Le Maroc croule sous les diagnostics.
Un fardeau, parce que cette lucidité n'a pas encore produit la bascule systémique attendue.
Les deux derniers rapports de la Banque mondiale illustrent parfaitement ce paradoxe. Le premier, consacré à la croissance et à l'emploi, pose un diagnostic macroéconomique solide : fragmentation institutionnelle, productivité atone, allocation inefficace des ressources, déclin du taux d'activité.
Le second, centré sur le secteur privé, descend dans le détail des filières : solaire décentralisé, textile bas carbone, huile d'argan, aquaculture marine. L'un parle de gouvernance et de coordination interministérielle.
L'autre parle de guichets uniques, de délais d'autorisation et de traçabilité.
Les deux sont sérieux. Les deux sont utiles. Les deux ne se parlent pas.
Ce n'est pas un accident. Ce n'est pas un oubli. C'est une limite constitutive du genre.
La Banque mondiale peut décrire la fragmentation. Elle n’est pas conçue pour dire pourquoi elle perdure. Elle ne peut pas demander quelle fonction politique remplissent ces blocages dans l'équilibre historique du système.
Elle peut pointer les symptômes. Elle ne peut pas nommer la cohérence souterraine qui les reproduit.
Car la fragmentation administrative, les lenteurs procédurales, le chevauchement des autorisations, la dilution des responsabilités : tout cela n'est pas seulement un dysfonctionnement.
C'est aussi, depuis la nuit des temps, une technique de stabilisation. Un système conçu pour absorber les tensions, éviter les crises, sécuriser les décisions en les rendant collectives, donc inattaquables.
Ce modèle a longtemps produit quelque chose d'essentiel : la continuité.
Mais un système conçu pour absorber les tensions ne produit pas automatiquement les conditions d'une transformation systémique rapide. Et c'est précisément là que le bât blesse.
La réponse institutionnelle à ce problème s'appelle, depuis peu, le Ministère de l'Investissement, de la Convergence et de l'Évaluation. L'intitulé est magnifique. Il dit tout : investir, converger, évaluer.
C'est le ministère qui est censé faire le lien entre la macro et le micro, entre la stratégie et l'opérationnel, entre la réforme et son exécution. C'est, en apparence, la réponse parfaite à la fragmentation que la Banque mondiale décrit sans pouvoir la résoudre.
Mais à y regarder de plus près, cette réponse soulève une question plus gênante : la convergence est-elle vraiment une fonction qu'on peut déléguer à un ministère ?
Un ministère, même doté d'un nom ambitieux, n'a de prise réelle que sur les instruments dont il a la tutelle directe.
Pour aligner la politique fiscale, industrielle, sociale et d'investissement, il ne peut pas simplement "coordonner". Il lui faudrait arbitrer. Et l'arbitrage, dans tout système, appartient à celui qui tient le budget ou l'agenda politique. C'est-à-dire, en dernier ressort, au Chef du Gouvernement.
Le périmètre du ministère produit par ailleurs une asymétrie. Peut-on vraiment évaluer sérieusement une politique d'investissement qu'on a soi-même conçue et promue ?
La convergence ne suppose-t-elle pas une forme de neutralité que l'opérateur ne peut pas avoir ? Et dans un paysage institutionnel déjà saturé : ministères sectoriels, agences, fonds, opérateurs, ajouter un acteur supplémentaire ne risque-t-il pas de complexifier ce qu'il faudrait simplifier ?
La réponse la plus simple est aussi la plus dérangeante : la convergence n'est pas une fonction qu'on délègue.
C'est une discipline qu'exerce, ou non, le Chef de l’exécutif. Elle suppose deux instruments seulement : l'arbitrage budgétaire et l'arbitrage législatif. Tout le reste : coordination, évaluation, suivi, est du travail technique qui peut être confié à une administration, mais la décision de trancher appartient à l'arbitre habilité.
Or, dans la pratique marocaine, cette fonction arbitrale supérieure est souvent silencieuse, diluée, ou absente. Non par incompétence, mais par construction : le système a historiquement privilégié la dilution pour éviter les crises.
Ce n'est pas un jugement moral. C'est une observation de sa logique de fonctionnement.
La Banque mondiale a fait ce qu'elle devait faire : fournir des diagnostics rigoureux. Elle a mis sur la table les pièces du puzzle.
Créer un ministère de la Convergence, c'est reconnaître le problème. Ce n'est pas le résoudre.
Parce que la convergence n'est pas une fonction qu'on dépose dans un coin de l'organigramme. C'est une volonté politique explicite, exercée au sommet, et traduite dans des arbitrages budgétaires et législatifs contraignants.
Tant que cette volonté ne sera pas clairement incarnée, les deux rapports de la Banque mondiale resteront ce qu'ils sont aujourd'hui : deux beaux diagnostics qui ne se parlent pas, comme les ministères qu'ils décrivent.
Le dialogue avec la Banque mondiale n'est pas rompu. Il est même techniquement réussi. Mais le vrai dialogue, celui qui permet de passer de la fragmentation à la convergence, du diagnostic à l'action, commence ailleurs.
Il commence dans la capacité du système politique marocain à faire ce qu'aucun rapport ne peut faire à sa place : trancher.
* Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l’ISCAE.
PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA -












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