L'ODJ Média

lodj





​Chronique – Quand la guerre rallume les mythes : le retour des récits extrêmes


Rédigé par le Dimanche 1 Mars 2026



À chaque grande guerre, il n’y a pas seulement des missiles qui traversent le ciel. Il y a aussi des récits qui se réveillent. Des récits anciens, enfouis, parfois marginalisés, qui réapparaissent dès que l’ordre du monde tremble. La confrontation actuelle entre l’Iran, les États-Unis et Israël agit comme un accélérateur brutal de ce phénomène. À mesure que les bombes tombent et que les chancelleries s’affolent, les extrémistes de tous bords – religieux, idéologiques, complotistes – sortent de l’ombre avec une assurance troublante : “Nous vous l’avions bien dit.”

Depuis quelques jours, les réseaux sociaux, certaines tribunes et chaînes parallèles débordent d’analyses affirmant que nous assistons non pas à une guerre de plus, mais à l’accomplissement d’un plan ancien. Tout s’emboîterait enfin : Jérusalem, le IIIᵉ Temple, la disparition d’Al-Aqsa, le « Grand Israël » du Nil à l’Euphrate, l’effondrement des États-nations et, au bout du tunnel, un gouvernement mondial unique, une monnaie unique – souvent fantasmée sous forme de crypto – et une humanité sommée d’abdiquer. Pour ces récits, la guerre actuelle n’est pas une tragédie : c’est une preuve.

Il serait tentant de balayer ces discours d’un revers de main, de les réduire à une folie marginale. Ce serait une erreur. Car ce qui se joue ici n’est pas la véracité de ces thèses, mais leur fonction politique et psychologique dans un monde épuisé par l’instabilité permanente.

Le thème du IIIᵉ Temple, par exemple, n’est pas une invention récente. Il traverse depuis des décennies certains courants messianiques juifs ultra-minoritaires. Dans ces cercles, la mosquée Al-Aqsa n’est pas seulement un lieu de culte musulman : elle est perçue comme un obstacle eschatologique. À chaque flambée de violence à Jérusalem, ce récit resurgit, amplifié, déformé, instrumentalisé. La guerre actuelle offre à ces groupes un carburant inespéré. Peu importe qu’aucune décision officielle, étatique ou internationale, n’aille dans ce sens : dans l’imaginaire radical, l’intention compte plus que les faits.

Le même mécanisme est à l’œuvre avec l’idée du « Grand Israël ». Ce concept, issu d’une lecture littérale et maximaliste de textes bibliques, est régulièrement brandi comme preuve d’un projet expansionniste global. Or, dans la réalité géopolitique, Israël agit selon des logiques sécuritaires, militaires et diplomatiques bien plus prosaïques, souvent brutales, mais rarement messianiques au sens strict. Pourtant, pour les extrémistes, la nuance est inutile. Le conflit devient la confirmation d’une prophétie.

En miroir, dans d’autres sphères idéologiques, notamment complotistes, la guerre est interprétée comme une étape vers un gouvernement mondial. Les États s’affaibliraient volontairement par la guerre, les peuples seraient épuisés par l’insécurité, l’inflation, les pénuries, jusqu’à accepter l’inacceptable : une autorité supranationale unique, une monnaie numérique globale, une gouvernance technocratique présentée comme seule alternative au chaos. Dans ce récit, Jérusalem devient non plus une capitale nationale, mais le symbole d’un centre du monde imposé.

Cette vision recycle des phrases célèbres, souvent sorties de leur contexte, comme celle de Jacques Attali évoquant un jour la possibilité d’un gouvernement mondial et se demandant s’il naîtrait « avant ou après la guerre ». Pour les complotistes, la citation devient aveu. Pour l’analyste, elle est surtout une réflexion intellectuelle sur les risques du monde, pas un plan opérationnel.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que la guerre crée un besoin de sens. Lorsque les conflits se multiplient, lorsque les frontières deviennent floues, lorsque les alliances changent trop vite pour être comprises, l’esprit humain cherche une logique globale. Les récits extrémistes offrent cette logique clé en main. Ils transforment le chaos en scénario. Ils rassurent en expliquant. Ils donnent l’illusion de comprendre là où la réalité est fondamentalement instable.

Mais cette logique est trompeuse. Le monde réel ne fonctionne pas comme un jeu d’échecs contrôlé par une poignée d’acteurs omniscients. Il fonctionne par frictions, erreurs de calcul, rivalités internes, pressions économiques, contraintes sociales. La guerre Iran–USA–Israël n’est pas le produit d’un plan millénaire parfaitement huilé. Elle est le résultat d’un empilement de décisions stratégiques, de lignes rouges franchies, de rapports de force mal maîtrisés.

Pour autant, il serait naïf de nier que les extrêmes prospèrent sur ce terrain. La guerre leur offre une visibilité, une légitimité émotionnelle. Elle permet de mobiliser, de recruter, de radicaliser. Chaque missile devient un argument. Chaque image de destruction est utilisée pour prouver que « le monde ancien est mort » et que seule une rupture totale peut sauver l’humanité.

Le danger n’est pas seulement géopolitique. Il est cognitif. À force de répéter que tout est écrit, que tout est joué, que les peuples n’ont plus qu’à abdiquer ou subir, ces récits installent une fatigue démocratique profonde. Ils transforment la peur en résignation. Ils remplacent la complexité par la fatalité.

Or l’histoire montre l’inverse : les grands conflits n’aboutissent pas mécaniquement à un ordre unique. Ils produisent souvent des mondes fragmentés, instables, contradictoires. Après chaque guerre majeure, les promesses d’ordre mondial parfait se brisent sur les réalités humaines, culturelles et politiques.

La guerre actuelle est grave. Elle est dangereuse. Elle peut durer. Elle peut s’étendre. Mais elle ne signe ni la fin des nations, ni l’avènement automatique d’un gouvernement mondial, ni l’accomplissement d’un scénario prophétique global. Elle révèle surtout la fragilité de nos repères, et la facilité avec laquelle les récits extrêmes s’en emparent.

Face à cela, le rôle du journalisme, de l’analyse critique et de la lucidité intellectuelle est central. Non pour rassurer artificiellement. Non pour nier les risques. Mais pour refuser les raccourcis, démonter les mythes, rappeler que l’histoire n’est jamais écrite d’avance.

Car le vrai choix n’est pas entre guerre perpétuelle et abdication. Le vrai choix est entre pensée critique et soumission aux récits simplificateurs. Et ce choix, lui, reste encore entre nos mains.





Dimanche 1 Mars 2026

Billet | Chroniqueurs invités | Experts invités | Quartier libre | Chroniques Vidéo | Replay vidéo & podcast outdoor | Podcast Agora


Bannière Réseaux Sociaux



Bannière Lodj DJ






LODJ24 TV
آخر الأخبار
جاري تحميل الأخبار...
BREAKING NEWS
📰 Chargement des actualités...

Inscription à la newsletter

Plus d'informations sur cette page : https://www.lodj.ma/CGU_a46.html
















Vos contributions
LODJ Vidéo