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​Tourisme : les Marocains du monde, oubliés des 138 milliards ?


Près de la moitié des arrivées concerne les Marocains du monde, mais les statistiques ne permettent toujours pas d’isoler leurs dépenses ni de mesurer leur contribution économique globale.



Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France

La une de L’Économiste du 24 août 2026 consacre un dossier au tourisme marocain sous le titre « Effet trompe-l’œil ». Elle rappelle les chiffres clés de l’année 2025 : 19,8 millions d’arrivées, 28 millions de nuitées dans les établissements classés, 138 milliards de dirhams de recettes voyages et 2,5 millions d’emplois directs et indirects.

Ces résultats témoignent incontestablement de la progression du tourisme marocain. Mais ils soulèvent une question rarement posée : que représentent exactement les Marocains du monde, toutes générations confondues, dans ces performances ?
Cette question ne relève pas d’une simple revendication identitaire. Elle concerne la qualité de nos statistiques, la compréhension de notre économie et la reconnaissance d’une contribution qui dépasse largement les seuls transferts d’argent.

Près de la moitié des arrivées

En 2024, le Maroc avait accueilli 17,4 millions de visiteurs, dont 8,6 millions de Marocains résidant à l’étranger. Ceux-ci représentaient donc près de la moitié des arrivées enregistrées aux frontières.

Pour 2025, le chiffre global atteint 19,8 millions. Les données publiques disponibles ne fournissent pas toujours, avec la même visibilité, la répartition annuelle définitive entre touristes étrangers et Marocains du monde. Mais les informations communiquées au cours de l’année montrent que ces derniers continuent de représenter une proportion proche de la moitié des arrivées.
Nous pouvons donc raisonnablement estimer que 9,5 à 9,9 millions des arrivées enregistrées en 2025 concernent des Marocains du monde.

Il faut néanmoins rappeler qu’une arrivée ne correspond pas nécessairement à une personne différente. Un même voyageur peut entrer plusieurs fois au Maroc au cours de l’année. Le chiffre de 19,8 millions mesure des passages aux frontières et non 19,8 millions d’individus distincts.

Une autre interrogation demeure : qui est exactement comptabilisé parmi les Marocains du monde ? Les statistiques permettent-elles de distinguer la première génération, les enfants nés à l’étranger, les binationaux et les générations suivantes qui continuent de venir au Maroc ?

Derrière une même catégorie administrative se trouvent des parcours, des liens et des comportements économiques très différents.

Et les Marocains détenteurs d’un passeport étranger ?

Une autre question complique encore la lecture des 19,8 millions d’arrivées : comment sont comptabilisés les Marocains détenteurs d’un passeport français, espagnol, italien, allemand, belge, néerlandais ou d’une autre nationalité ?
Sont-ils systématiquement identifiés comme Marocains du monde ou apparaissent-ils parfois dans les statistiques des touristes étrangers correspondant à la nationalité de leur passeport, à leur pays de résidence ou à leur pays de provenance ?

La question concerne également leurs enfants et leurs petits-enfants nés à l’étranger. Certains possèdent la double nationalité, d’autres uniquement la nationalité de leur pays de naissance, tout en conservant des liens familiaux, culturels et économiques étroits avec le Maroc.

Lorsqu’une statistique annonce un nombre d’arrivées en provenance de France, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne, de Belgique ou des Pays-Bas, quelle proportion est réellement constituée de personnes d’origine marocaine ?

En l’absence d’une méthodologie publique suffisamment détaillée, nous ne pouvons pas déterminer si ces voyageurs sont comptabilisés parmi les Marocains du monde ou parmi les touristes étrangers. Le poids réel des Marocains du monde pourrait donc être supérieur à la moitié des arrivées annoncées.

Cette imprécision affecte également le calcul de leur contribution économique. Si une personne d’origine marocaine entre avec un passeport européen et se trouve classée parmi les touristes étrangers, ses dépenses seront attribuées au marché français, espagnol, italien ou allemand, et non à la contribution des Marocains du monde.

Avant même de chercher à calculer leurs dépenses dans les 138 milliards de dirhams, il faut donc répondre à une question méthodologique préalable : qui compte-t-on exactement comme Marocain du monde ?
Quelle part des 138 milliards de dirhams ?

La question la plus importante concerne les recettes touristiques.

Les 138 milliards de dirhams annoncés correspondent aux recettes voyages, c’est-à-dire aux dépenses en devises réalisées au Maroc par les non-résidents. Or les publications générales de l’Office des changes ne ventilent pas clairement ce montant entre les dépenses des touristes étrangers et celles des Marocains du monde.

Nous savons combien le tourisme rapporte globalement. Nous savons approximativement combien de Marocains du monde entrent au Maroc. Mais nous ne savons pas, à partir des chiffres rendus publics, combien ils dépensent réellement pendant leurs séjours.

Cette absence de ventilation constitue un véritable angle mort statistique.

Il serait tentant d’appliquer leur part dans les arrivées aux recettes touristiques. S’ils représentent environ 50 % des entrées, nous pourrions leur attribuer mécaniquement 50 % des 138,6 milliards de dirhams, soit près de 69 milliards.
Mais ce calcul serait fragile.

Les Marocains du monde ne consomment pas comme les touristes étrangers. Beaucoup sont hébergés chez leur famille ou disposent de leur propre logement. Leurs dépenses apparaissent donc moins dans les nuitées des hôtels classés. Ils peuvent rester plus longtemps au Maroc sans que cette durée soit correctement reflétée par les indicateurs hôteliers.

Ils dépensent pourtant dans l’alimentation, les transports, la restauration, les loisirs, les télécommunications, les services, les soins, les cérémonies familiales et l’entretien de leur logement. Ils peuvent également financer des travaux, acheter du mobilier, soutenir des proches ou effectuer des acquisitions immobilières.

Une partie de leur contribution circule ainsi dans l’économie locale sans être nécessairement identifiée comme une dépense touristique.

Une estimation comprise entre 35 et 55 milliards de dirhams

En l’absence d’une statistique officielle détaillée, nous pouvons seulement construire des hypothèses.
Si les Marocains du monde représentent 25 % des recettes voyages, leurs dépenses atteindraient environ 34,7 milliards de dirhams.

Avec une part de 30 %, elles s’élèveraient à 41,6 milliards.
À 35 %, elles atteindraient 48,5 milliards.
À 40 %, elles représenteraient 55,4 milliards.

L’application stricte de leur poids dans les arrivées, proche de 50 %, conduirait à près de 69 milliards de dirhams. Cette dernière hypothèse doit toutefois être considérée comme une limite haute et non comme un résultat établi.

Une fourchette prudente de 35 à 55 milliards de dirhams peut donc être retenue pour engager la réflexion. Elle devra être confirmée ou corrigée par une véritable enquête portant sur les dépenses des Marocains du monde pendant leur séjour.

Les transferts ne constituent qu’une partie de leur apport

En 2025, les transferts effectués par les Marocains résidant à l’étranger ont dépassé 122 milliards de dirhams, contre 118,9 milliards en 2024.

Ce chiffre est régulièrement publié et commenté. Il montre la solidité du lien financier entre les Marocains du monde et leur pays. Mais il ne représente qu’une partie de leur contribution.

Si nous ajoutons aux 122 milliards de dirhams de transferts une estimation prudente de leurs dépenses au Maroc, leur apport global pourrait être évalué entre 157 et 177 milliards de dirhams.

Avec une hypothèse centrale de 35 % des recettes voyages, les dépenses de séjour atteindraient environ 48,5 milliards de dirhams. L’ensemble représenterait alors près de 170,5 milliards de dirhams.

Ce montant ne constitue pas une donnée officielle. Il correspond à un ordre de grandeur construit à partir des chiffres disponibles. Il montre cependant que la contribution réelle des Marocains du monde pourrait être considérablement supérieure au seul montant de leurs transferts.

Il faut également éviter toute double comptabilisation. Une partie des dépenses réalisées au Maroc peut provenir de sommes transférées auparavant ou déposées sur des comptes marocains. Seul un rapprochement méthodologique conduit par l’Office des changes permettrait de distinguer les nouveaux apports en devises, les transferts déjà comptabilisés et les dépenses financées à partir de ressources antérieures.

Les Marocains du monde, première source globale de devises ?

Les exportations automobiles constituent actuellement l’un des premiers postes générateurs de devises du Maroc, avec un montant annuel situé autour de 150 à 160 milliards de dirhams. Les recettes voyages ont atteint environ 138 milliards en 2025. Les transferts des Marocains du monde ont dépassé 122 milliards, tandis que les exportations de phosphates et dérivés se sont établies autour de 100 milliards.

Les transferts seuls placent donc déjà les Marocains du monde parmi les principales sources de devises du pays.

Si l’on ajoute leurs dépenses de séjour, leur contribution globale pourrait se situer entre 157 et 177 milliards de dirhams. Sous cette hypothèse, les Marocains du monde pourraient représenter la première source globale d’apport en devises du Maroc, devant les exportations automobiles.

Cette comparaison doit rester prudente. Les transferts, les dépenses touristiques et les exportations de marchandises ne sont pas des catégories économiquement identiques. Une exportation industrielle comporte notamment des consommations intermédiaires importées, tandis qu’un transfert constitue un flux financier. Il ne serait donc pas rigoureux de les confondre dans un classement simplifié.

Mais cette comparaison permet de mesurer un ordre de grandeur trop souvent ignoré.

Rendre visible une contribution complète

Nous avons besoin d’un tableau de bord spécifique permettant de mesurer annuellement la contribution des Marocains du monde.

Il devrait distinguer leur nombre d’arrivées, les générations concernées, la fréquence et la durée des séjours, les modes d’hébergement, les dépenses quotidiennes, les investissements, les acquisitions immobilières, les transferts de compétences et les projets entrepreneuriaux.

Il devrait également préciser la part de leurs dépenses comprise dans les recettes voyages et éviter les doubles comptabilisations avec les transferts d’argent.

Il ne s’agit pas de gonfler artificiellement leur contribution ni de transformer leur attachement au Maroc en simple valeur financière. Il s’agit de produire une connaissance plus juste de leur place dans l’économie nationale.

Les Marocains du monde ne sont pas seulement des expéditeurs de fonds. Ils sont aussi des voyageurs, des consommateurs, des propriétaires, des investisseurs, des entrepreneurs, des porteurs de compétences et des relais du Maroc dans les pays où ils vivent.

Ils ne devraient pas disparaître derrière une catégorie statistique lorsqu’ils entrent au Maroc, puis réapparaître seulement au moment où leurs transferts sont comptabilisés.

La une de L’Économiste du 24 août 2026 nous invite à regarder au-delà des records touristiques. Elle devrait également nous conduire à poser une question simple : dans les 19,8 millions d’arrivées et les 138 milliards de dirhams de recettes annoncées, quelle est la contribution réelle de plusieurs générations de Marocains du monde ?

Tant que nous ne disposerons pas d’une réponse précise, nous continuerons à mesurer une partie de leur apport tout en laissant l’autre dans l’ombre.



Lundi 24 Août 2026


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