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Penser politiquement le Maroc : pour une modernité marocaine systémique


Par Adnan Debbarh

Dans cette chronique dense, Adnan Debbarh propose un déplacement salutaire du regard sur le Maroc contemporain. Loin du commentaire à chaud, des chiffres isolés ou des indignations éphémères, il appelle à « penser politiquement » le pays, c’est-à-dire à interroger les fondations silencieuses qui structurent l’État, la société et le rapport au futur.

Une invitation à sortir de la dispersion pour redonner sens, cohérence et courage au projet collectif.



Chronique d’étape (1)

1. Pourquoi il faut désormais “penser politiquement” le Maroc et pourquoi cela n’allait pas de soi ?
 

Le débat public marocain vit sous un régime de la dispersion.
 

Il est saturé de diagnostics techniques, de chiffres brandis comme des armes, d’indignations morales éphémères.

On discute la réforme de l’école, la courbe du chômage, le dernier scandale, rarement l’architecture silencieuse qui donne, ou ne donne pas, sens à ces fragments.
 

L’État, la société, l’histoire, la projection vers l’avenir sont traités en vases clos, comme si la logique du pouvoir, la perception de la justice, le poids des mémoires et l’efficacité administrative n’avaient aucun lien entre eux.

Prenons la régionalisation avancée. Sur le papier, une révolution administrative. Dans les faits, une source de tensions et d’inerties. Pourquoi ? Parce qu’elle fut pensée et présentée comme un transfert de compétences, jamais comme un changement de grammaire politique.

On a déplacé des lignes sur un organigramme, sans refonder le pacte entre le centre et ses périphéries, entre l’État et ses citoyens. Sans cette refondation, la meilleure des réformes se heurte au mur de la défiance.

Le résultat est là, tangible : une accumulation d’actions sans cohérence lisible, un sentiment diffus que "quelque chose ne tient pas". Penser politiquement, ce n’est pas faire de la politique.

C’est, précisément, faire ce que la politique a délaissé : interroger le lien qui unit, ou qui devrait unir, ces actions éparses. C’est passer du comment faire au pourquoi faire, et du quoi faire au pour qui et avec qui.

C’est réintroduire la question du sens dans un débat public hypnotisé par la gestion.

Cette chronique est née d’une intuition simple, presque gênante par son évidence : malgré les efforts, les stratégies, les milliards investis, le Maroc peine à convertir ses atouts en dynamique collective.


Les blocages ne sont pas techniques ; ils sont structurels. Ils tiennent à la façon dont nous évitons de penser les fondations mêmes de notre vie commune.
 

Au fil des textes, l’évidence s’est muée en nécessité : on ne peut plus se contenter de commenter l’actualité. Il faut creuser jusqu’aux logiques profondes qui expliquent pourquoi certaines réformes avortent, pourquoi certains débats tournent en rond. Ce n’est pas un choix idéologique. C’est une contrainte intellectuelle.
 

Pour comprendre le Maroc d’aujourd’hui et imaginer celui de demain, il faut accepter de poser les questions qui dérangent : celles du pouvoir, de la légitimité, de la mémoire partagée et du courage collectif.


1. De la chronique à la méthode : l’émergence d’une approche systémique, sans manifeste, sans école proclamée

Pour sortir de la dispersion, une méthode s’est imposée. Elle repose sur un postulat simple : le Maroc ne se comprend qu’à travers trois strates indissociables, qui s’éclairent et se conditionnent mutuellement.

La première est la conscience historique et symbolique.

Le Maroc n’est pas une table rase. Il est un État ancien porteur d’un récit national complexe, où le sacré, le politique et le social se mêlent. Ignorer cette strate, c’est condamner toute réforme à la superficialité.

La question linguistique, par exemple, n’est pas un débat pédagogique ; c’est une interrogation sur ce que signifie "être marocain" au XXIe siècle.


La seconde est celle des failles institutionnelles et sociales.
Une gouvernance opaque, une fiscalité perçue comme injuste, une justice méfiante, des corps intermédiaires affaiblis : ces problèmes ne sont pas des détails. Ce sont les symptômes d’un déficit de confiance qui corrode le lien national.

Réformer l’administration sans s’attaquer à ces failles, c’est repeindre la façade d’une maison aux fondations fissurées.
 

La troisième strate est la projection stratégique et politique.

Une modernité digne de ce nom ne se décrète pas ; elle se construit par la capacité à se fixer des objectifs communs et à y consacrer ses énergies. Or, cette projection fait cruellement défaut.
 

Nous naviguons à vue, ballotés entre l’héritage et l’urgence, sans boussole claire.

Ces trois strates agissent simultanément. On ne peut parler de justice sociale (strate 2) sans interroger le récit qui la fonde (strate 1), ni les institutions qui la portent (strate 3). Pour saisir cette interaction, il a fallu adopter une méthode particulière : l’archéologie du présent.
 

Il ne s’agit pas de nostalgie, mais de mise à nu.

Pourquoi cette approche ? Parce que le Maroc est un pays où les sédimentations du temps structurent le présent. Prenez la fiscalité. La méfiance tenace envers l’impôt ne date pas d’hier ; elle plonge ses racines dans une histoire où le Makhzen fut souvent perçu comme un preneur, non comme un redistributeur.

Comprendre cette méfiance, ce n’est pas l’excuser ; c’est éclairer les conditions de son dépassement.

Cette archéologie se tient à distance égale du culturalisme figé, qui fige l’identité ; de la technocratie hors-sol, qui croit aux modèles universels et de l’idéologie importée, qui plaque des grilles de lecture étrangères sur une réalité qu’elle refuse de voir.


1. Les trois piliers normatifs d’une modernité marocaine systémique, ni copiée, ni refusée.

De cette méthode émergent trois piliers normatifs. Ils ne sont pas des solutions, mais des critères pour évaluer et orienter l’action.
 
  1. L’équité comme boussole de justice.

L’équité n’est pas un slogan social. C’est le principe de légitimité d’un État moderne. Le problème marocain n’est pas le niveau de prélèvement, mais son arbitraire perçu.

Une fiscalité équitable est une fiscalité lisible, qui explique pourquoi elle prélève, comment elle redistribue et qui décide.

Prenons les subventions : leur réforme échoue si elle est perçue comme un retrait de l’État pour les plus modestes, alors que les avantages opaques des plus aisés demeurent. L’équité est ce qui transforme un État perçu comme bureaucratique en garant d’un pacte.
 

  1. La reconnaissance comme condition de cohésion.

Le génie historique du Maroc a été d’intégrer sans toujours reconnaître. Langues, régions, mémoires : tout coexiste, mais peu est pleinement nommé comme constitutive du "nous" national.

Pourtant, comme l’a montré Charles Taylor, la reconnaissance n’est pas une faveur faite aux minorités ; c’est le ciment d’une société apaisée. La reconnaissance constitutionnelle de l’amazighité en 2011 fut un acte politique majeur.

Son application laborieuse la réduit trop souvent à un problème logistique, vidant l’acte de son sens : affirmer une identité plurielle et assumée. Une modernité qui reconnaît ne divise pas ; elle rend la cohabitation habitable.
 

  1. La parole et la procédure comme sources de légitimité.

Le déficit marocain n’est pas d’abord électoral ; il est dialogique. Les institutions qui devraient médier les conflits et façonner l’intérêt général: partis, syndicats, médias sont affaiblies.

L’espace public est soit confisqué, soit folklorisé. Or, la légitimité, comme le rappelle Jürgen Habermas, naît aussi de la clarté des règles et de la qualité de l’échange.

Les consultations publiques pour le nouveau modèle de développement en sont l’illustration : leur crédibilité ne tenait pas à leur existence, mais à la transparence de leur processus et à leur impact visible sur les décisions.

Sans cela, elles ne sont pas des moments de délibération, mais des exercices de sollicitation sans suite.


1. Ce que cette approche n’est pas

Il est crucial de préciser les limites, pour éviter les malentendus. Ceci n’est pas un projet partisan.

Aucune idéologie clé en main : libéralisme, socialisme, islamisme, n’est défendue ici. Le refus est précisément celui des réponses toutes faites, qui méprisent la complexité du réel.
 

Cette chronique ne dit pas «voici la solution». Elle dit : voici comment «penser le problème».

Ceci n’est pas un rejet de l’État. L’État marocain n’est ni un ennemi à abattre, ni un fétiche à vénérer. Il est un héritage historique, une architecture perfectible, un acteur central mais non unique.
 

Le critiquer, c’est lui accorder assez d’importance pour vouloir le perfectionner.

Ceci n’est pas un aboutissement. Des angles morts persistent. Le rôle des élites économiques, la temporalité concrète des réformes, l’énergie du politique organisé : autant de chantiers ouverts. Cette réflexion est une base, non un achèvement. Elle appelle à être complétée, contestée, enrichie.


1. Pourquoi cette chronique est une étape, et pourquoi elle devait être écrite maintenant

Cette chronique est un jalon, pas un manifeste. Elle ne clôt pas un chemin ; elle le rend visible.

Le Maroc a plus besoin de repères que de dogmes. Elle nomme une trajectoire intellectuelle pour éviter qu’elle ne se dissolve dans la dispersion des analyses ponctuelles.

La voix qui s’exprime ici, elle en est pleinement consciente, est encore minoritaire, mais elle devient identifiable.

Elle se distingue par son refus catégorique : refus du commentaire à chaud qui privilégie  l’émotion à l’analyse ; refus du technicisme qui évacue la question du pouvoir ; refus du ressentiment qui stérilise la pensée. Elle tente, modestement, de réconcilier l’exigence de lucidité et la responsabilité politique.
 

En conclusion, une seule idée : penser politiquement le Maroc n’est plus un luxe d’intellectuel. C’est devenu la condition préalable de toute modernité authentique.

La question décisive n’est plus : "Avons-nous les moyens de cette modernité ?" nous les avons. La question est désormais : "Avons-nous le courage de la penser, et donc de la vouloir, jusqu’au bout ?"
 

Cette chronique n’est qu’une invitation. Sa valeur ne résidera pas dans son élégance, mais dans les débats qu’elle pourra susciter, les remises en cause qu’elle provoquera, les alternatives qu’elle fera émerger.

À vous, gardiens des secrets et des non-dits, à vous qui connaissez les failles et préférez le silence, maintenant, d’en faire un outil ou de la laisser rejoindre le cimetière des bonnes intentions. 
 

*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l’ISCAE.

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA




Vendredi 23 Janvier 2026

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