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Les invisibles du dividende démographique : la fin du compromis silencieux


Par Adnan Debbarh.

Adnan Debbarh analyse la progression du nombre de jeunes NEET au Maroc comme le symptôme d’une transformation plus profonde des structures sociales.

Au-delà de la question de l’emploi, il met en évidence la désorganisation des trajectoires individuelles dans un contexte où la famille, longtemps pivot implicite de régulation, se recompose, tandis que les dispositifs publics peinent à assurer la continuité entre formation, insertion et accompagnement.



Il est des chiffres que l’on commente et d’autres que l’on devrait interroger.

Celui de près de trois millions de jeunes NEET ( Not in Education, Employment, or Training », traduit en français par : 

Ni en Études, Ni en Emploi, Ni en Formation) au Maroc appartient à la seconde catégorie. Car il ne dit pas seulement une difficulté d’insertion.

Il ne renvoie pas uniquement à un déséquilibre du marché du travail. Il révèle autre chose, de plus profond : la désorganisation progressive des trajectoires dans une société qui se transforme plus vite que les structures chargées de les encadrer.

Autrement dit, le problème des NEET n’est pas un problème d’emploi. C’est un problème d’architecture.

Pendant longtemps, cette architecture a existé sans être pensée comme telle. Elle ne figurait dans aucun texte, ne relevait d’aucune doctrine explicite, et pourtant elle organisait, silencieusement, une part essentielle de l’équilibre social : la famille.

Non pas seulement comme lieu d’affection ou de transmission, mais comme organisateur implicite des trajectoires individuelles.


Le passage de la jeunesse à l’âge adulte, l’attente d’un premier emploi, les périodes d’incertitude, les ruptures, les dépendances temporaires, tout cela trouvait, d’une manière ou d’une autre, à se loger dans l’espace familial.

Le jeune NEET n'est pas seulement un jeune sans emploi, ni en formation. Et il est, plus souvent qu'on ne le dit, une jeune femme, maintenue à distance des trajectoires par des normes que ni l'école ni le marché du travail ne questionnent. Il est, dans tous les cas, le produit d'un système qui ne parvient plus à organiser, de manière cohérente, le passage entre ses différentes séquences.
Le jeune NEET n'est pas seulement un jeune sans emploi, ni en formation. Et il est, plus souvent qu'on ne le dit, une jeune femme, maintenue à distance des trajectoires par des normes que ni l'école ni le marché du travail ne questionnent. Il est, dans tous les cas, le produit d'un système qui ne parvient plus à organiser, de manière cohérente, le passage entre ses différentes séquences.

La cohabitation prolongeait les transitions. La solidarité intergénérationnelle absorbait les chocs. Le temps social s’étirait sans produire immédiatement de rupture.
 

Ce système n’avait rien d’idéal.  Il reposait sur des formes d'inégalité profondes, sur un travail de soin et de disponibilité, massivement assumé par les femmes et sur une délégation implicite de la protection sociale vers la sphère privée.

Mais il avait une fonction : il organisait les trajectoires là où les institutions ne le faisaient pas. C’est cette fonction qui est aujourd’hui en train de se transformer.
 

Les données récentes ne font que confirmer ce que l’on pressentait : la famille marocaine se recompose.

Elle se resserre. Elle se nucléarise. Elle se reconfigure autour d’unités domestiques plus petites, plus autonomes, mais aussi plus exposées.

La cohabitation multigénérationnelle recule, les formes élargies s’érodent, les solidarités se redéploient à distance, de manière plus sélective.

Ce mouvement est celui de toutes les sociétés en transition. Il accompagne l’urbanisation, la diversification des parcours de vie, l’évolution des aspirations individuelles. Il est, en soi, le signe d’une modernité en marche.


Mais il a une conséquence majeure, souvent sous-estimée : ce que la famille organisait hier ne disparaît pas. Cela se désorganise.

Les vulnérabilités demeurent. Les temps d’attente persistent. Les transitions restent nécessaires.

Simplement, elles ne trouvent plus automatiquement leur prise en charge dans les mêmes structures.

Et c’est ici que le phénomène NEET prend tout son sens.
 

Le jeune NEET n'est pas seulement un jeune sans emploi, ni en formation. Et il est, plus souvent qu'on ne le dit, une jeune femme, maintenue à distance des trajectoires par des normes que ni l'école ni le marché du travail ne questionnent.

Il est, dans tous les cas, le produit d'un système qui ne parvient plus à organiser, de manière cohérente, le passage entre ses différentes séquences.

Entre l’école et l’emploi. Entre la dépendance et l’autonomie. Entre l’attente et l’intégration.
 

Ce qui caractérise ces trajectoires, ce n’est pas uniquement leur fragilité. C’est leur désynchronisation.

Désynchronisation entre les rythmes de formation et les besoins du marché du travail. Désynchronisation entre les aspirations individuelles et les opportunités réelles.
Désynchronisation, surtout, entre le temps des individus et le temps des institutions.
 

Car pendant que la société accélère, que les parcours se diversifient, que les transitions deviennent plus complexes, l’organisation publique des trajectoires reste largement séquentielle, fragmentée et souvent tardive.
 

On intervient lorsque la rupture est consommée. On mesure lorsque le phénomène est installé. On répare ce qui aurait dû être anticipé. Entre ces moments, il existe un espace : discret, peu visible, mais structurant  où les trajectoires se défont sans être prises en charge.

C’est cet espace que les NEET occupent aujourd’hui.

On pourrait penser que ce désajustement appelle une réponse classique : davantage de programmes, davantage de dispositifs, davantage de budgets. Mais cette lecture manque l’essentiel.
 

Car le problème n’est pas d’abord dans le volume des politiques publiques. Il est dans leur architecture. Ce qui fait défaut aujourd’hui, ce n’est pas l’action. C’est l’organisation des interactions.
 

- Qui identifie les premiers signaux de décrochage ?

- Qui assure la continuité entre formation, emploi, accompagnement social ?

- Qui réduit le temps entre la détection d’une vulnérabilité et sa prise en charge ?
 

Autant de questions qui renvoient à une fonction centrale : l’organisation des trajectoires individuelles dans un environnement en mutation.

Or cette fonction, autrefois assumée implicitement par la famille, n’a pas encore trouvé son équivalent institutionnel.

C’est ici que le numérique apparaît, non pas comme une solution technique, mais comme une condition structurelle. Le Maroc n’est pas en retard d’équipement. Les infrastructures sont là. Les services existent. La donnée est produite en quantité croissante.

Mais quelque chose résiste.

Ce qui manque, ce n’est pas la technologie. C’est l’agencement.

Les systèmes restent fragmentés.

Les données circulent peu. Les interactions demeurent cloisonnées.

Résultat : une société de plus en plus connectée, mais un système d’action publique encore insuffisamment synchronisé.

Les jeunes NEET sont, à cet égard, révélateurs d’une limite plus générale : ils existent dans les statistiques, mais ils restent largement invisibles dans les processus.

On les compte. On les décrit. Mais on ne les suit pas en temps réel. Autrement dit, nous disposons des outils pour voir, mais pas encore des structures pour agir à temps.
 

C’est précisément ce que permettrait un basculement vers un modèle encore peu explicitement assumé : celui d’un État organisateur des interactions, ou, pour le dire autrement, d’un État-Plateforme.

Un tel État ne se définit pas par la multiplication des services numériques. Il se définit par sa capacité à structurer les cycles qui relient les acteurs.
 

Cycle de l’identité, qui permet de suivre des trajectoires de manière fiable. Cycle de la donnée, qui transforme des informations dispersées en capacité de décision. Cycle de la décision, qui réduit le délai entre l’instruction et l’action.

Dans un tel système, un jeune ne devient pas NEET au terme d’un long processus d’invisibilisation.
 

Il est identifié dès les premiers signaux de décrochage. Les acteurs concernés sont coordonnés. Les interventions sont déclenchées à temps.

Ce basculement n’est pas technique. Il est politique.

Il consiste à reconnaître que le numérique n’est plus un secteur parmi d’autres, mais l’infrastructure à partir de laquelle s’organise désormais la solidarité. Ce que révèle, en définitive, la montée des NEET, ce n’est pas une crise isolée. C’est la fin d’un compromis silencieux.
 

Un compromis dont les femmes ont été, silencieusement, les principales garantes et les premières à en payer le coût lorsqu'il se défait.  Un compromis dans lequel les vulnérabilités pouvaient être contenues sans être explicitement prises en charge.

Un compromis dans lequel la modernisation pouvait être partielle, sans remettre en cause l’équilibre d’ensemble.
 

Ce compromis est en train de s’achever.

Non pas parce que la famille disparaît, mais parce qu’elle change de nature. Non pas parce que l’État est absent, mais parce que ses modes d’action doivent évoluer.
 

La question n’est donc plus de savoir comment prolonger ce qui a existé. Elle est de savoir comment organiser ce qui, désormais, ne peut plus l’être de manière implicite.

Car une société ne devient pas plus stable en laissant apparaître ses vulnérabilités. Elle le devient en décidant où et comment elles doivent être prises en charge.
 

À cet égard, les NEET ne sont pas un angle mort du dividende démographique.

Ils en sont le révélateur. Et peut-être, déjà, le point de bascule.

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA




Jeudi 30 Avril 2026

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