Il existe un mot étrange, presque ironique, qui circule aujourd’hui dans les réflexions contemporaines sur la culture : « dé-lire ».
Autrefois — il n’y a pas si longtemps — il suffisait de prendre le métro à Paris, d’attendre un bus à Rome ou de s’asseoir à la terrasse d’un café à Madrid pour apercevoir ces silhouettes familières : un homme penché sur un roman, une étudiante annotant un essai, un retraité tournant lentement les pages d’un livre jauni par le temps.
Le livre était là, comme un compagnon discret. On le reconnaissait à sa texture. À son odeur.
Au bruissement léger de ses pages. Il était et est ce que l’américain Julien Green en a dit : « une vie possible que nous n’aurions jamais vécue sans lui. »
Lire était un geste naturel, presque instinctif. Un geste de liberté.
C’est cela, le “dé-lire” : la trahison tranquille du livre.
Mais dans d’autres régions du monde — dans nos sociétés arabes, africaines, marocaines — la situation est encore plus vertigineuse. Car il ne s’agit pas seulement de dé-lire.
Il s’agit parfois de zéro-lire.
Des générations entières grandissent sans avoir jamais tenu un livre entre leurs mains. Pas un roman. Pas un essai. Pas même un livre d’aventures.
Et pourtant, ces mêmes jeunes gens sont connectés au monde entier. Ils manipulent avec virtuosité les smartphones les plus sophistiqués. Ils naviguent dans l’océan numérique avec une rapidité stupéfiante.
Mais ce monde qu’ils parcourent n’est pas celui de la connaissance. C’est souvent celui du fragment, de l’image fugace, du slogan brutal.Un monde où l’on voit tout, mais où l’on comprend peu. Entre dé-lire et zéro-lire, une civilisation peut vaciller.
Car lire n’est pas une simple activité culturelle.
Chaque idée rencontrée est une fenêtre ouverte sur le monde. Sans lecture, l’esprit devient une chambre sans fenêtres. Et dans l’obscurité, toutes les ombres deviennent menaçantes.
L’histoire humaine nous l’enseigne : l’obscurantisme prospère toujours là où les bibliothèques disparaissent. La radicalisation se nourrit du désert intellectuel. La barbarie commence souvent par le silence des livres. C’est pour cela que lire est un acte profondément politique.
Lire, c’est refuser la simplification du monde. Lire, c’est résister aux discours qui divisent. Lire, c’est tourner le dos au ‘’savoir’’ sommaire, à l’information g-fugace. Lire, c’est apprendre à douter, à nuancer, à comprendre l’autre.
C’est curieux et à la fois significatif que les liseuses ces appareils électroniques conçus spécialement pour lire des livres numériques (ebooks), tout en étant aussi électronique que les tablettes et les smartphones, n’ont pas prospéré.
Pourtant, un livre est une école de liberté. Il apprend au lecteur que la vérité n’est jamais une et pas un slogan. Qu’elle se construit lentement, page après page, réflexion après réflexion.
Dans le silence d’un livre, l’esprit devient plus vaste que la peur.
Mais la reconquête de la lecture.
Le jour où un enfant marocain, africain ou arabe ouvrira un livre avec la même fascination qu’il ouvre aujourd’hui un écran… ce jour-là, quelque chose aura changé profondément dans l’histoire du monde.
Car un peuple qui lit est un peuple difficile à manipuler. Un peuple qui lit résiste. Il résiste à l’ignorance, à la haine, à la barbarie.
Et dans un siècle menacé par toutes les formes de fanatisme, tenir un livre entre ses mains pourrait bien devenir l’un des gestes les plus courageux qui soient. Un geste simple, silencieux, mais un geste capable de sauver la lumière.
PAR ANWAR CHERKAOUI/QUID.MA












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