Autrement dit, le Japon n’a pas quitté l’histoire de l’IA.
Le cas de SoftBank est révélateur. Le groupe japonais est aujourd’hui l’un des acteurs les plus agressifs de la recomposition mondiale autour de l’intelligence artificielle.
SoftBank a récemment dépassé Toyota comme entreprise japonaise la plus valorisée, symbole fort d’un basculement : pendant longtemps, Toyota représentait la puissance industrielle classique du Japon ; aujourd’hui, SoftBank incarne une autre forme de puissance, fondée sur l’IA, les puces, les data centers et les grands paris technologiques.
Ce basculement n’est pas seulement financier. Il dit quelque chose du monde qui vient. SoftBank est lié à OpenAI, à Arm et à de grands projets d’infrastructures de calcul. Reuters a ainsi rapporté que SoftBank prévoyait un investissement massif dans des data centers en France, avec trois sites et une capacité annoncée de 3,1 gigawatts dans les Hauts-de-France d’ici 2031.
Ce projet s’inscrit dans une compétition mondiale où l’IA dépend autant des modèles que de l’énergie, des puces, des réseaux, des centres de calcul et de la souveraineté infrastructurelle.
Mais il serait trop simple de réduire le Japon à SoftBank. Le vrai sujet est plus profond. Le Japon dispose encore d’un patrimoine industriel, technique et organisationnel considérable.
Il reste fort dans la robotique industrielle, les matériaux avancés, les équipements de fabrication, l’automobile, les capteurs, les machines de précision et certaines briques critiques des semi-conducteurs. Le marché japonais des semi-conducteurs reste important et en expansion, porté notamment par la demande mondiale en puces liées à l’IA.
Le Japon ne domine donc plus forcément l’objet final visible par le consommateur. Il est moins présent dans le smartphone, le réseau social, le moteur de recherche, le cloud grand public ou le chatbot mondial. Mais il reste présent dans ce que l’on ne voit pas toujours : la matière, la précision, la machine, le composant, le système embarqué, le robot industriel, le processus de fabrication.
Wald Maâlam ne regarderait pas cette compétition mondiale uniquement comme une bataille entre puissances. Il ne se laisserait pas fasciner par le seul spectacle des modèles américains, ni par la vitesse chinoise dans les robots, ni par la nostalgie du Japon électronique des années 1980.
Il poserait une autre question : que devient l’intelligence lorsque la machine oublie la main humaine ?
Pour Wald Maâlam, l’intelligence artificielle ne peut pas être comprise seulement comme un modèle mathématique, une application logicielle ou une performance de calcul. Elle est aussi une transformation du rapport entre le savoir, le geste, la matière, l’outil, la machine, le métier et la transmission.
C’est pour cela que le Japon l’intéresserait particulièrement.
Car le Japon a longtemps représenté une forme de civilisation industrielle du détail.
Et cette philosophie peut redevenir stratégique à l’ère de l’IA.
Car l’avenir de l’intelligence artificielle ne sera pas seulement dans les modèles capables d’écrire, de parler, de traduire, de coder ou de générer des images.
Il sera aussi dans les machines capables d’agir : robots, véhicules autonomes, prothèses intelligentes, dispositifs médicaux, usines augmentées, infrastructures énergétiques, maisons connectées, systèmes logistiques, équipements agricoles, villes intelligentes et services aux personnes âgées.
C’est ce que l’on pourrait appeler l’IA physique.
Les États-Unis dominent largement l’IA logicielle et les plateformes. La Chine avance très vite dans l’industrialisation de l’IA, des robots et des objets connectés. Le Japon, lui, peut retrouver une place majeure dans l’IA incorporée : celle qui entre dans les objets, les machines, les ateliers, les hôpitaux, les véhicules, les maisons et les territoires.
La stratégie japonaise officielle semble d’ailleurs aller dans ce sens. Le plan japonais sur l’IA insiste sur l’innovation, mais aussi sur la confiance, la sécurité, la transparence et l’idée d’une IA digne de confiance. Le Japon affirme l’ambition de devenir un pays très favorable à l’IA, tout en maîtrisant les risques liés à son développement.
Cette approche n’est pas anodine. Elle correspond à une culture technologique qui ne sépare pas totalement la performance de la responsabilité. Elle rappelle que l’IA ne peut pas être seulement une course à la puissance de calcul. Elle doit aussi être une construction sociale, industrielle et institutionnelle.
Mais le Japon a aussi des faiblesses. Il a perdu une partie de sa domination dans l’électronique grand public. Il a été dépassé dans les plateformes numériques mondiales. Il n’a pas su imposer des équivalents mondiaux de Google, Microsoft, Amazon, Meta, Apple, OpenAI, Alibaba, Tencent ou ByteDance.
Il a parfois excellé dans l’objet sans réussir à dominer la plateforme. Il a produit des technologies remarquables, mais pas toujours les écosystèmes numériques mondiaux capables de capter la donnée, les usages et les effets de réseau.
C’est là une leçon importante pour tous les pays.
Il peut avoir des ingénieurs, des industriels et des savoir-faire, tout en manquant de vision stratégique pour transformer ces savoir-faire en architecture globale.
Wald Maâlam dirait alors que le Japon nous enseigne une chose essentielle : il ne suffit pas d’avoir des machines ; il faut aussi avoir une vision du système.
L’intelligence artificielle n’est pas une technologie isolée. C’est une chaîne complète. Elle relie les données, les modèles, les algorithmes, les puces, les capteurs, les logiciels, l’énergie, les data centers, les réseaux, les robots, les métiers, les organisations, les institutions et les usages sociaux. Celui qui ne voit qu’un morceau de la chaîne ne comprend pas vraiment l’IA.
Dans cette chaîne, chaque puissance a aujourd’hui son avantage.
Les Américains entraînent les modèles, contrôlent les plateformes, captent les talents et structurent les marchés mondiaux.
Les Chinois industrialisent, fabriquent, expérimentent à grande échelle et connectent l’IA aux robots, aux véhicules, aux usines, aux drones, aux objets et aux villes.
Les Japonais, eux, peuvent revenir par la fiabilité, la précision, les composants, les matériaux, la robotique industrielle, les machines intelligentes et l’IA embarquée.
Mais Wald Maâlam ajouterait une quatrième dimension : aucune intelligence artificielle ne peut être pleinement comprise si elle oublie les métiers, la main, la mémoire et la transmission.
C’est ici que cette réflexion devient importante pour le Maroc.
Nous ne devons pas regarder cette compétition mondiale comme de simples spectateurs fascinés. Nous ne devons pas nous contenter d’utiliser des modèles américains, d’acheter des robots chinois ou d’admirer la précision japonaise. Nous devons nous demander ce que nous pouvons apprendre de chacun.
Des États-Unis, nous pouvons apprendre la puissance des plateformes, des écosystèmes, du capital-risque, de la recherche appliquée et de la transformation rapide de l’innovation en marché.
De la Chine, nous pouvons apprendre la vitesse d’industrialisation, la coordination entre l’État, les entreprises, les infrastructures et les territoires, ainsi que la capacité à passer rapidement du prototype à la production de masse.
Du Japon, nous pouvons apprendre la discipline industrielle, la qualité, la précision, la patience technologique, le respect du processus, la maîtrise du geste et l’importance des couches invisibles qui rendent une technologie fiable.
Mais le Maroc doit surtout apprendre à ne pas copier mécaniquement. Il doit construire sa propre voie.
Notre pays ne deviendra ni les États-Unis, ni la Chine, ni le Japon. Mais il peut apprendre à relier ses propres forces : ses ingénieurs, ses universités, ses entreprises, ses artisans, ses territoires, ses jeunes talents, ses diasporas, ses infrastructures numériques, ses industries émergentes, son patrimoine culturel et ses besoins sociaux.
C’est précisément là que Wald Maâlam prend tout son sens.
Elle est aussi dans celui qui conçoit, qui ajuste, qui répare, qui transmet, qui observe, qui doute, qui apprend et qui donne du sens.
C’est pourquoi la question du Japon dépasse largement le Japon.
Elle nous oblige à penser le futur de l’IA autrement. Non pas seulement comme une compétition entre modèles, robots et puces, mais comme une recomposition profonde des civilisations industrielles. Les pays qui réussiront ne seront pas uniquement ceux qui possèdent les plus grands modèles ou les robots les plus visibles. Ce seront ceux qui sauront relier les couches : savoirs, données, machines, énergie, métiers, institutions, territoires et usages.
Le Japon a peut-être perdu la bataille de certains objets numériques grand public. Mais il peut revenir dans l’âge de l’IA physique, industrielle et sociale. Il peut redevenir important lorsque l’intelligence artificielle devra quitter les écrans pour entrer dans la matière, les usines, les hôpitaux, les villes, les voitures, les maisons et les corps.
Et c’est là que Wald Maâlam nous invite à regarder plus loin.
Les Américains ont les modèles. Les Chinois ont les robots. Les Japonais peuvent retrouver la machine intelligente. Mais aucune de ces puissances ne doit nous faire oublier l’essentiel : l’intelligence artificielle n’est pas seulement une affaire de calcul ; elle est une affaire de civilisation.
Elle pose une question à chaque pays : que faisons-nous de nos savoir-faire ? Que faisons-nous de nos métiers ? Que faisons-nous de nos jeunes ? Que faisons-nous de nos artisans, de nos ingénieurs, de nos chercheurs, de nos entrepreneurs et de nos territoires ? Que faisons-nous de notre mémoire pour construire notre avenir ?
Wald Maâlam dirait peut-être les choses simplement : une technologie qui oublie la main finit par oublier l’homme. Une machine qui oublie le métier finit par perdre le sens. Une intelligence artificielle qui oublie la mémoire humaine finit par devenir une puissance sans racines.
Le Japon nous rappelle que l’industrie ne disparaît jamais totalement lorsqu’elle repose sur une culture profonde de la qualité et de la précision. Les États-Unis nous rappellent que les plateformes structurent le pouvoir numérique. La Chine nous rappelle que l’industrialisation rapide peut transformer une technologie en force géopolitique.
Et Wald Maâlam nous rappelle que le Maroc doit regarder tout cela avec lucidité, sans fascination naïve, sans complexe et sans imitation servile.
Notre enjeu n’est pas seulement d’entrer dans l’IA. Notre enjeu est de l’approprier, de l’enraciner, de la relier à nos métiers, à nos territoires, à notre culture, à nos besoins sociaux et à notre souveraineté numérique.
Car au fond, la vraie question n’est pas de savoir si l’avenir appartiendra aux modèles américains, aux robots chinois ou aux machines japonaises.
La vraie question est de savoir quels pays sauront encore relier l’intelligence à la main, la donnée au métier, la machine à la culture et l’innovation à la transmission.
Par Dr Az-Eddine Bennani.












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