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Etes-vous fraqchi, hargawi, ayyache ?... Les mots de la discorde !


Par Aziz Boucetta.

La société marocaine est particulièrement vive et vivace. Les gens parlent, discutent des sujets d’actualité, disputent leurs arguments, prennent position, causent et proposent ; les réseaux sociaux font le reste… Et le reste, c’est l’accusation facile, avec le néologisme en bandoulière.

Depuis quelques années, plusieurs mots sont apparus dans la très vivante darija marocaine. Ils servent aux uns à dénigrer les autres, et inversement.



Ainsi, par exemple, avec l’Algérie, depuis le début de la décennie, c’est le grand désamour. Les deux Etats marocain et algérien ne s’aiment pas, se méfient l’un de l’autre et ne se parlent même plus.

On a toujours défendu l’idée que c’est là une affaire d’Etats, et que les peuples s’aiment, s’adorent, qu’ils sont frères etc… Peut-être, mais ça, c’était avant.

Quand on insulte le Maroc et les Marocains dans un stade de football ou qu’on occulte systématiquement le nom du Maroc dans les informations et que personne ne réagit sur les réseaux sociaux – comme cela aurait été le cas au Maroc en pareille circonstance – c’est qu’il y a problème.

Les Marocains répondent par l’humour et le sarcasme, en inventant et faisant prospérer des vocables volontairement et volontiers offensants comme « kerghouli » en référence à l’histoire ottomane peu reluisante du territoire voisin, « touabri » pour rappeler les aussi innombrables qu’interminables queues pour acquérir à peu près tout… et, bien évidemment, les « kabranates » (avec le respect dû à nos caporaux) pour rabaisser et ridiculiser les centaines de généraux qui hantent les couloirs des états-majors algériens, avant d’aller arpenter ceux des prisons.

Mais c’est au Maroc que les néologismes retiennent plus l’attention car ils sont stigmatisants, volontairement insultants, montrant des lignes de faille sociales.

Etes-vous fraqchi, hargawi, ayyache ?... Les mots de la discorde !
Un observateur qui regarderait le Maroc de l’extérieur pourrait avoir le sentiment d’une société fracturée, divisée, au bord de l’implosion.

Par bonheur, il n’en est rien, mais l’usage de plus en plus répandu de ces nouveaux vocables mériterait d’être étudié et décortiqué par les sociologues.

Fraqchia. A l’origine, le terme désigne les voleurs de moutons, et par extension, ceux qui perturbent le marché pour augmenter les prix. Cette dernière catégorie fait l’actualité et a été inventée, globalement, pour stigmatiser ceux qui prennent des subventions mais ne les répercutent pas sur les prix de vente publics. Ils sont connus des dirigeants gouvernementaux, mais curieusement, personne ne les inquiète…

Zlayjiya. Les inconditionnels du patrimoine et de la culture, ceux qui défendent zellige marocain et caftan marocain, ceux qui montent aux créneaux pour « marocaniser » à peu près toute chose en ce monde ; ceux qui les qualifient de Zlayjiya leur reprochent d’applaudir et de défendre des causes secondaires, en laissant de côté les priorités.

Hargawa. Le terme est rugueux et son sens premier est amplifié précisément par cette rugosité. Le terme « hargawa » désigne les personnes inciviles, qui manquent de politesse, de courtoisie et de savoir-vivre ; il est souvent synonyme de « aroubi », pas dans son acceptation territoriale mais sociale, désignant quelqu’un dont la « ruralité » l’emporte sur son « urbanité », les deux mots pris dans leur sens secondaire.

Khafafich. Terme récemment utilisé par Nizar Baraka, pour qualifier les planqués derrière leurs écrans, qui agissent dans l’obscurité, qui s’en prennent indistinctement à tout le monde, comme les chauve-souris. Le terme avec son usage politique et sociétal, est de création encore récente, mais il est appelé à un bel avenir.

Channaqa. Eux, ce sont les spéculateurs, dans leur sens le plus commun et leur abjection très connue ; le mot est utilisé essentiellement dans les souks, mais depuis quelque temps, il se généralise, passant des éleveurs/vendeurs de bétail aux négociants en légumes, en biens immobiliers. Leur existence est intimement liée à l’augmentation des prix et, par conséquent, à l’érosion du pouvoir d’achat.

Ayyacha. Se dit, s’applique péjorativement, par ceux qui se disent ou se montrent ulcérés par les gens qui scandent leur fierté pour leur pays, qui affirment leur loyalisme, leur royalisme inconditionnels. Leurs contempteurs leur reprochent de manquer de tout discernement, de tout esprit critique, se contentant d’applaudir à tout rompre pour tout ce qui se produit dans le royaume.

Neggafate. Expression attribuée à Abdelilah Benkirane sur certains de ses contempteurs, généralement journalistes. Ils s’en prennent à lui avec toute une panoplie de noms d’oiseaux, et il leur répond avec ce mot, dénotant au passage du peu de respect qu’il témoigne à cette éminente et respectable profession que tous les Marocains mariés, et même divorcés, connaissent bien.

Tamassih et aâfarite. Toujours une invention de l’ancien chef du gouvernement Abdelilah Benkirane, qui appliquait ces deux mots pour désigner un Etat profond qu’il ne connaît pas, ou qu’il dit ne pas connaître, dont les membres lui dressent tout un ensemble d’obstacles et d’écueils, de pièges et autres difficultés.

Les uns et les autres au sein de la société commentent l’actualité marocaine, politique, sociale, sociétale, économique ou encore diplomatique, et notre langue vernaculaire est assez extensible pour reprendre ou même inventer des termes précis, puisés dans l’imaginaire collectif ou dans les imaginations individuelles.

De quoi cela est-il le nom ? Tous ces néologismes évoquent une société qui évolue, qui se diversifie, et dont la parole se libère.

A l’étroit dans le vocabulaire traditionnel, les militants engagés ou enragés inventent des mots, créés de rien ou partant de termes existants.

Dans tous les cas, ces nouveaux mots sont offensifs, parfois agressifs, montrant une certaine propension de la population marocaine à la conflictualité.

La relève démographique, avec les jeunes Y et Z qui commencent à prendre place au sein de l’aconomie et de la société, combinée à l’extraordinaire développement des réseaux, accentuent tous deux cette conflictualité.

Il serait salvateur que les dirigeants – les vrais – prennent tout cela en ligne de compte, car occulter un phénomène social, et l’enrichissement rapide d’une langue en est un, comporte le risque de devoir en assumer des conséquences imprévisibles.

PAR AZIZ BOUCETTA/PANORAPOST.MA



Mardi 26 Mai 2026

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