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Cécité réversible au Maroc : voir ou ne pas voir, une question de justice


Tribune Co-rédigé par le Dr Anwar Cherkaoui et Adnane Benchakroun.

Au Maroc, des milliers de personnes vivent dans l’obscurité alors que la lumière est médicalement accessible. La greffe de cornée, acte chirurgical maîtrisé, éprouvé et pratiqué dans de nombreux pays, permet de rendre la vue à des patients atteints de cécité dite « réversible ».

Pourtant, dans le Royaume, cette possibilité relève aujourd’hui davantage du privilège que du droit.



Ce paradoxe n’est pas médical. Il est politique, institutionnel et sociétal.

La cornée : une transparence vitale, une greffe décisive

La cornée est la partie transparente de l’œil. Lorsqu’elle est endommagée – par traumatisme, infection ou brûlure – la vision peut disparaître brutalement. Contrairement à d’autres atteintes oculaires irréversibles, une cornée détruite peut être remplacée.

Un simple geste chirurgical, lorsqu’un greffon est disponible, suffit parfois à faire basculer une vie de la nuit au jour.

Traumatismes banals, drames irréversibles

Au Maroc, les traumatismes de la cornée sont fréquents, notamment chez les jeunes et les actifs : accidents de travail, coups d’objets usuels, blessures rurales ou artisanales (عود، وقيدة…), projections non protégées.

Presque chaque jour, des hommes et des femmes en pleine force de l’âge perdent la vue d’un œil, parfois des deux.

Dans une grande partie de ces cas, la cécité est réversible. La condition est simple : disposer d’une cornée à greffer, au bon moment.

Un fait lourd de sens : les CHU ne greffent plus

Premier constat alarmant : les Centres hospitaliers universitaires, piliers du système public, ne réalisent plus de greffes de cornée de manière fonctionnelle et régulière.

- Non par manque de compétences chirurgicales.
- Non par impossibilité technique.
- Mais par absence de greffons disponibles.

Autrement dit, le système public est aujourd’hui dans l’incapacité de proposer une solution pourtant standardisée ailleurs.

La greffe réservée à ceux qui peuvent payer

Quelques dizaines de greffes de cornée sont néanmoins réalisées chaque année au Maroc, dans certains établissements spécialisés. Le point commun est clair :
les greffons sont importés, principalement des États-Unis, et payés en devises fortes.

Résultat mécanique : seuls les patients capables de financer l’intervention, le greffon et les frais annexes peuvent espérer retrouver la vue.

La cornée devient un produit rare. La vue, une marchandise.

Zéro don de cornée : le silence comme obstacle majeur

Le problème central est là : au Maroc, il n’existe pratiquement pas de don de cornée.

Non pas par refus culturel massif.
Non pas par interdiction religieuse.
Mais par absence totale d’information, de sensibilisation et d’organisation.

La majorité des familles ignorent que la cornée peut être prélevée après le décès sans défiguration du corps. Beaucoup ignorent aussi que les avis religieux autorisent le don d’organes à des fins thérapeutiques.

Le don n’est ni expliqué, ni intégré dans les parcours hospitaliers, ni porté par une stratégie publique claire.

Un échec collectif

Cette situation révèle un échec à plusieurs niveaux :

– Échec de la politique de santé publique, incapable de structurer une filière nationale de greffe
– Échec de la communication institutionnelle sur le don d’organes
– Échec de l’équité, puisque la vue dépend aujourd’hui du portefeuille
– Échec éthique, car laisser une cécité réversible devenir définitive est une violence silencieuse.

Voir : un droit fondamental

La cécité réversible n’est pas une fatalité médicale. C’est une conséquence directe de choix – ou d’absences de choix – publics.

Faire de la greffe de cornée une priorité nationale, organiser le don, former, informer, créer des banques de tissus oculaires, intégrer la greffe dans le service public : tout cela est possible. Des pays aux moyens comparables l’ont fait.

La question n’est donc plus peut-on rendre la vue ?
Mais accepte-t-on qu’un Marocain reste aveugle alors que la solution existe ?


- La vue n’est pas un luxe.
- La vue n’est pas un privilège.
- La vue est un droit.

Et chaque jour qui passe sans action transforme une cécité réversible en condamnation définitive.

Lundi 23 Février 2026



Rédigé par La rédaction le Lundi 23 Février 2026


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