Toto à la station d’essence




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Je venais à peine de m’attabler que Rachid, l’impertinent serveur, m’apportait déjà une tasse de café, accompagnée des commentaires pseudo-politiques du jour qui vont toujours avec. Un rituel auquel il fallait bien se sacrifier, déformation professionnelle oblige.

Rachid déclenche les hostilités.

Notre gouvernement a trouvé la solution idéale pour lutter contre le réchauffement climatique, il veut tous nous obliger à marcher à pieds. Il n’y a pas d’autre explication logique à la récente hausse des prix du carburant, qui ne sont jamais ajustés aux cours baissiers sur les marchés. Mais vous, les journalistes, n’êtes pas concernés, puisque vous marchez sur vos doigts enfoncés dans des claviers, pour bien taper « tout va bien dans le meilleur des mondes ».

L’attaque était violente et directe. Je choisis, donc, de manœuvrer pour porter les nerfs de l’insolent au dernier stade d’ébullition.

Mais tu as eu droit à mieux encore, cher ami ; un concert d’El Grande Toto ! On y carburait à l’alcool sur scène et la seule fumée qui s’en dégagait était celle des joints. Du 100% vert écolo, votre excellence. Il paraît même que la couche d’ozone a développé une addiction au tétrahydrocannabinol et se met à humer les nuages de dioxyde de carbone quand elle est en manque. Le succès est retentissant, puisque les spectateurs ont pu effectuer des voyages de très longue distance dans les limbes psychotiques et ce sans consommer une seule goutte de carburant.

Rap, trap et coût de la vie

La provocation a porté au-delà de tout espoir et Rachid a littéralement explosé.

Tu te moques de moi ? Tu t’es fait « tototiser » l’esprit, toi aussi ? Je te parle prix du carburant et cherté du coût de la vie et toi tu me sors un ramassis de voyous qui narguent la société marocaine en prétendant que la déchéance est chose normale ? La seule chose qui « rap », ce sont les prix sur le marché et nous, nous ne faisons que « slamer » notre désespoir.

Dis donc, tu as raté ta vocation. Tu aurais du faire carrière dans le hip-hop « old school », puisque tu es trop vieux pour le « trap ». Mais au moins, tu ne m’aurais pas cassé les pieds chaque matin que Dieu fait. La culture, dont le rap serait devenu la plus haute expression urbaine au Maroc, est beaucoup plus importante que tes futiles soucis de cherté du coût de la vie. Tu ne penses qu’à ton ventre, pauvre bipède non éveillé, lorsque notre ministère de la culture veut nourrir ton intellect en dessinant des graffitis avec tes neurones. C’est une dure bataille métapolitique, au point que les organisateurs du concert de Toto ont du dresser un bilan des blessés le lendemain des « festivités ».

Maintenant, je n’ai plus de doute, tu es l’une des nombreuses victimes de la « tototisation » rampante. A moins que tu n’ais reçu, toi aussi, la subvention destinée aux transporteurs, pour faire circuler ces idées nauséabondes. Sauf que le prix de vente de ta conscience, tu vas le reverser à la station d’essence, ce qui fera que tu auras payé doublement pour enrichir les distributeurs de carburant. Une fois à travers tes impôts, qui partent en fumée subventionnée, et une autre en rendant l’argent que tu as reçu, toi et tes compères, pour nous « tototiser » l’esprit, à la station d’essence.

Un verre d’eau ou de carburant ?

Le regard brillant de celui qui se sent fier d’avoir cloué le bec à un « ennemi de classe », Rachid me toise avec son large sourire édenté.

Je vois que ni le Covid19, ni la variole du singe ne sont venus à bout de ton caractère rebelle. Tu aurais peut être besoin d’attraper la gale de la sardine pour te faire confiner sous l’eau jusqu’à ce que tu grattes ta dernière écaille pour payer tes aliments.

Sous l’eau ? Tu plaisantes ? Elle est où, cette eau ? Les barrages sont presque vides, tu ne le sais pas ?

C’est à cause de la guerre d’Ukraine, Poutine pompe tout ce qui est fluide, pétrole, gaz, eau, pour le faire pleuvoir sur Kiev. Le climat était déjà assez chaud comme ça, les manigances du Kremlin ont élevé la température de la planète si haut qu’elles en ont asséché les nuages.

C’est la fable que tu racontes à tes enfants pour les faire dormir sans souper ? J’imagine que les temps sont durs même pour les journalistes, il n’y a plus grand monde pour continuer à croire en vos contes de fées.

Bon, si tu n’as pas envie de marcher à pieds, roule à vélo, c’est excellent pour la santé.

Ce vélo, tu crois que je pourrais me l’acheter avec les pourboires que tu me donnes ? Mon salaire suffit à peine à couvrir les charges du loyer et ramener quelques maigres victuailles au foyer. D’ailleurs, même si je n’ai pas de voiture et que je cesse d’emprunter les transports en commun, si les prix venaient à en augmenter encore, les marchandises vont toujours continuer à être véhiculées par des camions fonctionnant au carburant, ce qui se reflète sur les prix de vente.

Concurrence, es-tu là ?

Tu veux toi aussi un plafonnement des prix du carburant ? Les Occidentaux s’y sont récemment essayé, les opérateurs sur les marchés des hydrocarbures leur ont ri au nez.

Et pourquoi ne pas activer le principe de la concurrence pour lequel les contribuables financent un organisme dédié et versent les salaires des fonctionnaires qui y sont affectés ? J’ai lu dans la presse qu’ils ont décelé une éventuelle entente entre distributeurs sur le marché des hydrocarbures. Qu’est-ce que le gouvernement attend pour agir en conséquence ?

Tu vois bien que les journalistes sont bien utiles à quelque chose, puisque c’est à travers les médias que tu as été informé du contenu du dernier rapport du Conseil de la concurrence. Il faut, toutefois, préciser qu’il n’y a pas que les distributeurs d’hydrocarbures qui profitent de l’opportunité de la hausse des cours du pétrole, l’Etat engrange également d’importantes taxes en cette occasion. Et ni les uns, ni les autres ne semblent prêts à renoncer à leurs juteuses recettes pour amoindrir l’impact des prix à la pompe sur la bourse des chefs de ménages.

Je peux comprendre les opérateurs privés, dont l’unique but, légitime par ailleurs, est le profit. De même que les fonctionnaires technocrates qui tiennent les comptes publics, leur seul souci est l’équilibre des comptes. Je peine à saisir, par contre, la manière de réfléchir de nos élites politiques, qui doivent avoir une vision plus large, plus sociopolitique, de l’évolution des prix sur les marchés, puisqu’il en va de la stabilité du pays et de leur notoriété auprès de l’électorat. Energie plus chère signifie création de richesses et croissance économique moindres, et en conséquence, chômage et pauvreté en hausse. Une bien piètre plateforme pour lancer le nouveau modèle de développement.


Poutine, Toto & Co

Caressant sa moustache touffue, Rachid a le regard plongé dans le vide, signe d’une profonde réflexion qui risquait de se terminer par un saignement du nez.

Maintenant que tu es revenu à la raison, je t’offre le café aujourd’hui.

Pas question ! Tu iras prétendre, par la suite, que je mange à tous les râteliers. Contentes toi de défalquer la marge bénéficiaire des distributeurs de carburant du prix de la tasse de café. Pour ma part, je vais essayer de toucher un petit mot à Poutine à ton sujet. Il y a tout ce gaz naturel gâché en Mer baltique qu’il pourrait réorienter vers ta maison. Tu aurais ainsi le choix entre une bouffée de gaz naturel russe, mélangée à la fumée des décombres en Ukraine, et celle d’un joint de cannabis, une production locale estampillée « culture urbaine » par d’ex-gauchistes convertis au népotisme. Dans tous les cas de figure, tu vas avoir droit à un voyage bon marché, en aller simple, vers le paradis des « éveillés ». Tu y salueras Toto de ma part.





Ahmed Naji
Journaliste par passion, donner du relief à l'information est mon chemin de croix. En savoir plus sur cet auteur
Mardi 18 Octobre 2022

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