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De la puissance de convergence à la souveraineté relationnelle


Par Adnan Deabbarh.



SM Le Roi Mohammed VI du Maroc et le président français Emmanuel Macron au Palais royal après un dîner d'État à Rabat, le 29 octobre 2024, dans le cadre d'une visite d'État de trois jours du président français au Maroc. 

Alors que le Maroc et le France préparent la conclusion, à l’automne prochain, d’un nouveau partenariat stratégique qui semble marquer une montée en gamme très importante de la relation bilatérale, bien au-delà des accords économiques classiques, Adnan Debbarh poursuit et reformule dans cette chronique sa réflexion sur la « puissance de convergence » appliquée au Maroc, en l’inscrivant dans un contexte mondial marqué par la fragmentation géopolitique, la conflictualisation des interdépendances et le retour des souverainetés stratégiques. L’auteur y défend l’idée d’une « souveraineté relationnelle » fondée sur la maîtrise des flux, des normes, des infrastructures et des architectures de coopération, en articulant les dimensions maritime, africaine, financière et normative dans une même doctrine de puissance.

Une doctrine en construction : bilan d'étape
Il y a quelques mois, nous proposions l'idée d'une « puissance de convergence » pour penser la position du Maroc dans un monde multipolaire. L'intuition était simple : certaines puissances intermédiaires pouvaient transformer leur capacité de connexion, d'équilibre et d'intermédiation en levier stratégique. À la croisée des flux européens, africains et atlantiques, le Maroc disposait d'atouts lui permettant d'exister autrement que par la masse ou la puissance brute.

Depuis, nous avons travaillé. Six textes ont suivi : doctrine minière, maritime, co-souveraineté africaine, puissance industrielle, fragmentation monétaire, Casablanca Finance City, bloc normatif européen. Pris séparément, ils ressemblent à des analyses sectorielles. Pris ensemble, ils forment quelque chose d'autre : les pièces d'une architecture doctrinale.

Ce texte est le moment où cette architecture doit être nommée.

Le monde a changé plus vite que prévu. Les alliances sont devenues transactionnelles. Les dépendances se sont transformées en instruments de pression. Les détroits sont redevenus des points de vulnérabilité mondiale. Les chaînes de valeur se sécurisent. Les normes sont devenues géopolitiques.

La guerre entre l'Iran et le tandem américano-israélien a brutalement rappelé une réalité que la mondialisation avait momentanément obscurcie : le monde physique est de retour. Ormuz, Malacca, Suez, les câbles sous-marins, les routes énergétiques et les corridors industriels redeviennent des espaces de puissance.

L'Europe s'est transformée en bloc industrialo-réglementaire autour du CBAM, des normes ESG et des chaînes vertes sécurisées. Les États-Unis réévaluent leurs alliances à l'aune du coût et de l'utilité immédiate. La Chine avance par infrastructures, standards et contrôle des dépendances critiques.

Le monde n'évolue donc pas vers un affrontement simple entre blocs fermés. Il entre dans une phase plus complexe : celle des interdépendances conflictuelles. Dans ce paysage, l'intuition de convergence conserve sa pertinence, mais elle ne suffit plus. Car pendant longtemps, la capacité à maintenir des relations équilibrées avec plusieurs pôles suffisait presque à produire de la valeur stratégique. Cette période s'achève. Dans le monde qui vient, être simplement « ouvert » ne suffit plus. Dans certains cas, cela peut même produire une vulnérabilité accrue.

Un pays qui organise des flux sans maîtriser leurs conditions finit souvent par devenir un espace traversé plutôt qu'un acteur structurant.

C'est probablement là que doit s'opérer aujourd'hui le véritable déplacement doctrinal. La puissance de convergence ne peut plus être pensée comme une simple diplomatie d'équilibre. Elle doit devenir une souveraineté relationnelle.

La nuance est décisive. Il ne s'agit plus seulement de multiplier les partenariats, mais d'organiser les dépendances de manière à ce qu'aucune ne devienne une contrainte systémique. Il ne s'agit plus uniquement d'être relié au monde, mais de devenir difficile à contourner dans le monde. La centralité devient alors plus importante que la simple connectivité.

Ce qui distingue ce texte des analyses ordinaires sur le Maroc, c'est que les noyaux de souveraineté qu'il postule ne sont pas des vœux. Ils ont déjà été pensés, documentés, publiés.

La souveraineté maritime n'est plus une métaphore portuaire. Elle désigne la capacité à maîtriser des cycles complets : concevoir, produire, maintenir, certifier, recycler, sécuriser, transmettre. Celui qui maîtrise ce cycle maîtrise un écosystème de compétences, d'industries et de normes. 

Le XXIe siècle ne consacre plus les États qui accumulent des équipements, mais ceux qui savent orchestrer des systèmes.

La souveraineté africaine n'est pas un prolongement diplomatique. C'est une profondeur stratégique organisée autour d'un principe inédit : la co-souveraineté productive. L'Afrique n'a pas besoin de tuteurs, elle cherche des partenaires capables de produire de la souveraineté collective, par la création de valeur, de savoir et de sens communs.

Le Maroc, par sa double identité africaine et atlantique, est en position d'incarner ce modèle sans l'imposer.

Mais cette position n'est pas automatique. Elle suppose une doctrine, un appareil de coordination et une constance que la diplomatie événementielle : forums, sommets, signatures sans suivi, ne peut pas produire.

La souveraineté financière change de nature dans un monde de post-foi monétaire. Casablanca Finance City ne peut plus être envisagée uniquement comme une plateforme d'attractivité. Dans un monde où aucune monnaie ne parvient plus à s'imposer comme récit universel crédible, la maîtrise de l'intelligence des flux, des standards ESG, du risque africain et des architectures de financement devient elle-même un levier de puissance. La vraie question n'est plus : quelle monnaie dominera ? Elle est : qui saura naviguer dans l'incertitude sans se dissoudre ?

La souveraineté normative, enfin, est peut-être la moins visible et la plus décisive. Dans un monde où l'Europe se mue en bloc réglementaire et où les normes précèdent désormais les marchés, la capacité à produire ses propres cadres : cognitifs, industriels, numériques, n'est plus un luxe académique. C'est une condition de survie stratégique.

Ces quatre dimensions existent. Elles ont été pensées séparément. Ce qui manque n'est pas la réflexion sectorielle. C'est l'architecture qui les relie et l'acte explicite qui la nomme.

Le Maroc dispose aujourd'hui de nombreux éléments de cette architecture : diplomatie multi-vectorielle, infrastructures atlantiques, stratégie africaine, capacités énergétiques, stabilité institutionnelle, position géographique exceptionnelle. Mais ces éléments restent encore partiellement juxtaposés.

Un pays peut devenir une plateforme logistique sans devenir une puissance relationnelle. Il peut accueillir des investissements sans maîtriser les chaînes de valeur. Il peut multiplier les partenariats sans produire de cohérence stratégique. Il peut devenir un corridor sans devenir un architecte.

C'est précisément ce que la doctrine de puissance de convergence doit désormais éviter. Ce qui protège réellement dans un système transactionnel, c'est le coût stratégique du contournement. Être fiable ne suffit pas. Il faut devenir difficile à ignorer.

Cette exigence impose une clarification sur l'appareil d'État. Car la fragmentation actuelle du monde récompense moins les pays qui accumulent des équipements que ceux qui savent orchestrer des systèmes. Orchestrer suppose un État capable de synchroniser des dimensions qui, aujourd'hui, se déploient encore en silos : maritime, financier, africain, normatif, industriel. La cohérence n'est pas un idéal bureaucratique. C'est un levier de puissance.

Il existe désormais un projet de doctrine marocaine de puissance. Il n'est pas venu des institutions. Il n'a pas été produit par une commission ou un livre blanc. Il s'est construit, chronique après chronique, dans la confrontation entre une intuition initiale et l'évolution brutale du monde.

Cette doctrine n'est pas complète. Elle n'est pas exempte de tensions internes. Mais elle existe. Et son existence même répond à l'accusation que l'on pourrait adresser à toute pensée stratégique indépendante : celle de ne pas tenir face au réel.

Elle tient. Non pas parce qu'elle avait tout anticipé. Mais parce qu'elle s'est laissé traverser par ce qu'elle n'avait pas prévu et qu'elle en est sortie plus exigeante, plus précise, plus consciente de ce qui reste à construire.

Le véritable enjeu n'est plus de changer de cap. Il est de changer de niveau d'explicitation, de cohérence et d'architecture.

Dans un monde où les autres écrivent leurs doctrines, la vulnérabilité principale n'est plus l'absence de puissance brute. C'est l'absence de grammaire stratégique.

Cette grammaire commence à prendre forme. Il est temps de la lire comme telle.

Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l’ISCAE




Mercredi 27 Mai 2026


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