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L’âge, l’IA et le débat public : pour une intelligence entre générations

Wald Maâlam interroge avec sérénité l’âgisme numérique et appelle à un dialogue démocratique entre expérience, jeunesse et transmission.


Par Dr Az-Eddine Bennani.

À l’approche des prochaines échéances démocratiques au Maroc, les questions liées à l’intelligence artificielle, au numérique, à l’éducation, à l’emploi, à la souveraineté technologique et à la transformation de l’administration devraient occuper une place centrale dans le débat public.

Elles ne concernent pas seulement les ingénieurs, les start-up, les consultants ou les spécialistes des plateformes. Elles concernent tous les citoyens, toutes les générations, tous les territoires et toutes les sensibilités.

C’est dans ce contexte qu’une discussion amicale avec un collègue m’a interpellé. En évoquant mes tribunes publiées dans LODJ sur l’IA et les questions que je souhaiterais voir débattues publiquement par les candidats et candidates aux prochaines élections législatives, il a soulevé une interrogation simple, presque banale en apparence : notre âge ne serait-il pas devenu une contrainte pour participer pleinement, avec honnêteté et crédibilité, aux débats sur le numérique et l’intelligence artificielle ?



Je ne crois pas qu’il faille recevoir cette remarque comme une attaque.

Elle traduit peut-être une inquiétude sincère : les technologies évoluent vite, les outils changent sans cesse, les usages se renouvellent, les langages techniques se transforment, les plateformes apparaissent et disparaissent.

Il est donc compréhensible que certains pensent que seuls les plus jeunes seraient naturellement placés pour parler d’IA, de données, de plateformes, d’algorithmes ou de transformation numérique.

Mais cette interrogation mérite d’être prolongée.

Car si l’on affirme qu’un citoyen, un enseignant, un chercheur, un entrepreneur, un ancien cadre, un artisan, un élu ou un intellectuel devient moins légitime à cause de son âge, alors nous entrons dans une zone plus délicate : celle de l’âgisme numérique.

L’âgisme numérique ne consiste pas seulement à dire qu’une personne âgée ne sait pas utiliser un outil. Il consiste surtout à supposer qu’elle ne peut plus comprendre le monde qui vient, qu’elle appartient au passé, qu’elle serait dépassée par nature, comme un logiciel ancien ou une machine devenue obsolète.

Or une personne n’est pas une application que l’on désinstalle. Une expérience humaine, professionnelle, académique ou artisanale ne devient pas inutile parce qu’un nouvel outil apparaît.

Wald Maâlam dirait sans doute ceci : le numérique avance vite, mais la sagesse ne se télécharge pas. Elle se construit dans le temps, par l’expérience, par les erreurs, par l’observation des organisations, par la mémoire des transformations déjà vécues.

Ceux qui ont connu plusieurs révolutions technologiques ne sont pas forcément en retard. Ils peuvent au contraire aider à distinguer la nouveauté réelle de l’effet de mode, l’innovation utile du discours marketing, la transformation profonde de l’agitation superficielle.

Il ne s’agit évidemment pas d’opposer les générations.

Les jeunes spécialistes du numérique et de l’IA ont un rôle essentiel. Ils maîtrisent souvent mieux les outils récents, les environnements techniques, les nouvelles interfaces, les usages émergents. Ils expérimentent, développent, testent, corrigent, inventent.

Leur énergie est indispensable. Leur familiarité avec les technologies contemporaines est une force pour le pays.

Mais l’expérience des générations précédentes est également indispensable. Elle permet de replacer l’IA dans une histoire longue : celle de l’informatique, des systèmes d’information, de l’entreprise, de l’administration, de l’éducation, de la décision publique, de la formation, de la transmission et de la souveraineté.

L’IA ne commence pas avec ChatGPT. Elle s’inscrit dans une trajectoire plus ancienne, faite de données, de modèles, d’algorithmes, de logiciels, de choix industriels, de dépendances technologiques, de rapports de pouvoir et de visions de société.

C’est précisément là que le regard de Wald Maâlam prend sens. Le Maâlam n’est pas celui qui refuse la nouveauté. Il est celui qui sait que toute nouveauté doit être comprise, apprivoisée, transmise et mise au service de l’humain.

Dans l’atelier, le jeune apprenti peut avoir une main rapide, une énergie nouvelle, une intuition vive. Mais le Maâlam possède la mémoire du geste, la connaissance de la matière, la patience de la transmission, la capacité de voir ce qui ne se voit pas immédiatement.

Il en va de même pour l’intelligence artificielle.

Le jeune ingénieur peut maîtriser l’outil. Le chercheur expérimenté peut interroger le sens. L’entrepreneur peut identifier l’usage. L’enseignant peut penser la transmission.

L’artisan peut rappeler la valeur du savoir incorporé. Le citoyen peut demander des comptes. Le politique peut organiser le cadre démocratique. Aucun de ces regards ne suffit seul. C’est leur dialogue qui peut produire une intelligence collective.

Le risque, aujourd’hui, serait de transformer l’IA en territoire réservé. Réservé aux plus jeunes. Réservé aux experts autoproclamés. Réservé aux techniciens. Réservé aux grandes plateformes. Réservé aux discours d’apparence moderne.

Ce serait une erreur profonde. L’IA est trop importante pour être abandonnée à une seule génération ou à une seule catégorie d’acteurs.

À l’approche des législatives, le Maroc a besoin d’un débat public apaisé, ouvert et exigeant sur ces sujets. Il faut discuter de l’IA à l’école, dans l’université, dans l’administration, dans les entreprises, dans les collectivités territoriales, dans les médias, dans les partis politiques, dans les associations et dans les espaces citoyens.

Il faut interroger la place des données, la protection de la vie privée, l’emploi, la formation, la souveraineté numérique, les langues nationales, l’inclusion des territoires, l’accès des jeunes, mais aussi l’accompagnement des personnes âgées.

Car une société numérique réellement démocratique ne peut pas se construire sur l’exclusion silencieuse d’une partie de ses citoyens. Elle ne peut pas dire aux jeunes : vous êtes les seuls légitimes. Elle ne peut pas dire aux aînés : vous êtes dépassés.

Elle doit plutôt organiser une rencontre : entre la vitesse des outils et la profondeur de l’expérience, entre l’innovation et la mémoire, entre l’agilité et la responsabilité.

La vraie modernité n’est pas de remplacer les générations les unes par les autres. La vraie modernité est de les faire travailler ensemble.

Wald Maâlam ne revendique donc pas une place au nom de l’âge. Il revendique une place au nom de l’expérience, du travail, de la transmission et du devoir citoyen. Il ne dit pas aux jeunes : laissez-moi parler à votre place. Il leur dit plutôt : parlons ensemble, confrontons nos regards, construisons un débat public digne des enjeux de l’IA.

Car on ne devient pas obsolète parce que l’on a vécu plusieurs révolutions technologiques. On devient obsolète lorsque l’on renonce à apprendre, à comprendre, à questionner et à transmettre.

Et tant que l’on continue à penser, à écrire, à dialoguer et à servir le débat public, l’âge n’est pas une faiblesse. Il peut devenir une ressource pour la démocratie.

Par Dr Az-Eddine Bennani.



Mardi 26 Mai 2026


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