La présence de la France au Maroc de 1912 à 1956 n’aura pas été, contrairement aux autres contrées colonisées, une rupture ou une fracture dans l’histoire du royaume.
On prête souvent au Maréchal Lyautey le génie d’voir maintenu l’organisation sociale et politique du Maroc, lui-même ayant été monarchiste convaincu et catholique pratiquant.
La réalité est quelque peu différente, car le Protectorat au Maroc avait été rendu possible après la conférence d’Algésiras en 1906, quand les puissances européennes avaient posé des conditions, comme par exemple le maintien de la monarchie marocaine, décision qui avait ensuite été endossée par Paris.
La glorification à outrance de Lyautey appartient au récit colonial, maintenu après le départ des Français. Les 44 ans de présence française au Maroc devaient s’écouler au rythme d’une résistance armée jusqu’en 1934, suivie par la résistance politique des notables, plus tard rejoints par l’ensemble de la population.
Une tentative de division de la société marocaine, avec le dahir berbère de funeste mémoire, l’enrôlement de nos soldats pour les deux Guerres mondiales puis l’incroyable raté de l’enlèvement et de l’exil de Mohammed V ont d’abord contribué, puis fini de sceller le sort des Français au Maroc.
1955, naît dans l’esprit d’Edgar Faure l’idée de l’indépendance dans l’interdépendance, ou dépendance mutuelle.
En matière économique et entrepreneuriale, les Français dominaient de larges pans des secteurs stratégiques, de la bancassurance aux industries de transformation, en passant par l’agriculture où les anciens colons conservaient une grande partie des meilleures terres.
Sur le plan éducatif, personne n’a mieux formulé la dépendance culturelle que Charles André Julien qui, à l’occasion de la fin de sa mission de doyen de la Faculté des Lettres de Rabat en 1960, avait écrit au ministre de l’Education d’alors une lettre désormais fameuse, où il disait en substance ceci :
« D’ici peu d’années, il y aura au Maroc deux classes sociales : celle des privilégiés qui auront bénéficié d’une culture occidentale donnée avec éclat et grâce ä laquelle ils occuperont les postes de commande et celle de la masse cantonnée dans les études d’arabe médiocrement organisées dans les conditions actuelles et qui les cantonneront dans les cadres subalternes ».
Le mythe de la « Mission » française était né et, même un peu malmené, il devait se perpétuer jusqu’à aujourd’hui.
Au niveau des deux Etats, les relations ont régulièrement connu des hauts et des bas, des périodes de grande amitié alternaient avec d’autres où les relations étaient glaciales, quasiment gelées.
Mais globalement, le temps et la démographie ont fait leur œuvre.
En effet, si du temps de Mohammed V, le Maroc était entièrement dépendant de la France, sous Hassan II il s’en est peu à peu émancipé mais la relation était très forte au niveau des gouvernants ; avec Mohammed VI, les choses en sont allés différemment, le Maroc élargissant progressivement ses partenariats, se départant petit à petit des legs historiques et manifestant sa mauvaise humeur voire sa colère quand c’est nécessaire.
Et sur le plan social et même sociologique, avec la domination de la culture française et d’une certaine partie de la société, francophone, sur l’autre, qui ne l’est pas, la rupture a été entamée ; le discours de Riyad, la décennie PJD, internet et les réseaux sociaux et, enfin, la profonde brouille de 2022 et le chantage au visa ont fini de consommer cette rupture.
Alors, l’interdépendance, aujourd’hui ?
Le Maroc et les Marocains semblent ne plus avoir confiance en la France et les Français. Les jeunes sont de plus en plus anglophones, par nécessité mais aussi par réaction à la domination de la classe francophone… les étudiants vont toujours en France mais œuvrent de manière croissante à aller ailleurs ou rester au Maroc… les entreprises diversifient leurs partenariats et les étendent ailleurs qu’en Europe et qu’en France… la priorité diplomatique s’élargit à d’autres capitales que Paris qui monnayait son soutien à l’ONU et maintenait Rabat sous pression…
Le récent rétablissement des relations entre Rabat et Paris, pour spectaculaire qu’il soit, ne doit pas masquer la profonde méfiance qui s’est durablement installée et qui grandit avec l’avancée des générations.
Pour rétablir cette confiance côté marocain, la tâche sera ardue, les Marocains, surtout les jeunes, s’éloignent progressivement de la langue française, de la France et de l’Europe en général.
Le racisme croissant de l’opinion publique française – il faut appeler les choses par leur nom – est parfaitement perçu ici, et la question du visa n’arrange rien.
Les assauts groupés des médias français contre le Maroc, le roi du Maroc, les services de renseignement du Maroc ont fait leur effet, qui ne s’estompe que très lentement.
En un mot comme en cent, tant que le regard français sur les Africains en général et le Maroc en particulier n’aura pas évolué, et il n’a pas vraiment évolué, la France devra se résigner, avec le temps, à perdre cette région du monde.
PAR AZIZ BOUCETTA/PANORAPOST.MA












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