Dans mon atelier, je me méfie toujours du rose fuchsia
Et pourtant, cette couleur vive, presque insolente, est associée à une balance. Drôle de mariage.
D’un côté, une couleur qui déborde. De l’autre, un symbole qui mesure. Le rose fuchsia appartient au mouvement, la balance à la retenue. L’un proclame, l’autre pèse. L’un attire immédiatement le regard, l’autre demande du temps.
Peut-être est-ce précisément là que réside la force du contraste.
Quand je peins, je sais qu’une couleur ne vaut jamais seule. Elle vaut par ce qu’elle rencontre, par ce qu’elle révèle, parfois même par ce qu’elle contredit. Le rose fuchsia posé à côté du noir n’est pas le même que le fuchsia posé près du blanc. Une couleur change selon son voisinage, comme un mot change selon la phrase qui l’accueille.
Il en va peut-être de même des symboles politiques.
Avec le temps, les couleurs cessent d’être de simples pigments. Elles accumulent des souvenirs, des fidélités, des combats, des déceptions aussi. Elles finissent par porter une histoire plus lourde que leur propre matière.
Mais le peintre, lui, garde un privilège : celui de regarder les couleurs comme si elles apparaissaient pour la première fois. Alors je regarde ce rose fuchsia.
Je lui trouve quelque chose de profondément marocain. Pas parce qu’il appartient à un parti. Parce que je l’ai déjà vu ailleurs. Dans un bougainvillier débordant d’un mur blanc. Dans un tissu exposé sous le soleil. Dans certaines broderies. Dans un caftan porté un soir de fête. Dans ces couleurs que notre lumière rend encore plus vives qu’elles ne le sont réellement.
Le rose fuchsia n’est donc pas né dans une permanence politique.
Il était déjà dans nos rues.
Il était dans nos jardins.
Il était dans notre lumière.
Puis quelqu’un lui a donné une balance avec sa recherche permanente de l'équilibre et de justice. Et là commence une autre histoire.Car une balance n’est jamais un objet innocent.
Même dessinée simplement, elle pose une question.
Que met-on sur chacun de ses plateaux ?
Que compare-t-on ?
Que vaut une promesse face à un résultat ?
Que pèse la mémoire lorsqu’on la met en face de l’avenir ?
Que vaut la fidélité lorsqu’elle refuse le renouvellement ?
Et que vaut le changement lorsqu’il oublie d’où il vient ?
Voilà peut-être pourquoi ce symbole me parle davantage que beaucoup d’autres.
Une balance oblige à accepter que rien ne soit totalement léger.
Elle oblige à peser ses propres paroles.
Elle rappelle surtout qu’un discours ne possède aucun poids par lui-même. Ce sont les actes qui lui en donnent.
Un peintre connaît bien cette règle. On peut acheter les meilleurs pigments, posséder les pinceaux les plus fins et tendre la toile la plus blanche : si rien ne se passe entre la main et la toile, tout cela reste du matériel.
La politique connaît probablement la même cruauté.
Une couleur magnifique ne suffit pas.
Un symbole historique ne suffit pas.
Même une mémoire glorieuse ne suffit pas éternellement.
Il faut recommencer le tableau. Pas l’effacer. Le continuer.
C’est peut-être cela que j’aime dans ce rose fuchsia : malgré son âge politique, il refuse de devenir une couleur ancienne. Il possède quelque chose d’étrangement contemporain, presque pop. Il pourrait appartenir à une affiche dessinée hier. Il pourrait éclairer un écran de téléphone. Il pourrait habiller une génération qui n’a connu ni les anciennes batailles ni leurs protagonistes.
Mais encore faut-il que cette génération reconnaisse quelque chose d’elle-même derrière la couleur. Car les jeunes regardent autrement.
Ils ne portent pas nécessairement les héritages comme leurs parents. Ils les interrogent. Ils les retournent. Ils veulent savoir ce qu’ils contiennent.
Et soudain, la balance réapparaît.Elle devient presque l’instrument de cette génération.
Sur un plateau : l’histoire.
Sur l’autre : l’avenir.
Sur un plateau : ce qui a été fait.
Sur l’autre : ce qui reste à faire.
Et entre les deux, cette aiguille fragile qui hésite.
Un peintre sait qu’un tableau achevé n’est pas forcément un tableau réussi. Il arrive qu’une œuvre parfaitement terminée soit morte, tandis qu’une toile encore ouverte continue à respirer.
Les partis politiques ressemblent peut-être un peu aux tableaux.
Le danger n’est pas toujours d’être inachevé.
Le vrai danger serait de croire que l’œuvre est terminée.
Alors le rose fuchsia continuera probablement d’attirer l’œil. C’est dans sa nature. Il est fait pour cela.
Mais une couleur peut séduire une seconde.
Une histoire peut retenir quelques minutes.
Un symbole peut traverser des décennies.
Ensuite vient le moment où chacun regarde les deux plateaux.
Le Rose fuchsia peut attirer le regard. Mais, au bout du compte, c’est toujours la balance qui décide du poids des choses.












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