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Russie: une idéologie poutinienne


Par Mustapha Sehimi.

L’originalité de Vladimir Poutine et de son cercle rapproché réside précisément dans la construction d’un «poutinisme collectif». Celui-ci repose sur la souveraineté, la démocratie souveraine, l’aura du Kremlin, la grandeur de la Russie, la russité, le conservatisme, les valeurs traditionnelles, l’eurasisme, le monde russe, l’héritage byzantin ainsi que le souvenir de la Grande Guerre patriotique. Autant de références destinées à imprégner chaque recoin de la conscience collective.



Dans cet État où la nation a remplacé l’idéologie comme principal ciment collectif, une nouvelle vision du monde s’est développée au fil des décennies.

Elle constitue d’ailleurs une réaction à l’expérience soviétique.

L’Union soviétique était une idéocratie, c’est-à-dire une formation sociale et politique fondée sur un ensemble de dogmes et de principes immuables et téléologiques, censés conduire mécaniquement vers un avenir radieux: le socialisme réel, puis le communisme.

Aujourd’hui, l’article 13 de la constitution interdit officiellement de tels errements.

Pourtant, quelques mois seulement après l’arrivée de Vladimir Poutine au Kremlin, un syncrétisme doctrinal a commencé à se constituer, davantage en réaction à l’environnement stratégique et à l’évolution des rapports de force qu’à partir d’un dessein idéologique préalablement défini.

L’originalité de Vladimir Poutine et de son cercle rapproché réside précisément dans la construction de ce «poutinisme collectif».

Celui-ci repose sur la souveraineté, la démocratie souveraine, l’aura du Kremlin, la grandeur de la Russie, la russité, le conservatisme, les valeurs traditionnelles, l’eurasisme, le monde russe — Russki Mir, qui dispose de sa propre fondation —, l’héritage byzantin ainsi que le souvenir de la Grande Guerre patriotique.

Autant de références destinées à imprégner chaque recoin de la conscience collective. L’ensemble de ces éléments forme ce que l’on peut appeler un État-civilisation.

Il ne s’agit pas seulement d’un concept politique, religieux ou culturel, mais d’un levier géopolitique majeur que le régime peut mobiliser à tout instant et en tout lieu.

Moscou le brandit d’abord face à «l’Occident collectif», en se présentant comme le véritable Occident: celui qui serait demeuré fidèle à ses promesses originelles et n’aurait pas succombé aux idéologies woke ou LGBT.

Cette posture permet également à la Russie de rallier à sa bannière une partie du Sud global en dénonçant «l’impérialisme» des anciennes puissances coloniales.

Le répertoire des valeurs traditionnelles, sur lequel le maître du Kremlin insiste sans relâche, constitue à cet égard un puissant instrument de légitimation. C’est à partir de 2010 que cette nouvelle idéologie nationale commence véritablement à se structurer, avant même le retour de Vladimir Poutine au Kremlin après l’intermède Dmitri Medvedev (2008-2012).

Cette période charnière est marquée par plusieurs événements majeurs: les manifestations massives de décembre 2011 contre les élections contestées à la Douma, l’intervention franco-britannique en Libye et la chute de Mouammar Kadhafi.

La Russie revêt alors la toge virile du maître, une posture qui, selon de nombreux observateurs, appartient à son ADN historique.

Un tel assemblage de notions accumulées au fil des années ne va cependant pas sans tensions. Entre eurasisme et monde russe, tout d’abord. Si le premier met l’accent sur la diversité des peuples et des cultures, le second se révèle davantage ethnocentré. Le débat ne se limite pas à la théorie.

Il se manifeste notamment dans le rejet croissant de l’immigration centrasiatique, dont certaines franges sont perçues comme porteuses d’un islamisme radical, ainsi que dans la compétition de plus en plus vive qui se développe en Asie centrale, où la Chine et la Turquie disputent désormais leur influence à la Russie.

On relève également une contradiction entre le désir d’apparaître comme l’Europe authentique et la volonté de représenter une civilisation distincte. Ce débat ancien entre slavophiles et occidentalistes ne cesse de ressurgir.

«La Russie a toujours été tentée de passer du statut de périphérie du monde occidental à celui de nouveau centre. Centre de la «véritable» Europe, de la foi héritée de Byzance, de l’Eurasie conçue comme une communauté de destin, du monde russe ou encore du pôle anticolonial dans un ordre multipolaire»

Une autre tension croissante porte sur l’objectif affiché d’un monde multipolaire et la persistance d’une lecture fondamentalement bipolaire des relations internationales.

Cette fois-ci, toutefois, ce n’est plus le binôme États-Unis/URSS qui occupe le devant de la scène, mais le tandem Chine-Russie — cette «amitié indéfectible» — face aux États-Unis, tandis que l’Europe se voit reléguée à l’arrière-plan.

La dernière tension est sans doute la plus profonde, car elle déterminera l’avenir même du régime poutinien. Elle oppose la nostalgie de l’âge d’or soviétique, celui de la fin des années 1970 et du brejnévisme, à l’avenir de la Russie, dont les contours peinent encore à émerger.

Cela dit, il reste difficile de caractériser avec précision la nature du régime politique russe. Est-il impérialiste au sens traditionnel du terme?

Aux yeux de Moscou, il ne s’agit pas de conquérir de nouveaux territoires, mais de reconstituer ce que fut la Russie historique, lorsque la Grande Russie, la Petite Russie (l’Ukraine) et la Russie blanche (le Bélarus) formaient un ensemble organique.

Une vision défendue notamment par Alexandre Soljenitsyne dès 1991. Le régime est-il nationaliste? Peut-être. Sous couvert de pluralité religieuse et ethnique, ce sont en effet l’élément russe et l’orthodoxie qui occupent la place centrale.

Les évolutions observées ces derniers mois accentuent encore cette dimension nationaliste. Au début de la guerre, le pouvoir se contentait de solliciter le consentement de la population; aujourd’hui, il tend progressivement à exiger son soutien actif.

Le courant national-conservateur représente une proportion relativement stable de la population, comprise selon les enquêtes entre 58% et 73%, tandis que les courants extrêmes ne rassemblent que 10% à 15% des Russes.

Ces derniers regroupent notamment des ultranationalistes, des xénophobes et des antisémites.

À l’époque de l’Union soviétique, on disait: «Ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi.» Aujourd’hui, la formule semble avoir évolué: «Tout ce qui ne me contredit pas est avec moi.»

La Russie a été et demeure profondément meurtrie par l’effondrement de l’URSS. Vladimir Poutine a d’ailleurs qualifié à plusieurs reprises cet événement de «plus grande catastrophe géopolitique du 20ème siècle».

De quoi sera fait l’avenir? L’heure où la société russe se penchera véritablement sur la guerre en Ukraine paraît encore lointaine. Une chose est cependant certaine: la Russie a toujours été tentée de passer du statut de périphérie du monde occidental à celui de nouveau centre.

Centre de la «véritable» Europe, de la foi héritée de Byzance, de l’Eurasie conçue comme une communauté de destin, du monde russe ou encore du pôle anticolonial dans un ordre multipolaire.

Contrairement à bien d’autres pays — encore que la comparaison avec les États-Unis ou les pays européens demeure délicate — la Russie semble avoir besoin d’une idéologie.

Son régime ne peut s’appuyer uniquement sur la prospérité matérielle ou sur la coercition. Cette idéologie composite constitue certes un élément important de sa stabilité, mais elle n’en est pas le fondement principal.

Le contrat social implicite entre l’État et la société demeure, lui, en perpétuelle renégociation.

PAR MUSTAPHA SEHIMI/LE360.MA



Vendredi 19 Juin 2026

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