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​L’IA, ou la nouvelle fracture entre ceux qui possèdent et ceux qui travaillent..


Rédigé par le Jeudi 28 Mai 2026

On nous avait promis une révolution de la productivité. Elle arrive. On nous avait promis des outils capables de nous libérer des tâches répétitives. Ils sont déjà là. On nous avait promis une intelligence artificielle au service de l’efficacité, de la créativité et de l’innovation. C’est en partie vrai. Mais ce que l’on dit moins, ou trop timidement, c’est que cette révolution risque aussi de produire l’une des plus grandes fractures économiques de notre époque : celle qui séparera ceux qui possèdent les machines, les données, les plateformes et les actions, de ceux qui ne possèdent que leur temps de travail.



IA : la richesse ira-t-elle aux machines ou aux citoyens ?

L’intelligence artificielle n’est pas une simple amélioration technologique. Elle n’est pas une nouvelle application pratique ajoutée au quotidien professionnel. Elle est une bascule. Elle touche désormais les secteurs créatifs, les services, la finance, le droit, la santé, le marketing, la programmation, l’éducation, l’analyse, la relation client et même la production culturelle. Ce qui était encore récemment présenté comme un outil d’assistance devient progressivement un système capable d’exécuter, de décider, de produire, de comparer, d’optimiser et parfois d’agir avec une autonomie croissante.

Le premier choc est donc celui du travail. Pendant longtemps, les grandes vagues d’automatisation concernaient surtout les tâches manuelles, industrielles ou répétitives. Cette fois, la cible est différente. Ce sont les métiers intellectuels, les fonctions de bureau, les postes d’entrée de gamme, les tâches d’analyse, de rédaction, de code, de veille, de calcul, de synthèse ou de support qui se trouvent exposés. Autrement dit, une partie du travail qualifié, celui qui constituait encore hier une promesse d’ascension sociale pour les jeunes diplômés.

C’est là que la rupture devient sociale. Si l’intelligence artificielle permet à une entreprise de produire plus avec moins de salariés, la question centrale n’est pas seulement technique. Elle devient politique et économique : à qui iront les gains ? Aux salariés, sous forme de meilleurs salaires, de temps libéré et de nouvelles protections ? Ou aux détenteurs du capital, sous forme de marges accrues, de valorisations boursières et de dividendes plus élevés ?

L’histoire économique donne malheureusement une réponse prudente. Les grandes révolutions technologiques créent de la richesse, mais cette richesse ne se distribue pas spontanément. Elle va d’abord là où se trouvent les leviers de propriété. Celui qui détient l’entreprise, l’algorithme, la plateforme, le brevet, l’infrastructure ou l’action capte la plus grande part de la valeur. Celui qui ne détient que sa force de travail doit, lui, renégocier sa place dans un marché devenu plus instable.

Voilà le cœur du problème. L’IA ne menace pas seulement certains emplois. Elle menace l’équilibre historique entre le travail et le capital. Si un agent intelligent peut accomplir en quelques minutes ce qui demandait hier plusieurs heures de travail humain, la productivité explose. Mais rien ne garantit que cette explosion de productivité améliore automatiquement la vie du plus grand nombre. Une économie peut devenir plus performante tout en devenant plus inégalitaire. Elle peut produire davantage tout en distribuant moins équitablement. Elle peut enrichir les entreprises sans sécuriser les individus.

Cette contradiction sera au centre des prochaines années. Nous allons probablement assister à une augmentation spectaculaire des capacités individuelles et organisationnelles. Un seul salarié, bien équipé, pourra faire le travail de plusieurs. Une petite structure pourra produire avec la puissance d’une grande. Des contenus, des logiciels, des analyses, des campagnes, des prototypes et des services seront créés à des vitesses inédites. Mais derrière cette promesse se cache une autre réalité : si tout le monde devient plus productif, mais que seuls quelques-uns possèdent les outils qui organisent cette productivité, l’écart se creusera.

Les jeunes seront parmi les premiers exposés. Le marché du travail a toujours fonctionné avec des portes d’entrée : stages, premiers postes, tâches simples, apprentissage progressif. Or, ce sont précisément ces tâches d’entrée qui sont de plus en plus automatisables. Comment apprendre un métier si les premières marches disparaissent ? Comment acquérir de l’expérience si l’entreprise estime qu’un outil peut effectuer les travaux de base plus vite et moins cher ? La question n’est pas anecdotique. Elle touche à la transmission professionnelle, à l’insertion des diplômés et à la mobilité sociale.

Face à ce bouleversement, trois attitudes sont possibles. La première consiste à nier le problème, à répéter que chaque révolution technologique finit par créer de nouveaux emplois. C’est souvent vrai à long terme, mais cela ne dit rien de la violence des transitions. La deuxième consiste à attendre l’intervention des États : taxation de l’automatisation, redistribution, revenu de base, fonds souverains technologiques, régulation des plateformes. Ces pistes seront nécessaires, mais elles seront lentes, disputées et politiquement difficiles. La troisième attitude consiste à se préparer individuellement et collectivement, sans naïveté.

Se préparer ne signifie pas céder à la panique. Cela signifie comprendre que la compétence seule ne suffira plus toujours. Il faudra développer des savoir-faire difficilement remplaçables : jugement, créativité, relation humaine, négociation, esprit critique, stratégie, capacité d’adaptation. Mais il faudra aussi poser une question plus dérangeante : dans une économie dominée par l’IA, rester uniquement dépendant d’un salaire sera-t-il suffisant pour bénéficier de la richesse créée ?

C’est probablement l’un des grands débats à venir. Pendant des décennies, le contrat social reposait sur une promesse implicite : travailler, progresser, gagner correctement sa vie, épargner, transmettre. L’IA fragilise cette trajectoire si les revenus du travail progressent moins vite que les revenus du capital. Dans ce nouveau monde, l’éducation financière, l’accès à l’investissement, la participation au capital productif et la culture économique ne seront plus des sujets réservés à une minorité. Ils deviendront des enjeux de protection sociale moderne.

Le vrai danger serait donc de traiter l’IA uniquement comme un sujet d’innovation. Elle est aussi un sujet de justice économique. Elle oblige à repenser la fiscalité, la formation, la propriété, la redistribution, le travail, l’école, l’entreprise et même la citoyenneté. Car une société où une minorité capte les gains d’une intelligence artificielle généralisée, pendant que la majorité voit son pouvoir de négociation diminuer, ne sera pas seulement plus inégalitaire. Elle sera plus fragile.

L’IA peut être une chance immense. Elle peut améliorer les diagnostics médicaux, accélérer la recherche, démocratiser l’accès au savoir, stimuler la créativité et libérer du temps humain. Mais cette chance ne deviendra collective que si l’on refuse de laisser la technologie écrire seule les règles du jeu. La question n’est donc pas de savoir si l’intelligence artificielle va transformer le monde. Elle le transforme déjà. La vraie question est plus brutale : qui possédera la valeur qu’elle va créer ?





Mohamed Ait Bellahcen
Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls l'auto... En savoir plus sur cet auteur
Jeudi 28 Mai 2026

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