Par Mohammed Yassir Mouline
Entre fatalisme et révolte aveugle, il existe une voie plus exigeante, plus mature… la lucidité confiante… Agir contre le mal… Refuser l’injustice… Mais ne pas sombrer dans le désespoir lorsque l’incompréhensible survient… Car la grande question demeure, brûlante, universelle…Pourquoi le mal existe-t-il ? Et c’est précisément ici que l’histoire d’Al-Khidr « ce serviteur à qui Dieu accorda une miséricorde avant une science » devient une pédagogie spirituelle majeure…
Le scandale du mal : une question vieille comme l’humanité
Depuis l’aube des temps, l’être humain se heurte à la même interrogation… Pourquoi la maladie frappe-t-elle l’innocent ? Pourquoi la pauvreté humilie-t-elle les dignes ? Pourquoi la guerre dévaste-t-elle les justes ? Pourquoi des enfants meurent-ils ? Ces questions ne sont ni faiblesse ni impiété… Elles sont la signature de notre humanité… Dans le récit coranique, Moïse « prophète, législateur, interlocuteur de Dieu » pose ces questions par son indignation même… Il incarne notre conscience morale lorsqu’elle se heurte à l’incompréhensible… Et la réponse qui lui est donnée n’est pas une explication philosophique… C’est une expérience…
Une science au-delà des évidences
Moïse, prophète, législateur, interlocuteur de Dieu, détenteur de la révélation, entreprend un voyage pour rencontrer un homme décrit ainsi : « Un serviteur parmi Nos serviteurs à qui Nous avions accordé une miséricorde venant de Nous et à qui Nous avions enseigné une science émanant de Nous. »… Remarquons l’ordre… miséricorde, puis science… Comme si Dieu nous disait que la connaissance, sans la miséricorde, devient dureté… et que la miséricorde, sans la connaissance, devient aveuglement… Moïse demande à apprendre… Le maître répond par une mise en garde : « Tu ne pourras pas patienter avec moi. » … Non pas tu ne comprendras pas… Mais tu ne patienterais pas… Car le problème n’est pas l’intelligence… Il est l’endurance intérieure face à l’incompréhensible…
Trois scènes pour comprendre le destin
1. Le bateau percé : le mal apparent
Des pauvres gens offrent le passage… Al-Khidr perce leur embarcation… Scandale… Mais le trou sauve le bateau d’un roi injuste qui confisquait tout navire intact… Ce qui semblait destruction était protection… Le mal apparent peut être une prévention invisible… La perte peut être une sauvegarde… Combien d’échecs nous ont évité des chemins bien plus destructeurs ? Combien de refus nous ont protégés de catastrophes futures ?
2. L’enfant tué : le mal incompréhensible
La scène dépasse la raison… Un enfant innocent est mis à mort… Moïse s’indigne… Et nous avec lui… L’explication donnée est vertigineuse… L’enfant aurait accablé ses parents par la rébellion et la mécréance… Mais la mère, elle, n’a jamais su… Elle a pleuré sans explication… Il existe des douleurs dont le sens ne nous sera jamais révélé ici-bas... Notre regard est fragmentaire… Nous voyons un instant… Dieu voit l’ensemble…
3. Le mur reconstruit : le bien invisible
Un village refuse l’hospitalité... Malgré cela, Al-Khidr répare un mur gratuitement... Pourquoi ? Pour protéger le trésor de deux orphelins… Les enfants n’ont rien vu… Ils n’ont rien su… Ils ont bénéficié d’une protection invisible… La plus grande part de la miséricorde divine agit sans témoin… Combien de catastrophes ont été écartées sans que nous en ayons conscience ? Combien de drames détournés ? Combien de malheurs neutralisés avant même d’exister ?
Le mal : une réalité relative
Le récit ne nie pas la réalité du mal… Il ne prétend pas que la souffrance est illusion… Il enseigne autre chose… Notre compréhension du mal est partielle… Ce que nous appelons mal peut être un bien différé, un bien dissimulé, une protection invisible… Cela ne signifie pas que tout mal humain est justifié… L’oppression demeure oppression… L’injustice demeure injustice… Et l’homme reste responsable de ses actes… Mais tout ce qui nous frappe n’est pas nécessairement absurdité cosmique…
Entre fatalisme et révolte
Face au mal, deux dérives menacent… Le fatalisme… tout accepter passivement… La révolte nihiliste… tout rejeter en bloc… Le récit propose une troisième voie… agir contre l’injustice tout en faisant confiance à la sagesse divine... Refuser l’oppression… Combattre la corruption… Soulager la souffrance… Mais ne pas sombrer dans le désespoir métaphysique lorsque le sens nous échappe...
La lucidité confiante
« Tu ne pourras pas patienter avec moi. »… La phrase n’est pas une condamnation, elle est un constat sur la limite humaine… Comprendre le décret divin dans sa totalité dépasse notre capacité... Mais faire confiance à la justice divine reste possible… La foi mature n’est pas celle qui prétend tout comprendre… C’est celle qui accepte de ne pas comprendre tout en restant confiante… Cette posture intérieure s’appelle… la sérénité… Non pas l’insensibilité… Non pas l’indifférence… Mais une stabilité du cœur face aux contradictions apparentes…
Quand le destin prend la parole
À travers Al-Khidr, le destin ne s’explique pas entièrement… Il se dévoile partiellement pour nous enseigner une vérité essentielle… Le réel dépasse notre perception… La miséricorde précède la science… Et le mal apparent n’est pas toujours ce qu’il semble être…
Dans notre époque troublée, cette leçon est cruciale… Agir contre le mal, oui… Refuser l’injustice, absolument… Mais ne pas désespérer lorsque l’incompréhensible surgit… Car ce qui nous paraît chaos peut être, à une échelle que nous ne percevons pas encore, une sagesse en marche… Wa Salam Aleykoum wa Rahmatou Allah.












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