La route qui descend vers Amellagou, puis vers les vallées du Ghéris et de Goulmima, traverse un paysage immense, minéral, presque biblique, où les plateaux dénudés s’étendent à perte de vue, où les troupeaux de moutons et de chèvres paraissent minuscules dans l’immensité, où les maisons de pierre et de terre semblent se confondre avec la montagne, où le silence n’est jamais vide mais rempli de vent, de mémoire et de solitude, et où l’on comprend immédiatement que le Haut-Atlas oriental n’a rien du Maroc touristique des brochures, rien du décor folklorique offert aux visiteurs pressés, rien de cette carte postale édulcorée qui transforme la misère en authenticité et l’abandon en pittoresque.
En traversant ces territoires des Ayt Merghad, des Ayt Hadiddou, des Ayt Yahya, des Ayt Izdeg, des Ayt Atta et de toutes ces grandes communautés amazighes qui ont façonné durant des siècles le Sud-Est marocain, je repense longuement au travail essentiel d’Ahmed Skounti consacré au nomadisme et à la sédentarisation des Ayt Merghad du Haut-Atlas oriental, non pas comme on pense à une simple étude universitaire, mais comme on revient à une œuvre qui a su voir, avant beaucoup d’autres, que la disparition du nomadisme pastoral n’était pas seulement la fin d’un mode de vie économique, mais l’effacement progressif d’une civilisation entière, d’une manière d’habiter la montagne, de gérer la rareté, de penser les saisons, de répartir l’eau, de négocier les passages, de régler les conflits, de vivre avec le troupeau, de transmettre la mémoire et d’organiser la société autour d’un équilibre extrêmement fragile entre l’homme, l’animal, le sol, le ciel et le temps.
Ce que l’on comprend en parcourant aujourd’hui ces montagnes, c’est que le nomadisme pastoral, si longtemps regardé par les administrations modernes comme une survivance archaïque appelée naturellement à disparaître, n’était ni un désordre, ni une errance, ni une incapacité à entrer dans la modernité, mais un système social sophistiqué, construit au fil des siècles par des populations qui avaient appris, dans un environnement rude et imprévisible, à faire de la mobilité une intelligence, de la transhumance une économie, de la mémoire collective un cadastre invisible, de la coutume un droit vivant et de la rareté des ressources une école permanente de discipline, de négociation et de survie.
Ici, les parcours pastoraux n’étaient pas des espaces vagues où chacun allait librement où bon lui semblait, car chaque tribu, chaque fraction, chaque lignage connaissait les limites de ses territoires d’estivage et d’hivernage, les cols à franchir, les sources à respecter, les pâturages à préserver, les plateaux à rejoindre selon les saisons, les lieux de passage autorisés, les espaces interdits, les zones protégées et les repères naturels qui tenaient lieu de frontières bien avant les cartes administratives, les communes rurales, les cadastres modernes et les découpages bureaucratiques venus imposer au territoire une logique extérieure à son histoire.
Les Ayt Merghad, les Ayt Hadiddou, les Ayt Yahya, les Ayt Izdeg ou encore les Ayt Atta vivaient ainsi selon une géographie politique et pastorale extrêmement précise, faite de pactes, d’alliances, de rivalités, d’arbitrages, de droits d’usage, de mémoires partagées et parfois de conflits, car dans un monde où l’eau, l’herbe et les terres cultivables étaient rares, aucune société ne pouvait survivre sans règles collectives, sans limites reconnues, sans institutions tribales capables de contenir la violence et sans mécanismes de régulation permettant d’éviter que la concurrence pour les pâturages ne se transforme en guerre permanente.
Parmi ces mécanismes anciens figurait notamment le Menghel Aman, notion fascinante de délimitation des espaces pastoraux entre tribus et qui renvoie à ces espaces, ces itinéraires ou ces couloirs de sécurité permettant aux hommes et aux troupeaux de circuler pacifiquement à travers certains territoires tribaux sans provoquer l’affrontement, et qui révèle à elle seule toute la profondeur politique de ces sociétés pastorales que l’on a trop souvent réduites à une image simpliste de bergers errants, alors qu’elles avaient élaboré de véritables institutions de passage, de protection et de coexistence dans un environnement où la survie dépendait précisément de la capacité à se déplacer sans rompre les équilibres collectifs, sans surexploiter les pâturages, sans monopoliser les sources et sans transformer la rareté naturelle des ressources en guerre permanente entre groupes voisins.
Autour du Menghel Aman, des agdals saisonniers, des assemblées tribales, des pactes de protection, des arbitrages coutumiers et des règles extrêmement précises de transhumance, se dessinait une véritable intelligence écologique populaire, bien antérieure aux discours contemporains sur le développement durable, car les anciens pasteurs amazighs du Haut-Atlas oriental savaient depuis longtemps qu’une montagne surexploitée devenait rapidement stérile, qu’un pâturage détruit pouvait condamner des familles entières à la famine, qu’une source accaparée pouvait provoquer des conflits interminables et que seule une discipline collective rigoureuse permettait à des sociétés humaines de survivre durablement dans des territoires aussi fragiles et aussi imprévisibles.
L’eau occupait d’ailleurs dans cet univers une place presque sacrée, non pas au sens symbolique seulement, mais parce qu’elle représentait littéralement la condition même de la vie, de l’agriculture, de l’élevage et de la permanence humaine dans ces montagnes semi-arides du Sud-Est marocain, raison pour laquelle les oasis du Ghéris, du Ferkla, du Todgha, du Dadès ou du Tafilalt n’étaient pas de simples espaces agricoles mais de véritables constructions collectives patientes, élaborées durant des siècles grâce à des systèmes d’irrigation d’une remarquable sophistication fondés sur les seguias, les Khattaras ces galeries drainantes qui ramènent l’eau par gravitation des montagnes vers led plaines, le captage des sources, les bassins de répartition, les tours d’eau et les règles coutumières de partage qui permettaient de faire surgir la vie au milieu d’un environnement minéral où chaque parcelle fertile devait être entretenue avec une précision presque obsessionnelle.
Toute l’économie agro-pastorale du Haut-Atlas oriental reposait ainsi sur un équilibre extraordinairement subtil entre mobilité saisonnière, élevage, agriculture oasienne, gestion collective des ressources naturelles et solidarités tribales, puisque les troupeaux fournissaient la laine, la viande, le lait, le beurre et une partie essentielle des revenus, tandis que les petites parcelles irriguées assuraient l’orge, le blé, la luzerne, les figuiers, les amandiers, les grenadiers et les palmiers-dattiers dans les zones les plus basses, créant un système complexe où rien n’était abondant mais où tout faisait sens, tout faisait système et tout participait à une organisation sociale profondément adaptée aux contraintes du territoire.
Même l’architecture des villages, des ksour, des greniers collectifs et des maisons de pisé traduisait cette adaptation longue à la montagne, au climat et à l’insécurité ancienne, puisque les murs épais protégeaient du froid comme de la chaleur, que les ruelles étroites limitaient l’exposition au vent, que les greniers collectifs sécurisaient les récoltes et que les implantations des villages répondaient autant aux nécessités défensives qu’à la proximité des sources et des terres irriguées.
Mais cet ancien monde agro-pastoral, qui avait réussi durant des siècles à maintenir des sociétés humaines dans l’un des environnements les plus difficiles du Maroc, commence aujourd’hui à se fissurer de toutes parts sous l’effet combiné de la sédentarisation, des sécheresses répétées, de l’exode rural, des mutations économiques, de la pénétration brutale de la modernité et de l’effondrement progressif des grands équilibres communautaires qui structuraient autrefois la vie collective.
Les grands troupeaux se raréfient d’année en année, les anciens parcours pastoraux se vident progressivement, les systèmes collectifs d’entretien des seguias deviennent plus difficiles à maintenir faute de main-d’œuvre et de cohésion sociale, les vieux bergers disparaissent les uns après les autres en emportant avec eux une somme immense de savoirs sur les saisons, les plantes, les itinéraires de transhumance, les sources, les pâturages et les équilibres écologiques de la montagne, tandis que les jeunes générations quittent massivement les vallées du Haut-Atlas oriental pour rejoindre Casablanca, Rabat, Marrakech, Tanger ou l’Europe, dans l’espoir d’échapper à un territoire qui leur semble souvent ne plus offrir de véritable avenir économique.
En redescendant des lacs vers Imilchil, je tombe d’ailleurs sur une scène qui résume peut-être mieux que tous les discours la situation actuelle du Haut-Atlas oriental, car sur une grande place ouverte entourée de montagnes nues et austères, des dizaines de jeunes forment un large cercle au milieu du village, certains applaudissent, d’autres filment avec leurs téléphones, quelques-uns observent simplement en silence tandis que le froid du soir commence déjà à tomber sur les hauts plateaux, et cette image apparemment banale devient soudain profondément politique, parce qu’elle résume toute la contradiction du Maroc périphérique contemporain.
Jamais une génération n’a été aussi connectée au monde grâce aux smartphones, aux réseaux sociaux, aux vidéos venues de partout et aux rêves de consommation mondialisée, et pourtant rarement une jeunesse ne s’est sentie aussi éloignée des véritables centres de richesse, de pouvoir, d’emploi et d’opportunités économiques, car ces jeunes vivent au cœur de territoires parmi les plus beaux du Maroc, dans des paysages grandioses qui fascinent touristes, photographes et documentaristes, mais eux-mêmes profitent très peu des richesses produites autour de cette image romantique des montagnes marocaines.
Le paradoxe devient alors cruel, presque insupportable, parce que la modernité pénètre partout sous sa forme la plus visible et la plus superficielle, avec les smartphones, les paraboles, les réseaux sociaux, les vidéos, les marques et les rêves urbains, tandis que les structures profondes du développement demeurent insuffisantes, que les hôpitaux restent loin, que les infrastructures sanitaires demeurent fragiles, que les routes restent vulnérables aux intempéries, que les douars peuvent encore être isolés par les neiges durant de longues semaines, que les femmes accouchent parfois loin des structures médicales adaptées, que les malades parcourent des dizaines de kilomètres pour accéder à des soins élémentaires et que les jeunes diplômés s’épuisent dans l’attente d’un concours, d’un emploi, d’un départ ou d’un miracle.
La région de Drâa-Tafilalet résume probablement mieux que toute autre cette fracture territoriale marocaine qui sépare progressivement le Maroc utile des métropoles atlantiques, connecté aux flux économiques mondiaux, du Maroc intérieur des montagnes, des steppes et des oasis, qui continue pourtant de porter une immense partie de l’histoire, de la mémoire et de l’identité profonde du pays tout en restant largement marginalisé dans les grandes dynamiques nationales de développement.
Et pourtant, malgré les retards accumulés, malgré la pauvreté, malgré les sécheresses, malgré l’exode et malgré la disparition progressive du vieux monde pastoral, quelque chose d’essentiel subsiste encore dans ces montagnes du Haut-Atlas oriental, quelque chose que les grandes villes marocaines ont souvent perdu : une relation charnelle au territoire, une mémoire longue des saisons, une conscience aiguë de la fragilité des ressources naturelles et une manière d’habiter le monde où la terre n’est pas simplement un actif économique mais une continuité entre les vivants, les morts, les troupeaux, les sources et les générations futures.
Cette série s’achève donc sur une évidence douloureuse : la région de Drâa-Tafilalet n’a pas seulement besoin d’être visitée, photographiée ou célébrée dans des discours patrimoniaux, elle a besoin d’être enfin regardée comme une région stratégique du Maroc, avec ses urgences sociales, ses fragilités climatiques, ses retards accumulés, mais aussi avec son immense potentiel humain, culturel, agricole, touristique et écologique.
Il ne s’agit pas de demander pour cette région une compassion folklorique ou une charité administrative, mais une véritable politique de réparation territoriale, parce qu’un pays qui investit massivement dans ses métropoles, ses ports, ses autoroutes, ses lignes ferroviaires, ses stations balnéaires et ses grands pôles industriels ne peut pas continuer à traiter ses montagnes, ses oasis et ses marges comme de simples réserves de paysages, de main-d’œuvre, de souvenirs ou de folklore...
Il faudrait ici une grande stratégie de montagne et d’oasis, capable de relier l’eau, l’agriculture, l’élevage, le tourisme, l’artisanat, l’éducation, la santé, la culture, la mobilité, le numérique, la mémoire et l’emploi des jeunes dans un même projet de renaissance territoriale, car sauver les oasis, protéger les parcours pastoraux, moderniser intelligemment l’élevage, valoriser les savoirs anciens et offrir à cette jeunesse autre chose que le choix entre l’exil et l’attente constitue aujourd’hui non seulement une nécessité économique, mais une urgence civilisationnelle.
Car au fond, ce que m’a appris cette reconnaissance au Maroc en 2026, c’est qu’il n’y a pas de pays moderne lorsque la modernité abandonne une partie de son peuple au bord de la route, comme il n’y a pas de développement durable lorsque ceux qui ont su vivre durablement pendant des siècles dans les milieux les plus fragiles sont les premiers sacrifiés par les modèles économiques venus d’ailleurs.
Je rentre finalement à Goulmima avec cette conviction simple et lourde à la fois : le Maroc ne manque pas de mémoire, il manque parfois de reconnaissance envers ceux qui l’ont portée dans le silence ; il ne manque pas de territoires, il manque parfois de justice territoriale ; il ne manque pas de jeunesse, il manque parfois de confiance envers sa jeunesse périphérique ; il ne manque pas de beauté, il manque parfois de politiques capables de transformer cette beauté en dignité partagée.
Et si cette série devait réellement se terminer par une dernière phrase, elle serait probablement celle-ci : un pays qui oublie ses montagnes finit toujours par perdre une partie de son âme…












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Allô… Ssi Nizar Baraka ? Benkirane a trouvé la solution !











