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​Marocain, Marocaine, d’ici et d’ailleurs : c’est toi qui as besoin du Maroc


Partir peut ouvrir des portes. Mais après près d’un demi-siècle vécu entre le Maroc et la France, je voudrais dire à celles et ceux qui imaginent encore la France, et plus largement l’Europe, comme un ailleurs nécessairement meilleur : ne confondez pas ailleurs et avenir. Votre avenir peut aussi être au Maroc.



Par Dr Az-Eddine Bennani

J’avais dix-huit ans lorsque j’ai quitté le Maroc pour la France. C’était en 1975. Je venais de Rabat, de sa médina, de Lhararîne, de l’école Tawhid dans le Mellah, puis du lycée Moulay Youssef où j’avais obtenu mon baccalauréat en sciences mathématiques.
Comme beaucoup de Marocains de ma génération, je regardais alors vers la France. La France représentait les études, les universités, la recherche, les entreprises, la technologie et une certaine idée de la réussite.

Elle représentait aussi ce mot qui continue aujourd’hui de faire rêver beaucoup de Marocains et de Marocaines : ailleurs.
Près d’un demi-siècle plus tard, je voudrais m’adresser précisément à celles et ceux qui pensent encore que quitter le Maroc pour la France signifie nécessairement vivre mieux.

Je ne leur dirai pas : ne partez jamais. Ce serait absurde. Je suis moi-même parti.

J’ai étudié en France. J’y ai travaillé. J’y ai enseigné pendant des décennies.

J’y ai construit une grande partie de ma vie professionnelle et familiale. J’ai connu l’entreprise internationale, notamment Hewlett-Packard, puis l’entrepreneuriat, l’enseignement supérieur, la recherche et le monde des écoles de management.
J’ai vécu la France de l’intérieur. Pas depuis une publicité. Pas depuis un film.

Pas depuis Instagram. Pas depuis le récit enjolivé de quelqu’un qui revient quelques semaines l’été avec une voiture immatriculée à l’étranger.

Je connais la France du travail quotidien. La France des études. La France des impôts.

La France des transports. La France de l’administration. La France des réussites.

Mais aussi celle des contraintes, de la fatigue, des tensions sociales et parfois du sentiment de ne jamais être tout à fait d’ici, même après des décennies.

C’est précisément pour cela que je veux écrire aujourd’hui à celles et ceux qui regardent encore la France comme si elle constituait naturellement une vie meilleure.

La France n’est pas un paradis. Je le dis sans ressentiment. J’ai beaucoup reçu de la France.

Elle m’a formé. Elle m’a offert des rencontres déterminantes. Elle m’a permis d’étudier, de travailler, d’entreprendre et d’enseigner.

Elle m’a donné accès à des institutions solides, à des entreprises de dimension internationale et à des environnements intellectuels stimulants.

Je ne renierai jamais cela. Mais reconnaître ce que la France m’a apporté ne m’oblige pas à l’idéaliser. Une vie en France ne se résume pas à un salaire en euros.

Il y a le prix du logement. Les loyers. Le coût de l’énergie.
Les transports quotidiens. La fiscalité. La compétition professionnelle.

La solitude de beaucoup de grandes villes. La distance avec les parents. Les années qui passent sans assister à certains moments familiaux.

Et il y a parfois cette fatigue particulière de devoir constamment prouver que l’on appartient bien à une société dans laquelle on vit pourtant depuis très longtemps.

La France elle-même a profondément changé. La France que j’ai découverte en 1975 n’est plus la France de 2026. Son économie a changé.

Son marché du travail a changé. Son rapport à l’immigration a changé. Son débat public a changé.

La question de l’étranger, de l’immigré, du binational ou de celui qui « vient d’ailleurs » occupe aujourd’hui une place considérable dans la vie politique et médiatique française.

Il serait irresponsable de le cacher à un jeune Marocain ou à une jeune Marocaine, mais aussi à des femmes et à des hommes plus âgés qui continuent parfois d’imaginer la France comme un ailleurs nécessairement meilleur.

Non. Tout ne devient pas plus simple en traversant la Méditerranée. On change de pays.

Et très souvent, on change simplement de difficultés. C’est pourquoi je voudrais parler directement à toutes celles et à tous ceux qui, au Maroc, quel que soit leur âge, continuent de rêver de la France comme d’une promesse automatique de vie meilleure.
Je comprends ce rêve. J’ai eu le même. Mais je veux leur dire quelque chose que l’expérience enseigne mieux que tous les discours :

ne regardez pas la France de 2026 avec les yeux du Maroc de 1975. Et surtout, ne regardez pas le Maroc de 2026 avec l’image du Maroc que vos parents, vos grands-parents ou vous-mêmes avez connu il y a plusieurs décennies.

Les deux pays ont changé. Le Maroc de 2026 n’est pas le Maroc que j’ai quitté. Des routes, des ports, des aéroports, des universités, des entreprises, des infrastructures, des industries et de nouveaux écosystèmes se sont développés.

Des Marocains et des Marocaines créent. Ils entreprennent. Ils innovent.

Ils travaillent dans le numérique, l’intelligence artificielle, l’industrie, la santé, la finance, les services, la culture et les métiers créatifs.

Bien sûr, le Maroc a encore beaucoup de problèmes à résoudre. Le chômage existe. Les inégalités existent.

Les difficultés d’accès à l’emploi, au logement, à la santé et à une éducation de qualité existent.

La bureaucratie et certaines lenteurs administratives existent. Il ne sert à rien de les nier. Mais la France possède elle aussi ses fractures, ses difficultés et ses propres incertitudes.

Le choix réel n’est donc pas entre un Maroc difficile et une France parfaite. La France parfaite n’existe pas. Et c’est peut-être la première illusion dont il faut nous débarrasser.

Je connais des Marocains qui vivent très bien en France. Je connais aussi des Marocains qui y vivent difficilement. Certains ont construit des carrières remarquables.

D’autres ont accepté pendant des années des emplois très éloignés de leurs diplômes. Certains sont devenus médecins, ingénieurs, professeurs, entrepreneurs ou cadres. D’autres se sont retrouvés enfermés dans une vie dont ils n’avaient jamais imaginé les contraintes avant de partir.

Il ne faut donc ni diaboliser la France ni la transformer en Eldorado. La France est un pays. Avec ses forces.

Ses faiblesses. Ses opportunités. Ses contradictions.

Exactement comme le Maroc. Mais une différence demeure. Le Maroc est notre pays.

Et cela change beaucoup de choses. Ici, ce que nous construisons peut aussi devenir une partie de notre propre histoire collective.

Ici, la réussite ne consiste pas seulement à trouver sa place dans un système déjà construit. Elle peut aussi consister à contribuer à construire le système lui-même. C’est pourquoi je voudrais que nous changions le vocabulaire de la réussite.

Pendant longtemps, dans beaucoup de familles marocaines, partir en France était considéré comme une promotion.

Le fils ou la fille qui partait « en France » avait réussi avant même d’avoir commencé sa vie. Celui ou celle qui restait au Maroc pouvait presque donner l’impression d’avoir raté une occasion.

Cette hiérarchie symbolique doit disparaître. Partir n’est pas nécessairement réussir. Rester n’est pas nécessairement échouer.
Et revenir n’est certainement pas revenir en arrière. Rester au Maroc peut être un choix d’ambition. Revenir au Maroc peut être un choix d’avenir.

Entreprendre au Maroc peut être un pari extrêmement exigeant, mais aussi extraordinairement porteur de sens.
Je ne veux enfermer personne. Je veux exactement le contraire. Voyagez.

Étudiez en France si une université française vous offre la formation dont vous avez besoin. Travaillez-y si une expérience professionnelle vous permet de progresser. Découvrez Paris, Lyon, Toulouse, Lille, Bordeaux, Marseille ou Strasbourg.
Découvrez aussi l’Allemagne, l’Espagne, le Canada, les États-Unis, l’Asie ou l’Afrique.
Le monde doit rester ouvert. Mais faites une différence essentielle entre ouvrir une porte et fuir son pays.

Partez pour apprendre. Pas parce que vous méprisez l’endroit d’où vous venez. Partez pour acquérir une expérience.

Pas parce qu’un discours collectif vous a convaincu que votre avenir ne pouvait exister qu’ailleurs.

Partez éventuellement. Mais partez libres. Pas fascinés.

Pas complexés. Pas convaincus que tout ce qui est français serait nécessairement supérieur. Après presque cinquante ans passés entre le Maroc et la France, j’ai appris qu’une société riche n’est pas automatiquement une société dans laquelle on se sent riche de sa vie.

J’ai appris qu’un salaire plus élevé peut accompagner un coût de la vie beaucoup plus élevé. J’ai appris qu’une carrière réussie n’empêche ni la nostalgie ni l’éloignement. J’ai appris aussi que les années finissent par modifier notre manière de regarder la réussite.

À vingt ans, on regarde surtout ce que l’on peut obtenir. Avec les années, on regarde davantage ce que l’on aura transmis. Et c’est là que le Maroc revient.

Non comme une nostalgie. Mais comme une évidence. Le Maroc a besoin de ses jeunes.

Il a besoin aussi de ceux qui ont davantage vécu. Il a besoin de ses ingénieurs, de ses médecins, de ses chercheurs, de ses enseignants, de ses entrepreneurs, de ses artistes et de ses créateurs.

Il a aussi besoin des Marocains de France. De leurs compétences. De leurs réseaux.

De leur expérience. De ce qu’ils ont appris. Mais je voudrais inverser cette formule que nous répétons trop facilement.
Oui, le Maroc a besoin de nous. Mais après près d’un demi-siècle vécu en France, je peux aussi dire ceci :

nous avons besoin du Maroc. Nous avons besoin de savoir d’où nous venons. Nous avons besoin d’un lieu où notre mémoire ne doit pas être expliquée.

Nous avons besoin d’un pays auquel nous pouvons transmettre quelque chose. Nous avons besoin d’un espace dans lequel nos enfants et nos petits-enfants puissent comprendre que leur histoire n’a pas commencé avec leur naissance à Paris, Lyon, Bruxelles ou ailleurs.

Et à celles et ceux qui sont aujourd’hui au Maroc et qui rêvent de partir, quel que soit leur âge, je voudrais dire :
Ne méprisez pas ce que vous avez avant même d’avoir regardé ce que vous pourriez en faire. Ne transformez pas la France en pays imaginaire. Je la connais.

Je lui dois beaucoup. Mais je connais également le prix de la distance. Et je connais maintenant la valeur de ce que l’on quitte parfois trop facilement.

Allez voir la France. Apprenez d’elle. Travaillez avec elle.

Construisez des ponts avec elle. Mais ne croyez pas que votre avenir doit nécessairement s’écrire là-bas. Il peut s’écrire ici.
Et peut-être même avec davantage de sens. Alors je le dis à celui ou à celle qui regarde aujourd’hui l’autre rive avec impatience, qu’il ou elle ait vingt ans, quarante ans, cinquante ans ou davantage :

Marocain, Marocaine, d’ici et d’ailleurs, ne cherche pas automatiquement le meilleur loin du Maroc.

Il se pourrait que le meilleur ne soit pas l’endroit où tout est déjà construit pour toi. Il se pourrait que le meilleur soit l’endroit où tu peux encore construire. Et cet endroit peut être le Maroc.

 
Le Maroc a besoin de toi. Mais toi aussi, peut-être plus que tu ne le crois encore, tu as besoin du Maroc.



Samedi 15 Août 2026


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