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Quand la stabilité devient un argument de dissuasion


Par Adnan Debbarh.

En invoquant la stabilité comme horizon indiscutable, le débat public tend parfois à se figer dans une prudence devenue réflexe. Pour Adnan Debbarh, l’enjeu n’est pourtant pas d’opposer stabilité et réforme, mais de distinguer entre une stabilité défensive fondée sur le contrôle et une stabilité constructive reposant sur la confiance institutionnelle.



Il y a des moments où un pays ne débat plus vraiment : il répète.

Il répète des formules devenues rassurantes parce qu’elles dispensent de penser ce qu’elles recouvrent réellement.
La plus confortable d’entre elles tient en une phrase simple : mieux vaut la stabilité que l’aventure.

Cette phrase semble prudente. Elle est surtout paresseuse.

Non pas parce que la stabilité serait une valeur secondaire : elle est au contraire un bien précieux, mais parce que l’opposition qu’elle installe est mal posée. Elle mélange des réalités différentes sous des mots trop larges, jusqu’à transformer un enjeu politique majeur en évidence indiscutable.

Or, lorsqu’une société cesse d’interroger ses évidences, elle ne se protège pas : elle s’expose.

L’opposition « stabilité / croissance » ou « stabilité / réforme » est souvent présentée comme un arbitrage technique.

Comme s’il s’agissait de doser, dans un tableau Excel, un peu plus de prudence ici, un peu moins d’audace là. En réalité, il s’agit d’un arbitrage profondément politique, au sens noble du terme : une certaine idée de la manière dont un pays tient debout dans le temps.
 

Dans cette vision implicite, la croissance, la modernisation institutionnelle ou la refonte des modes de gouvernance porteraient en elles une menace d’instabilité. Le changement serait, par nature, un facteur de désordre. À l’inverse, la stabilité découlerait principalement de la maîtrise, du contrôle, de l’encadrement de l’imprévisible.


Ce raisonnement est compréhensible dans un État ancien, façonné par une longue histoire de gestion des équilibres.

L’opposition « stabilité / croissance » ou « stabilité / réforme » est souvent présentée comme un arbitrage technique. Comme s’il s’agissait de doser, dans un tableau Excel, un peu plus de prudence ici, un peu moins d’audace là. En réalité, il s’agit d’un arbitrage profondément politique, au sens noble du terme : une certaine idée de la manière dont un pays tient debout dans le temps.
L’opposition « stabilité / croissance » ou « stabilité / réforme » est souvent présentée comme un arbitrage technique. Comme s’il s’agissait de doser, dans un tableau Excel, un peu plus de prudence ici, un peu moins d’audace là. En réalité, il s’agit d’un arbitrage profondément politique, au sens noble du terme : une certaine idée de la manière dont un pays tient debout dans le temps.
Il n’est pas illégitime. Mais il est incomplet. Car il oublie une évidence dérangeante : les formes d’instabilité les plus dangereuses sont rarement spectaculaires. Elles ne prennent pas toujours la forme de crises ouvertes. Elles s’accumulent silencieusement.
 

Elles naissent de frustrations diffuses, de lenteurs chroniques, d’injustices perçues, d’inégalités territoriales persistantes, de promesses publiques sans traduction concrète. Elles ne produisent pas d’explosion immédiate.

Elles produisent un épuisement progressif du lien entre les institutions et la société.

La vraie question n’est donc pas de choisir entre stabilité et dynamique. Elle est de choisir entre deux formes de stabilité.

La première est une stabilité administrative. Elle vise à réduire l’incertitude en tenant le jeu serré : maîtriser les paramètres, verrouiller les variables, neutraliser ce qui pourrait échapper au contrôle. Elle privilégie la continuité des équilibres, l’économie des conflits, la prévisibilité des rapports de force.
 

Cette stabilité a des vertus. Elle protège la durée. Elle évite les ruptures brutales. Elle constitue, dans de nombreux contextes, un amortisseur utile.

Mais elle a aussi un coût politique rarement assumé : elle tend à transformer la prudence en horizon, et l’horizon en plafond. Elle installe l’idée que l’essentiel n’est plus de produire du progrès visible, mais d’éviter le pire.

Elle remplace la question « où voulons-nous aller ? » par « comment ne pas déraper ? ».


La seconde forme de stabilité est d’une nature différente. Elle est contractuelle.

Elle repose moins sur la maîtrise que sur la confiance. Moins sur le contrôle que sur la lisibilité des règles. Moins sur l’encadrement que sur la prévisibilité des comportements institutionnels.
 

Dans ce modèle, la stabilité n’est pas d’abord l’absence de crise. Elle est la présence de garanties.
 

Garantie que les délais sont tenus. Garantie que les droits sont appliqués. Garantie que les décisions sont motivées. Garantie que les responsables rendent des comptes. Garantie que la sanction existe, non comme vengeance, mais comme régulation.

Cette stabilité-là ne se proclame pas. Elle se constate. Elle se mesure dans le quotidien des citoyens et des acteurs économiques.

On peut alors le dire sans provocation : la stabilité par la maîtrise rassure, mais la stabilité par les résultats consolide.
 

Si le Maroc veut durer en avançant, il devra apprendre à préférer progressivement la seconde sans renier totalement la première. C’est cela, la maturité politique : passer d’une stabilité défensive à une stabilité constructive.

À ce stade, une objection revient souvent : peu importe la logique, l’essentiel est que le citoyen reçoive des services, des aides, des allocations. Peu importe que l’État agisse par le droit ou par le don, pourvu que quelque chose arrive.
 

Cette objection semble pragmatique. Elle est, en réalité, dangereusement courte.

Car un État social n’est pas seulement un volume de transferts ou un catalogue de dispositifs. Il est une certaine conception du citoyen.

Lorsqu’il est fondé sur des droits opposables, il renforce la dignité et la confiance. Lorsqu’il est vécu comme un don, il installe une relation asymétrique : celui qui donne et celui qui reçoit.
 

Dans cette configuration, le citoyen glisse subtilement du statut de sujet à celui de bénéficiaire. Et le bénéficiaire apprend plus vite la dépendance qu’il n’apprend la contribution.

Le paradoxe est là : on peut redistribuer davantage tout en fabriquant moins de « nous ». On peut soulager des situations individuelles sans reconstruire un pacte collectif.


Voilà pourquoi la question de la gouvernance n’est pas un luxe technocratique.

Elle est le cœur caché de l’État social. Sans règles lisibles, sans procédures équitables, sans reddition des comptes, la redistribution devient un geste vertical. Elle aide, mais elle ne fédère pas.
 

La ressource la plus rare n’est donc pas budgétaire. Elle est institutionnelle. Elle s’appelle confiance.
 

Confiance dans la règle. Confiance dans l’arbitrage. Confiance dans l’égalité devant la procédure. Confiance dans la parole publique.

Lorsque cette confiance s’érode, un phénomène silencieux se met en place. Les acteurs économiques se protègent. Les acteurs politiques se replient. Les citoyens se retirent. Chacun réduit son exposition au risque collectif.
 

L’État se retrouve alors contraint de porter, presque seul, le mouvement : investisseur en dernier ressort, amortisseur social, garant symbolique, parfois même narrateur du sens.

Ce n’est pas une faute. C’est un symptôme.
 

Un État obligé de remplacer la confiance par sa centralité finit par s’épuiser. Il devient indispensable, mais aussi prisonnier de son propre rôle.

La vraie question n’est donc pas : comment éviter l’aventure ? Elle est : comment éviter l’épuisement silencieux ?
 

Clarifier ce débat n’est pas appeler au désordre. Ce n’est pas fragiliser l’État. Ce n’est pas nier l’importance de la stabilité. C’est refuser qu’un mot serve de couvercle à toutes les questions.

La stabilité n’est pas une idole. C’est une construction. Et une construction se juge à sa capacité à produire de la cohésion, de la confiance et de l’énergie collective.
 

Ceux qui parlent aujourd’hui de gouvernance moderne ne prêchent pas l’aventure. Ils demandent une stabilité plus exigeante. Une stabilité qui ne se contente pas de durer, mais qui sait transformer.

Le Maroc est assez ancien pour comprendre la valeur de la continuité.
Il est assez mûr, désormais, pour comprendre que la continuité la plus sûre est celle qui se refonde.
 

*Adnan Debbarh enseigne les relations Internationales à l’ISCAE.

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA




Lundi 16 Février 2026

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