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Le carburant de la gouvernance




Écouter le podcast en entier :


C’est dur d’être à la fois chef de coalition gouvernementale et commerçant en hydrocarbures. Surtout quand les prix à la pompe s’accrochent à presque 17Dhs le diesel et 18dhs le sans plomb.

Les Marocains discutent entre eux, sur les réseaux sociaux, pour savoir si ce n’est pas un peu de leur faute si le chef de l’exécutif ne laisse plus le temps au distributeur d’hydrocarbures pour dire aux pompistes de régler leurs compteurs sur les nouveaux cours du pétrole sur les marchés internationaux.

C’est que le baril ne coûte plus que quelques 100 dollars, alors que, de toute évidence, les tenanciers des stations d’essence ne semblent pas en avoir été informés.

En pareil cas, le chef du gouvernement devrait faire un petit saut au bureau de son entreprise pour tenir ses employés au courant des dernières évolutions des prix sur les marchés.

La charge de veiller, sans relâche, sur les intérêts des citoyens et leur bien être quotidien est si exigeante en temps et en énergie (humaine pas fossile) que le chef du gouvernement s’en est trouvé réduit à négliger la bonne marche de ses propres affaires.

Par reconnaissance pour un tel sacrifice et en signe de gratitude, les Marocains songent très sérieusement à remercier leur chef du gouvernement, après lui avoir présenté leurs plus plates excuses pour les pertes éventuellement subies.

Il est même question de lui accorder un petit « break », histoire qu’il puisse aller tirer les oreilles à ses quelques piètres employés qui ont oublié de mettre à jour les prix du diesel et de l’essence.

Peut être même rendre visite à Benkiran, son prédécesseur et bienfaiteur, pour se rappeler ensemble la belle époque de la libéralisation du secteur des hydrocarbures. Depuis lors, les affaires ont été florissantes pour une minorité.

Nul besoin de souligner que la majorité de la population n'est là que pour faire preuve de citoyenneté, une fois tous les cinq ans, et de générosité envers le fisc, le reste du temps.

L’idéal est que cette majorité se montre compréhensive quand les prix s’enflamment (les riches doivent bien devenir plus riches, les pauvres, non ? Et puis, c’est la saison des incendies, même les forêts prennent feu).

Ladite majorité de la population se doit, par ailleurs et pour faire bonne mesure, d'applaudir l’absence de mesures gouvernementales efficaces pour éteindre l’incendie des prix (les canadairs sont trop occupés au Nord du royaume à lutter contre les feux de forêts).

Un carburant alternatif : le verbiage !

Il ne faut quand même pas désespérer. Une bonne campagne de communication va amener le petit peuple à saisir que le recul de son pouvoir d’achat, son appauvrissement, c’est, en fin de compte, pour son bien.

Il s’agit d’un concept intellectuellement très complexe, du genre à nécessiter des années d’études poussées dans une anonymement illustre université étrangère.

Mais il est quand même possible de le résumer, comme l’a si bien fait le célèbre auteur de « 1984 », le britannique Georges Orwell, en ces quelques mots : « la guerre, c'est la paix, la liberté, c'est l'esclavage, l'ignorance, c'est la force ».

Dans la version traduite et adaptée en darija, il est ajouté : « la pauvreté, c’est la richesse ». C’est sûrement celle que Klaus Schwab, le grand manitou du Forum économique mondial, a dû lire. N’est-ce pas lui qui a dit : « vous ne posséderez rien et vous serez heureux » ?

Avouez que cela donne envie d’être très, très malheureux.

Moins connu mais non moins brillant, le publicitaire américain, Edward Bernays, n’en disait pas moins : « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique ».

Vous voyez ! Brasser du vent, c’est pour le bon fonctionnement d’une vertueuse démocratie. Ce n’est, ainsi, pas sans raison que l’évangile de Jean commence de la sorte : « au commencement était le verbe ». Tout est dans la communication et les réservoirs de carburant seront remplis de belles paroles.

Pour en revenir à la majorité de la population, elle se doit d’être silencieuse, autant par décence (les ignorants se taisent et se font oublier jusqu’au prochain scrutin, jour de grâce ou ils reçoivent l’illumination pour savoir pour qui voter), que pour éviter aux oreilles des élites éclairées le son disgracieux de sa voix.

Il lui est fermement et vigoureusement déconseillé, en outre, d’écouter les mauvaises langues qui l’incitent à faire activer le principe constitutionnel de la reddition des comptes.

D’ailleurs, réclamer des comptes, n’est-ce pas là une idée saugrenue ? Mêmes de vrais comptables ne savent pas calculer à la baisse les prix à la pompe lorsque les cours du baril du pétrole reculent sur les marchés internationaux.

Alors, la populace qui se mettrait à tracer le devenir de ses impôts, avec tout le passif qu’elle traîne…

La politique, surtout celle des prix des denrées essentielles, est une chose trop sérieuse pour s’attarder à écouter les doléances du petit peuple à ce sujet.

Et si la hausse du Smig ne peut couvrir le renchérissement du coût de la vie, c’est encore fois la faute des comptables qui ne savent pas compter.

Il n’est pas très poli de raconter les rumeurs qui circulent à propos de ceux qui peinent autant avec les chiffres qu’avec les lettres, mais il est dit (et que ça reste entre nous) que les tenanciers de compte semblent souffrir d’une forme à la fois rare et grave de dissonance cognitive.

En langage simple, ils apprécient énormément de voir les prix du carburant grimper à la hausse, mais pas les salaires, une telle perspective les faisant entrer dans une rage folle. Les tenanciers de compte ne se demandent jamais, néanmoins, qui va acheter leurs produits si les revenus sont dépréciés.

Inversement, quand les cours du baril de pétrole dégringolent, les tenanciers de compte sont littéralement au bord de l’apoplexie, souffrant d’avoir à chiffrer à la baisse les prix à la pompe. Ils se lamentent, par contre,  de ne pas pouvoir comprimer les salaires, un fantasme qu’ils aimeraient voir un jour, par miracle, se réaliser.
 
L’érosion du pouvoir d’achat de la masse, en raison de l’inflation, ne pose, d’autre part, aucun problème de conscience aux tenanciers de compte, en raison d’une neurodégérescence qui les empêchent de distinguer le bien du mal.

Des sources tellement bien informées qu’elles en sont anonymes prétendent qu’après un minutieux examen, les psychothérapeutes ont diagnostiqué chez les commerçants faisant de la politique à leurs heures perdues une étrange psychopathologie aux causes mal comprises : l’anasognosie.

Il s’agit d’une maladie qui, dans le cas d’un homme politique, l’empêche de prendre conscience qu’il fait du commerce alors qu’il s’imagine gouverner.

Allah yster !





Ahmed Naji
Journaliste par passion, donner du relief à l'information est mon chemin de croix. En savoir plus sur cet auteur
Lundi 18 Juillet 2022

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