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Rêveries autour d’un lever de rideau




Par Fatima Hqiaq

Le rideau dont je traite ici n’est pas le rideau de fer, devenu inopérant avec la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989. Mon rideau est en menuiserie aluminium.

Simple mais pas dénué de sens.

Je lève le rideau de ma chambre sitôt debout, chaque matin que dieu fait.  J’en ai pas mal au compteur depuis que je suis née. J’ai, par conséquent, baissé et levé ces rideaux  un nombre incalculable de fois. Ce geste n’a rien d’un exploit. Il  est banal, simple et élémentaire, à première vue. Il n’est, néanmoins, pas dénué de signification. Tout le monde n’en est pas capable. D’abord, ce geste, ô combien anodin, suppose qu’on est en vie. Les  morts, comme dirait M. de Lapalisse, ont baissé le rideau une bonne fois pour toutes, sans plus jamais pouvoir le remonter. Ensuite, qu’on est en possession de ses fonctions motrices que certains handicaps physiques neutralisent. Enfin, qu’on est en bonne santé, qu’on n’est pas cloué au lit par un malaise ou un mal  quelconque , léger ou lourd, de courte ou de longue durée ou encore privé de volonté par une pathologie mentale.

L’heure de mon réveil est constante, tout au long de l’année, horloge biologique oblige. Cependant,  ce que révèle le lever de rideau est tributaire des saisons.  Alors qu’en été ce geste permet d’inonder ma chambre de lumière dès six heures du matin, voire bien plus tôt, en hiver cette possibilité est remise à bien plus tard, surtout depuis l’instauration chez nous de la fameuse heure GMT +1.

Ouverture sur l’extérieur et l’intérieur.

Le rideau réduit drastiquement la portée de ma vue. Il indique clairement qu’au-delà de sa limite, mon tiquet n’est plus valable, à moins d’être M. Dutilleul dans  « Le passe-muraille » de Marcel Aymé.  Ce geste anodin consistant à lever le rideau  me permet d’avoir, comme au reste du monde,  une ouverture sur l’extérieur, ce que rend impossible un mur aveugle qui n’a ni fenêtre ni rideau, par conséquent.   

En dégageant ce dernier, mes yeux récupèrent  la plénitude de leur champ visuel et se déploient à perte de vue.   Avec les humains qui l’empruntent, les véhicules qui la sillonnent et les animaux notamment nos amis les chiens et chats qui y circulent allégrement, la rue m’est rendue.  Elle me devient accessible. Et pas que la rue.

Les édifices environnants, par devant comme latéraux, s’offrent aussi à ma vue, clin d’œil au voyeurisme qui vous pousse à surveiller  les allées-venues du voisinage, souvent sans y prendre garde et sans y penser forcément , comme si le regard était happé par l’ailleurs sans que votre  volonté y soit  pour quelque chose !

Je suis physiquement à ma fenêtre délestée de son rideau. Soudain, je ne suis plus ici. Je suis introjetée plusieurs années en arrière. Ce retour du passé  qui refuse de s’effacer me fascine toujours. Marcel  Proust , dans son roman « De l’autre côté de chez Swan »,  a inspiré ceux qui ont eu l’heur de  baptiser  ce phénomène, joliment,  « La madeleine de Proust ». Il suffit d’un son, d’une odeur, d’un goût, d’une couleur pour que des événements passés surgissent sans être convoqués.  Nos cinq sens unis à notre mémoire font ce travail qui consiste à faire revivre les souvenirs et qu’on appelle communément  la mémoire sensorielle. 
 
Vous dites bleu ?

La submersion par le passé s’achève. Et voilà que le rideau levé me rend le ciel qu’il me cache dans toute son immensité, sa splendeur  et la  grande variété de ses couleurs. Un ciel clair sans nuages, les chers nuages que nous appelons de nos vœux en raison de la sècheresse qui nous afflige actuellement, est décrit comme étant de couleur bleue. Or, ce bleu que nous voyons est une sorte d’illusion d’optique. Les astrophysiciens nous expliquent pourquoi cette couleur n’a rien de bleu hormis dans nos yeux et dans nos têtes : « La raison pour laquelle nous percevons un ciel bleu est que les molécules atmosphériques diffusent principalement les lumières se trouvant “du côté du bleu” dans l’arc-en-ciel (du spectre électromagnétique) » source :  https://www.aeronomie.be/

Lorsqu’elle  n’est pas teintée d’un bleu pur et conquérant , la voûte céleste est parsemée d’une multitude de nuances de bleu qui devient blafard. Elle est  traversée par un monticule de nuages avec un dégradé saisissant de gris qui vire parfois carrément au blanc. Durant les hivers fastes d’antan, le bleu et ses nuances disparaissent au profit d’un ciel résolument gris. On assiste alors, sous l’effet du vent,  à une course-poursuite entre les nuages féconds et lourds des gouttes  de pluie qu’ils portent.
« Lorsque les gouttes d’eau deviennent trop lourdes pour rester en suspension dans l’atmosphère, elles se décrochent des nuages et il pleut ». Source :https://www.oceanclock.com/fr/blog/56-pourquoi-il-pleut-
Il pleut, donc il fait beau.

Je me suis toujours posé la question de savoir pourquoi, chez nous ,  on qualifie de beaux les jours où le soleil brille de mille feux  sur notre contrée  et, a contrario,  de mauvais ceux où il pleut? Par mimétisme de l’Europe dont nous avons copié beaucoup de choses, y compris celles qui sonnent faux ou qui sont foncièrement  inadaptées à notre réalité y compris géographique ?

Ou alors, nous avons adopté l’appréciation qu’ils font de notre climat quand ils débarquent chez nous en villégiature, admiratifs et conquis par la chaleur étouffante  et la lumière éblouissante qui enveloppent le Maroc ?  Probablement.  Inondée de pluie, l’Europe pourrait voir, à juste titre, la beauté dans le soleil et la laideur dans la pluie.  Le paramètre qui valorise le soleil dans le vieux continent , c’est bien évidemment sa rareté et non son extrême prévalence comme chez nous. La loi de l’offre et de la demande régit, aussi, la nature.

Pour s’en convaincre , il suffit de rappeler que le soleil brille sur Agadir 300 sur 365,25 jours.  L’offre est tellement débordante que le soleil est plutôt fui, mal aimé et disqualifié. Ce ratio tombe fortement, à Bruxelles, par exemple, où il n’est plus que de quelque 95 jours par an. Les Bruxellois et ceux qui vivent sous un climat similaire ont parfaitement raison d’apprécier si fortement le soleil et d’en faire le critère à l’aune duquel se distribue la beauté de leurs jours. 

Au Maroc, il est plutôt impropre de proférer un tel jugement.
Il est plus cohérent, plus réaliste et plus logique de dire : il fait beau quand il pleut. La pluie et ses jours gris sont tellement rares sous nos cieux qu’ils deviennent précieux.  « Tout est relatif et cela seul est absolu ». Ce verdict d’Auguste Comte trouve toute sa pertinence à ce sujet. 

Prions pour que le ciel nous soit plus « clément » et qu’il « fasse beau »* cet hiver et ce printemps et leurs équivalents pour toutes les années à venir.

Les rêveries autour d’un acte banal donnent  lieu à des pérégrinations dans le temps et dans l’espace . Elles vous extraient du monde réel pour un moment. Et m’y  voilà ramenée  manu militari par les miaulements de mon chat qui réclame son premier repas du jour….J’atterris sans transition. Je ne saurais le faire attendre  plus longtemps.

Fatima Hqiaq
 

 



*Ces mots doivent s’entendre dans leur acception marocaine. 



Jeudi 8 Février 2024



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