Sur l’image, un homme est assis devant une librairie. À côté de lui, des livres. Devant lui, un panneau indique que le commerce est ouvert. La rue semble avoir connu des jours meilleurs. Lui poursuit tranquillement son existence, comme si la civilisation pouvait encore tenir sur une chaise, entre deux pages.
Et cette phrase s’invite : « Seules les librairies n’ont pas été dépouillées à Paris, cherchez pourquoi ? »
Ne lui demandons pas de servir de bilan officiel des pillages. Une photographie ne tient pas lieu d’enquête. Prenons-la pour ce qu’elle offre à la satire : une question assez insolente pour nous obliger à regarder ailleurs que dans la vitrine.
Pourquoi voler un livre ?
Un téléphone, on sait immédiatement quoi en faire. Des baskets aussi. Un écran trouvera sa place au salon ou un acheteur dans l’après-midi. Mais un livre ? Il faut l’ouvrir. Puis, complication supplémentaire, le lire.
Et voilà que le butin exige un effort.
Le livre est peut-être le seul objet que l’on peut emporter sans jamais parvenir à le posséder.
On peut avoir toute une bibliothèque et n’avoir rien rencontré de ce qu’elle contient. À l’inverse, quelques pages empruntées peuvent vous accompagner pendant trente ans. Mauvaise nouvelle pour notre époque : la valeur ne se laisse pas toujours transporter dans un sac.
Imaginons la scène.
— Tu as pris quoi ?
— Un Victor Hugo.
— Ça se revend combien ?
— Ça dépend de ce que tu en retires.
La conversation risque de tourner court.
Notre société a pourtant beaucoup travaillé pour rendre cette incompréhension possible. Elle affiche les prix partout et discute assez peu de la valeur. Elle nous apprend à reconnaître une marque à vingt mètres, mais nous laisse parfois traverser une vie sans reconnaître un raisonnement bancal à vingt centimètres.
Nous savons ce que coûte le dernier smartphone. Nous hésitons davantage sur ce que nous coûte l’absence de curiosité.
Évitons cependant le confortable numéro du monsieur cultivé qui contemple les ignorants depuis son fauteuil. Les lecteurs ne sont pas tous des sages. Les bibliothèques n’immunisent ni contre la vanité ni contre la cruauté. On peut citer les philosophes avec une remarquable précision et traiter son prochain comme un paillasson.
Et ceux qui lisent peu n’ont pas tous déserté volontairement les livres. Il y a la fatigue, le prix, l’école qui a parfois transformé la lecture en interrogatoire. Il y a ceux auxquels on a demandé de trouver « ce que l’auteur voulait dire » avant même de leur laisser découvrir ce qu’ils ressentaient.
Nous avons quelquefois fabriqué des réfractaires à la lecture avec les meilleures intentions pédagogiques.
Mais nous avons aussi installé une drôle de concurrence. Un livre demande du temps ; le téléphone vous propose de le faire disparaître. Un texte vous résiste ; le défilement vous caresse. Une pensée se construit ; une indignation se partage immédiatement.
Même nos colères doivent désormais être faciles à consommer.
Alors cet homme devant sa librairie me plaît. Je lui prête peut-être une sérénité qu’il n’a pas. Il attend peut-être simplement un client en se demandant comment payer ses charges. C’est moins romantique, mais c’est précisément là que commence notre responsabilité.
Car nous sommes nombreux à défendre les librairies avec une ferveur admirable… depuis le site où nous commandons tout le reste.
Nous aimons leur présence dans le quartier. Nous apprécions leur charme. Nous les photographions volontiers. Acheter un livre chez elles devient parfois l’étape facultative de notre amour des livres.
Une librairie peut mourir intacte. Sans vitre brisée. Sans rayon renversé. Simplement faute de lecteurs qui franchissent sa porte.
Voilà peut-être la question la plus gênante derrière cette affiche : pourquoi nous inquiéter seulement de ceux qui auraient pu y entrer pour voler, quand nous sommes si nombreux à ne plus y entrer pour acheter ?
Quant à moi, si un jour je perds complètement la tête et décide de piller une librairie, je commencerai par le rayon philosophie.
Avec un peu de chance, avant d’arriver à la caisse, j’aurai changé d’avis.
Et cette phrase s’invite : « Seules les librairies n’ont pas été dépouillées à Paris, cherchez pourquoi ? »
Ne lui demandons pas de servir de bilan officiel des pillages. Une photographie ne tient pas lieu d’enquête. Prenons-la pour ce qu’elle offre à la satire : une question assez insolente pour nous obliger à regarder ailleurs que dans la vitrine.
Pourquoi voler un livre ?
Un téléphone, on sait immédiatement quoi en faire. Des baskets aussi. Un écran trouvera sa place au salon ou un acheteur dans l’après-midi. Mais un livre ? Il faut l’ouvrir. Puis, complication supplémentaire, le lire.
Et voilà que le butin exige un effort.
Le livre est peut-être le seul objet que l’on peut emporter sans jamais parvenir à le posséder.
On peut avoir toute une bibliothèque et n’avoir rien rencontré de ce qu’elle contient. À l’inverse, quelques pages empruntées peuvent vous accompagner pendant trente ans. Mauvaise nouvelle pour notre époque : la valeur ne se laisse pas toujours transporter dans un sac.
Imaginons la scène.
— Tu as pris quoi ?
— Un Victor Hugo.
— Ça se revend combien ?
— Ça dépend de ce que tu en retires.
La conversation risque de tourner court.
Notre société a pourtant beaucoup travaillé pour rendre cette incompréhension possible. Elle affiche les prix partout et discute assez peu de la valeur. Elle nous apprend à reconnaître une marque à vingt mètres, mais nous laisse parfois traverser une vie sans reconnaître un raisonnement bancal à vingt centimètres.
Nous savons ce que coûte le dernier smartphone. Nous hésitons davantage sur ce que nous coûte l’absence de curiosité.
Évitons cependant le confortable numéro du monsieur cultivé qui contemple les ignorants depuis son fauteuil. Les lecteurs ne sont pas tous des sages. Les bibliothèques n’immunisent ni contre la vanité ni contre la cruauté. On peut citer les philosophes avec une remarquable précision et traiter son prochain comme un paillasson.
Et ceux qui lisent peu n’ont pas tous déserté volontairement les livres. Il y a la fatigue, le prix, l’école qui a parfois transformé la lecture en interrogatoire. Il y a ceux auxquels on a demandé de trouver « ce que l’auteur voulait dire » avant même de leur laisser découvrir ce qu’ils ressentaient.
Nous avons quelquefois fabriqué des réfractaires à la lecture avec les meilleures intentions pédagogiques.
Mais nous avons aussi installé une drôle de concurrence. Un livre demande du temps ; le téléphone vous propose de le faire disparaître. Un texte vous résiste ; le défilement vous caresse. Une pensée se construit ; une indignation se partage immédiatement.
Même nos colères doivent désormais être faciles à consommer.
Alors cet homme devant sa librairie me plaît. Je lui prête peut-être une sérénité qu’il n’a pas. Il attend peut-être simplement un client en se demandant comment payer ses charges. C’est moins romantique, mais c’est précisément là que commence notre responsabilité.
Car nous sommes nombreux à défendre les librairies avec une ferveur admirable… depuis le site où nous commandons tout le reste.
Nous aimons leur présence dans le quartier. Nous apprécions leur charme. Nous les photographions volontiers. Acheter un livre chez elles devient parfois l’étape facultative de notre amour des livres.
Une librairie peut mourir intacte. Sans vitre brisée. Sans rayon renversé. Simplement faute de lecteurs qui franchissent sa porte.
Voilà peut-être la question la plus gênante derrière cette affiche : pourquoi nous inquiéter seulement de ceux qui auraient pu y entrer pour voler, quand nous sommes si nombreux à ne plus y entrer pour acheter ?
Quant à moi, si un jour je perds complètement la tête et décide de piller une librairie, je commencerai par le rayon philosophie.
Avec un peu de chance, avant d’arriver à la caisse, j’aurai changé d’avis.












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