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Le seuil : Le grand jeu des chaises électorales


PAR ADNAN DEBBARH*.

Dans cette première livraison de sa série « Le Seuil » (العَتَبَة), Adnan Debbarh propose une réflexion sur les mécanismes de la compétition électorale au Maroc et sur l’évolution de la fonction politique. À travers une analyse du rôle des partis, des candidats, des notables et de la participation citoyenne, il interroge la capacité du système à produire de véritables orientations politiques, au-delà de la gestion des affaires publiques et de la préservation de la stabilité institutionnelle.



À l'approche de chaque législature, le Maroc politique se transforme en une vaste salle de marché où s'échangent moins des idées que des probabilités.

Les partis cherchent des candidats capables de gagner. Les candidats cherchent les partis susceptibles de gouverner. Les notables cherchent le bon véhicule électoral. Les électeurs, eux, regardent souvent ailleurs.

Commençons par les partis. Leur problème est simple : atteindre le seuil qui leur permettra d'exister dans la future majorité. La question du projet passe après celle du positionnement. Les programmes se ressemblent de plus en plus. Les différences idéologiques se sont estompées.

La compétition ne porte plus véritablement sur une vision du Maroc, mais sur la capacité à occuper une place dans le dispositif futur.

Viennent ensuite les candidats. Le professeur d'université, l'ingénieur reconnu, le chercheur, le cadre compétent ou l'entrepreneur indépendant ont peu de chances d'entrer dans la course. Non parce qu'ils en seraient empêchés juridiquement.

Mais parce qu'une campagne législative coûte aujourd'hui des sommes qui sélectionnent les candidats bien avant que les électeurs ne se prononcent. La compétition est ouverte en droit. Elle est beaucoup plus fermée dans les faits.

Puis apparaît le notable.

Le notable ne cherche pas un parti. Il cherche une trajectoire. Sa question n'est pas : « Quel programme défend ce parti ? » Sa question est : « Quel parti sera demain au centre du pouvoir ?
Le notable ne cherche pas un parti. Il cherche une trajectoire. Sa question n'est pas : « Quel programme défend ce parti ? » Sa question est : « Quel parti sera demain au centre du pouvoir ?
Il ne cherche pas un parti. Il cherche une trajectoire. Sa question n'est pas : « Quel programme défend ce parti ? »

Sa question est : « Quel parti sera demain au centre du pouvoir ? » Car dans un système où les grandes orientations changent peu d'une alternance à l'autre, la proximité avec les lieux réels de décision compte souvent davantage que la cohérence des convictions affichées.

C'est ici que commence le véritable sujet. Car les élections marocaines présentent une singularité remarquable : Elles produisent des gouvernements. Elles produisent des majorités.

Elles produisent des parlements. Mais elles semblent de moins en moins produire des orientations. Les grands choix stratégiques, économiques, diplomatiques ou industriels apparaissent largement stabilisés en amont de la compétition électorale. Les partis administrent davantage qu'ils n'orientent. Ils gèrent davantage qu'ils ne transforment. L'alternance existe.

La capacité de modifier les trajectoires paraît plus limitée.

Les chiffres de participation éclairent cette situation. Rapporté non pas aux seuls inscrits mais à l'ensemble des Marocains en âge de voter, le nombre de citoyens qui déterminent effectivement la composition du Parlement représente une fraction réduite du corps électoral potentiel. Cette réalité ne semble plus scandaliser grand monde.

Comme si chacun avait fini par intégrer que l'essentiel ne se jouait pas là. Le plus frappant n'est d'ailleurs pas l'abstention.

Le plus frappant est le silence. Silence d'une partie des élites intellectuelles. Silence d'une partie des universitaires. Silence d'une partie des entrepreneurs. Silence de ceux qui, dans d'autres pays, constituent souvent le vivier naturel du renouvellement politique.

Ils ne désertent pas nécessairement leur pays. Ils désertent le jeu.

Pourquoi ? Peut-être parce qu'ils doutent de la capacité de ce jeu à produire du changement. Peut-être parce qu'ils ne perçoivent plus clairement le lien entre le vote, la décision et la transformation du réel.

Peut-être parce qu'ils ont fini par considérer que les centres effectifs du pouvoir se situent ailleurs.

Depuis plusieurs décennies, le système marocain a poursuivi un objectif cohérent : préserver la stabilité. Cette stabilité a produit des acquis réels. Elle a permis la continuité de l'État. Elle a accompagné de grands projets. Elle a évité certaines ruptures. Mais une question se pose désormais.

Que devient un système lorsqu'il réussit mieux à produire de l'administration que de la politique ? Lorsqu'il modernise plus vite ses infrastructures que ses mécanismes de représentation ? Lorsqu'il construit des ports, des autoroutes et des zones industrielles, mais peine à produire des partis capables de porter des visions concurrentes de l'avenir ? La question n'appelle ni procès d'intention ni théorie du complot.

Elle invite simplement à regarder les faits. Des partis de plus en plus dépendants. Des programmes de moins en moins structurants. Une participation limitée. Une responsabilité difficile à attribuer.

Une concentration croissante de la décision dans des espaces qui échappent largement à la compétition électorale. Pris séparément, ces phénomènes peuvent sembler anecdotiques.

Pris ensemble, ils dessinent une interrogation plus profonde. Le fonctionnement actuel du système conduit-il, de fait, à l'affaiblissement progressif de la fonction politique elle-même ?

C'est à cette question que la série d’articles « Le Seuil » tentera d'apporter quelques éléments de réponse. Il s'agira d'abord de voir ce qui nous échappe, puis de comprendre les décalages, pour ensuite mettre sous tension nos contradictions et, enfin, franchir le seuil de nos renoncements.

La campagne commence. Que le jeu reprenne.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l’ISCAE.

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA



Mardi 16 Juin 2026

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