Il y a des moments où une phrase pèse davantage que son auteur. Et des moments où le lieu où elle est publiée compte presque autant que ce qu’elle dit.
Le paradoxe est saisissant : Une tribune écrite pour éteindre l’incendie diplomatique vient peut-être de remettre une bûche dans le feu.
Soyons précis : il ne s’agit pas d’un éditorial d’El País. Le quotidien espagnol a ouvert ses pages « Tribunas » à Tahar Ben Jelloun ; l'opinion exprimée est celle de l'écrivain. Cette distinction est essentielle, d’autant qu’El País publiait le même jour son propre éditorial consacré à la montée en puissance diplomatique du Maroc.
Du dossier migratoire au dossier territorial
Toute la force et tout le risque du texte de Ben Jelloun réside dans ce glissement.
Au départ, il est question des événements dramatiques des 30 et 31 juillet à Sebta. L’auteur conteste les accusations faisant du Maroc l’organisateur de ces mouvements migratoires et critique l’exploitation politique de la crise par certains secteurs de la droite et de l’extrême droite espagnoles. Il plaide surtout pour une évidence géopolitique : le Maroc et l’Espagne ont trop d’intérêts communs pour laisser leurs relations être durablement empoisonnées.
Jusque-là, nous restons dans le registre classique de la désescalade.
Puis arrive Sebta. Puis Melilla. Et tout change.
Ben Jelloun considère qu’un accord permettant leur retour au Maroc constituerait un geste historique et réaliste. Il établit également un parallèle avec Gibraltar et présente la présence d’une frontière européenne sur le continent africain comme un anachronisme.
À cet instant, la crise migratoire devient autre chose. Elle devient territoriale. Le calendrier rend la tribune explosive Car cette tribune ne paraît pas dans le vide.
Deux jours auparavant, le Parlement européen avait adopté sa résolution sur les événements de Sebta par 339 voix contre 225 et 16 abstentions. Le texte réaffirme notamment l’intégrité territoriale des États membres et appelle Madrid et Rabat à renforcer leur coopération sur les retours et la gestion migratoire.
Autrement dit, les braises étaient encore chaudes. Et voilà que, depuis les pages de l’un des journaux les plus influents d’Espagne, Sebta et Melilla ne sont plus seulement évoquées comme frontières migratoires, mais comme question de souveraineté.
La réaction était prévisible. La polémique a immédiatement traversé la presse espagnole et le Parti populaire a dénoncé la publication de cette thèse.
Ce qui pose une question qui dépasse Tahar Ben Jelloun lui-même : en diplomatie, suffit-il d’avoir une conviction pour que ce soit le bon moment de l’exprimer ?
Le fond et le moment
La revendication marocaine sur Sebta et Melilla ne naît évidemment pas avec cette tribune. Elle appartient à un contentieux historique ancien entre les deux rives du détroit. Mais précisément : certaines questions sont tellement chargées d’histoire qu’elles ne peuvent être introduites comme une simple parenthèse dans une crise conjoncturelle.
On peut défendre une position historique tout en s’interrogeant sur son opportunité diplomatique.
Car le danger existe désormais que les adversaires de Rabat en Espagne utilisent la tribune de Ben Jelloun pour relire rétrospectivement les événements migratoires de juillet : non plus seulement comme une crise migratoire, mais comme l’expression indirecte d’une revendication territoriale.
Ce serait précisément le mélange des deux dossiers que la diplomatie devrait chercher à éviter tant que les faits sur les événements de juillet continuent d'être débattus.
Une plume libre n’est pas une diplomatie
Il faut donc également rappeler une autre évidence. Tahar Ben Jelloun n’est ni le ministre marocain des Affaires étrangères, ni un diplomate mandaté par Rabat. C’est un écrivain. Sa liberté intellectuelle consiste précisément à pouvoir écrire ce que la diplomatie officielle ne dit pas nécessairement, ou ne dit pas au même moment.
Et peut-être est-ce là que cette tribune devient intéressante.
Elle dit tout haut une question que les gouvernements préfèrent laisser dans les profondeurs de la relation bilatérale. Mais une plume libre peut ouvrir une porte que les diplomates auraient préféré maintenir entrouverte.
Tahar Ben Jelloun voulait appeler Madrid et Rabat à dépasser leur crise. Il aura peut-être réussi, paradoxalement, à rappeler combien cette relation demeure traversée par une question que ni les échanges commerciaux, ni la coopération sécuritaire, ni les sommets bilatéraux n’ont totalement fait disparaître.
La question n’est donc peut-être pas de savoir si Tahar Ben Jelloun avait le droit de l’écrire. Bien sûr qu’il l’avait. La véritable question est celle du timing.
À peine l’incendie migratoire commençait-il à être circonscrit que l’écrivain marocain vient de remettre sur la table le dossier territorial le plus inflammable entre Rabat et Madrid.
En diplomatie comme en journalisme, les mots comptent. Mais le moment où on les prononce compte parfois davantage encore.












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