évoluait ainsi autour de 107,55 dollars le baril, tandis que le WTI américain dépassait 103 dollars.
Bab el-Mandeb change l’équation
Le deuxième problème se trouve à l’autre extrémité de la mer Rouge.
Les Houthis ont réalisé ces derniers jours une progression militaire rapide sur la côte occidentale du Yémen. Ils se sont notamment emparés de Mokha et de l’île stratégique de Mayun, également appelée Perim, située dans le détroit de Bab el-Mandeb. Leur contrôle s’est ensuite étendu aux îles Hanish.
Or Bab el-Mandeb constitue la porte méridionale de la mer Rouge.
Tout navire quittant Yanbu pour rejoindre l’océan Indien et les marchés asiatiques doit, directement ou indirectement, tenir compte de ce passage. En sens inverse, la route vers l’Europe remonte vers Suez. La position de Bab el-Mandeb devient donc particulièrement sensible au moment même où Yanbu devait servir de solution de repli face aux difficultés rencontrées à Ormuz.
La géographie se retourne ainsi contre le dispositif saoudien.
Ormuz était le premier verrou. La Petroline permettait de le contourner. Mais le pétrole arrivant à Yanbu débouche dans une mer Rouge dont la sortie méridionale se trouve désormais sous une pression militaire beaucoup plus forte.
Ce n’est pas encore une fermeture de Bab el-Mandeb. Les navires continuent de circuler. Mais le risque militaire entraîne déjà des conséquences mesurables : assurances plus coûteuses, tarifs des tankers en hausse, rallongement éventuel des routes et multiplication des précautions opérationnelles. Reuters rapporte que les coûts du transport pétrolier ont atteint des niveaux exceptionnellement élevés dans ce contexte.
C’est ici que le Yémen change de statut dans la crise.
Longtemps considéré comme un conflit périphérique au grand affrontement régional, il devient désormais une pièce centrale de la sécurité énergétique. Une force installée sur la côte yéménite n’a pas besoin de contrôler chaque navire traversant Bab el-Mandeb pour peser sur le commerce mondial. Il lui suffit de rendre le passage suffisamment risqué pour modifier les calculs des armateurs, des assureurs et des traders.
La progression houthie inquiète d’autant plus Washington que le mouvement a simultanément intensifié ses opérations contre l’Arabie saoudite. Lundi, son porte-parole militaire Yahya Saree a revendiqué une attaque massive au moyen de drones et de missiles balistiques contre des installations de la base aérienne Roi-Khaled, à Khamis Mushait. L’étendue des dégâts revendiqués par les Houthis n’a toutefois pas été confirmée indépendamment.
Le vice-président américain J.D. Vance a parallèlement confirmé que les États-Unis suivaient étroitement la situation et avaient engagé des conversations directes avec les Houthis, tout en restant en contact avec Riyad et Abou Dhabi.
Trois verrous, une même fragilité
Le problème énergétique mondial tient désormais dans cette succession géographique.
À l’est, Ormuz est devenu incertain.
Au centre, l’oléoduc qui devait contourner Ormuz est endommagé.
À l’ouest, le pétrole acheminé vers Yanbu rejoint une mer Rouge dont la sortie vers l’océan Indien passe par Bab el-Mandeb, aujourd’hui beaucoup plus vulnérable.
Aucune de ces contraintes ne signifie à elle seule que l’Arabie saoudite ne peut plus exporter son pétrole. Mais leur combinaison réduit rapidement les marges de manœuvre.
Pour un pays importateur net d’énergie comme le Maroc, la menace est indirecte mais très concrète. Une hausse durable du pétrole finit par se transmettre aux coûts de transport, de logistique et de production, puis aux prix intérieurs. Le risque ne se limite donc pas au montant affiché chaque matin pour le Brent : il concerne toute la chaîne économique qui dépend du diesel, du transport maritime et des importations.
La crise actuelle révèle surtout une fragilité que les marchés avaient peut-être sous-estimée.
La sécurité pétrolière ne dépend plus seulement de la capacité à produire des millions de barils. Elle dépend de quelques couloirs maritimes, quelques terminaux et quelques centaines de kilomètres de pipelines.
Lorsque l’un de ces passages se ferme, il existe une solution de contournement.
Lorsque le passage de contournement devient lui-même vulnérable, l’équation change complètement.
Après Ormuz, Bab el-Mandeb devient ainsi le deuxième verrou. Et entre les deux, Yanbu n’est plus simplement un port pétrolier saoudien : il devient le point de rencontre de toutes les fragilités du moment.












L'accueil















