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Jeunes non actifs (NEET) : comment transformer un coût social en force de valeur pour les familles et le pays


Rédigé par le Mardi 7 Avril 2026

Une analyse à l'occasion la 2e conférence des rencontres thématiques régionales 2026 organisée , le samedi 4 avril 2026, à l’Université Euromed de Fès par L’Alliance des Économistes Istiqlaliens dans le cadre du thème général « Renforcer la confiance et préserver la dignité ; plan d’action 2026-2035 ».




Au Maroc, les jeunes dits NEET — ni en emploi, ni en études, ni en formation — sont souvent regardés comme un angle mort des politiques publiques

Dans beaucoup de familles, ils incarnent une inquiétude quotidienne : un adulte ou presque adulte qui ne rapporte pas de revenu, qui prolonge sa dépendance économique et qui, parfois, finit par perdre confiance dans toute perspective d’insertion. Pourtant, cette lecture purement défensive est trop courte. Le vrai sujet n’est pas seulement le coût des NEET pour les ménages et pour la société. Le vrai sujet est le coût de notre incapacité collective à activer un capital humain qui existe déjà. Car dans un pays où la fenêtre démographique commence à se refermer, laisser une partie de la jeunesse durablement à l’écart n’est plus seulement une injustice : c’est un gaspillage économique majeur.

Le diagnostic est sérieux. Le HCP, dans son étude publiée en mai 2024 à partir de l’Enquête nationale sur l’emploi 2022, insiste sur la complexité du phénomène NEET au Maroc et sur la nécessité d’une approche « holistique et différenciée ». L’institution montre que le statut NEET n’est pas le produit d’une seule cause, mais d’un faisceau de facteurs mêlant niveau d’éducation, situation matrimoniale, contexte familial, région de résidence et activité du chef de ménage. Autrement dit, il ne suffit pas de parler de “chômage des jeunes”. Le problème est plus profond : il touche à la transition entre école, formation, emploi, famille et territoire.

Ce constat s’inscrit dans un contexte régional déjà tendu. Selon l’OIT, la région MENA affichait encore en 2023 un taux de NEET des jeunes de 31,5 %, l’un des plus élevés au monde, et la situation des jeunes femmes y était particulièrement dégradée, avec 44,2 % d’entre elles en situation de NEET, soit plus du double du taux masculin. L’OIT souligne aussi que la région est en retard sur l’objectif de développement durable visant à réduire cette population. Ce cadrage régional n’efface pas les spécificités marocaines, mais il montre que le Royaume évolue dans un environnement où la difficulté de passage entre jeunesse et emploi n’est pas conjoncturelle, mais structurelle.

Au Maroc, cette structure a un visage très net : elle est fortement féminisée, socialement marquée et territorialement inégale. Le HCP indique que, parmi les jeunes femmes de 15 à 24 ans, les NEET représentent une part écrasante de la cohorte des NEET de cette tranche d’âge, à hauteur de 72,8 %. L’étude montre aussi que les jeunes femmes de 15 à 24 ans ont 3,5 fois plus de chances d’être NEET que les hommes du même âge. Pour les femmes mariées, le risque est encore plus fort : il est environ huit fois supérieur à celui des femmes non mariées. La variable du diplôme pèse tout autant : chez les jeunes ayant un niveau d’éducation n’excédant pas le primaire, le risque d’être NEET est quinze fois plus élevé que pour ceux ayant un niveau supérieur. Chez les jeunes femmes sans diplôme, l’exposition est encore plus sévère.

Ces chiffres disent quelque chose de fondamental : le NEET n’est pas seulement un problème d’offre d’emploi. C’est aussi une affaire de décrochage éducatif, de normes familiales, d’assignation domestique, de faiblesse de l’accompagnement et d’inégalités régionales. Le HCP montre d’ailleurs que certaines régions, comme Béni Mellal-Khénifra, Fès-Meknès et l’Oriental, présentent une probabilité plus élevée d’être NEET que d’autres, ce qui suggère que l’insertion des jeunes dépend aussi de la densité économique locale, des infrastructures éducatives et de la qualité du tissu productif. Un jeune n’échoue pas seul ; il échoue aussi dans un environnement qui offre trop peu de prises.

C’est ici que le sujet rejoint directement le pouvoir d’achat des familles. Un jeune durablement inactif représente souvent une double charge. D’abord une charge budgétaire : alimentation, transport, santé, télécommunications, parfois logement, sans contrepartie en revenu. Ensuite une charge d’opportunité : ce jeune ne contribue pas encore aux dépenses du foyer, ne constitue pas d’épargne, ne prépare pas son autonomie et peut ralentir les arbitrages de toute la famille. À l’échelle d’un pays, l’effet agrégé est lourd : une jeunesse moins insérée, c’est moins de production, moins de cotisations, moins de consommation solvable, et plus de dépendance intergénérationnelle. L’OCDE résume l’enjeu en soulignant que le Maroc pourrait améliorer son niveau de vie en tirant beaucoup mieux parti de sa population et de ses compétences, dans un marché du travail encore marqué par l’informalité, le chômage des jeunes qualifiés et la faible qualité des emplois.

Mais la bonne lecture n’est pas uniquement celle du risque. Elle est aussi celle du potentiel. Parce que la rente démographique ne dure pas éternellement, chaque jeune réactivé devient un multiplicateur de valeur. Il apporte un revenu au foyer, réduit la pression sur les parents, soutient la consommation, et peut, dans certains cas, devenir un soutien pour d’autres membres de la famille. À l’échelle nationale, cela signifie plus de base contributive, plus de productivité, plus de mobilité sociale et une société moins exposée à la frustration silencieuse d’une jeunesse immobilisée. L’OIT rappelle d’ailleurs que la région MENA compte encore un immense déficit d’emplois pour les jeunes, en particulier pour les jeunes femmes ; cela signifie que la réserve de croissance existe, mais qu’elle reste mal connectée aux débouchés économiques.

La première réponse doit donc être celle des parcours d’activation. Il faut sortir de la logique binaire entre diplôme long et chômage nu. Le HCP insiste sur l’importance décisive de l’éducation et de la formation dans la réduction du risque de NEET. Cela implique des parcours plus souples, plus modulaires et plus proches des besoins réels des territoires : remise à niveau, préqualification, apprentissage, certificats courts, orientation personnalisée, accompagnement psychosocial, et passerelles vers l’emploi formel. Le jeune NEET n’a pas toujours besoin d’un grand programme abstrait ; il a souvent besoin d’un itinéraire concret, accompagné et crédible.

C’est précisément la logique des approches intégrées que la Banque mondiale a soutenues au Maroc dans le projet d’inclusion économique des jeunes lancé dans la région de Marrakech-Safi. Ce projet reposait sur une idée juste : rapprocher les jeunes des opportunités économiques réelles grâce à des services personnalisés d’orientation, de formation liée aux compétences demandées par les employeurs, de soutien aux entrepreneurs en herbe et d’investissement dans les chaînes de valeur locales. L’intérêt de cette approche est de ne pas traiter le jeune comme un dossier administratif, mais comme un acteur à reconnecter à un écosystème économique.

Deuxième levier : l’incitation à l’embauche. Le Maroc dispose déjà d’outils, mais leur efficacité dépend de leur ciblage. Les mécanismes comme Tahfiz, piloté via l’ANAPEC, offrent des avantages fiscaux et sociaux aux entreprises qui recrutent, tandis qu’Awrach a cherché à combiner emploi temporaire et insertion durable. Le problème n’est pas l’absence totale d’outils ; c’est souvent leur dispersion, leur lisibilité limitée et leur articulation imparfaite avec les besoins des jeunes peu ou moyennement qualifiés. Une politique plus offensive supposerait de concentrer les incitations sur les premières expériences professionnelles, les bassins les plus touchés et les entreprises capables de transformer un contrat d’entrée en trajectoire durable.

Troisième levier : l’entrepreneuriat jeune, mais sans romantisme excessif. Tous les jeunes ne deviendront pas fondateurs de startup, et ce n’est pas souhaitable. En revanche, pour une partie d’entre eux, l’auto-emploi structuré, la microentreprise, la coopérative ou la petite activité locale peuvent être de vrais sas d’insertion. Le programme Forsa montre qu’il existe une demande réelle. Son site officiel met en avant des volumes importants de candidatures et de financement de porteurs de projets, avec un accompagnement combinant formation, financement et suivi post-financement. Pour être crédible, ce levier doit toutefois être relié à des marchés, à des compétences de gestion, à de l’accompagnement de proximité et à des débouchés territoriaux réels ; sinon, il ne produit que des micro-activités fragiles.

Quatrième levier, décisif mais souvent sous-estimé : la territorialisation. Le HCP insiste sur les disparités régionales du phénomène NEET. Cela oblige à abandonner les réponses uniformes. Une politique d’insertion efficace à Fès-Meknès n’est pas forcément la même qu’à Tanger-Tétouan-Al Hoceima ou dans l’Oriental. Les besoins en compétences, les secteurs porteurs, les freins de mobilité, la place du rural, la situation des jeunes femmes, tout cela varie fortement. Il faut donc des plateformes locales d’activation associant collectivités, entreprises, opérateurs de formation, associations et services sociaux. Ce n’est pas seulement une question de décentralisation administrative ; c’est une question d’intelligence économique locale.

Enfin, il faut articuler l’insertion des NEET avec les politiques familiales. Le HCP montre combien le statut du chef de ménage, son niveau d’éducation et la situation matrimoniale influencent la probabilité d’être NEET. Cela veut dire qu’on ne résoudra pas le problème uniquement par des mesures d’emploi. Pour les jeunes femmes, l’accès aux crèches, aux horaires souples et à un cadre compatible avec la vie familiale est déjà identifié par le HCP comme un facteur important de réduction du phénomène. Pour les jeunes hommes, la sécurisation des premiers parcours, l’orientation et la formation professionnalisante restent centrales. Le bon cadre n’est donc pas celui d’une politique jeunesse isolée, mais celui d’une politique d’insertion adossée à la famille, à l’école, au territoire et à l’entreprise.

Au fond, la vraie question n’est pas de savoir si les NEET coûtent cher. Oui, ils coûtent cher. Mais ils coûtent surtout ce que vaut leur potentiel perdu. Dans un Maroc où la transition démographique avance et où la croissance doit devenir plus inclusive, chaque jeune réactivé peut devenir une force citoyenne, économique et sociale. À condition de cesser de le regarder comme une charge statique. Le NEET n’est pas un statut définitif. C’est souvent un carrefour mal négocié entre école, travail, famille et territoire. La responsabilité publique consiste précisément à rouvrir la route. Et la meilleure politique, ici, est celle qui transforme un jeune en attente en producteur de revenu, de dignité et d’avenir pour lui-même, pour sa famille et pour le pays





Mardi 7 Avril 2026

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