« القافلة تسير والكلاب تنبح » : jusqu’où les médecins accepteront-ils de se laisser faire ?
Depuis plusieurs mois, le secteur de la santé au Maroc est traversé par un flot de protestations, de communiqués, de lettres et de prises de position.
Syndicats de médecins, associations professionnelles et associations de patients expriment, chacun à leur manière, leurs inquiétudes face à certaines orientations de la réforme du système de santé.
Et pourtant, la machine institutionnelle continue d’avancer.
Les textes sont élaborés, discutés voir votés prochainement.
Les Groupements sanitaires territoriaux se mettent progressivement en place.
La gouvernance sanitaire se transforme.
La réforme de l’Ordre des médecins poursuit son parcours législatif.
Alors une question, volontairement provocatrice, mérite d’être posée :
Le gouvernement est-il devenu sourd aux protestations du monde médical ou est ce que les médecins ne font plus le poids ?
Ou considère-t-il simplement que toute réforme profonde suscite inévitablement des résistances et qu’il faut continuer à avancer malgré elles ?
« La caravane passe… »
Une expression arabe bien connue dit :
« القافلة تسير والكلاب تنبح »
La caravane avance et les chiens aboient.
Dans son sens traditionnel, cette formule signifie que celui qui poursuit son chemin ne doit pas se laisser arrêter par les critiques.
Mais peut-on appliquer cette logique à une réforme aussi fondamentale que celle de la santé ?
Car toutes les protestations ne sont pas de simples « aboiements ».
Certaines sont des signaux d’alerte.
Certaines révèlent des difficultés de terrain. D’autres traduisent les inquiétudes de professionnels directement concernés par les changements.
Et certaines peuvent même permettre de corriger une réforme avant que ses faiblesses ne deviennent des crises.
Écouter ne signifie pas renoncer à réformer.
Écouter signifie parfois mieux réformer.
Mais où sont les médecins ?
La question doit également être adressée aux médecins eux-mêmes.
Quand vont-ils réellement réagir ?
Quand vont-ils considérer que leur silence risque de devenir une forme de renoncement ?
Il ne s’agit évidemment pas d’appeler à la confrontation ni de descendre dans la rue à chaque désaccord.
Mais une profession hautement qualifiée ne peut pas rester éternellement dans une position où elle subit les décisions qui concernent son avenir professionnel, son indépendance, ses responsabilités et, au final, la qualité des soins qu’elle dispense.
Le médecin n’est pas uniquement un exécutant de politiques publiques.
Il est un acteur du système de santé.
Il connaît l’hôpital, le cabinet, le malade, les urgences, les difficultés administratives, les problèmes de remboursement, les limites de la tarification et les réalités quotidiennes de la prise en charge.
Son expérience constitue donc une expertise indispensable à la construction de la réforme.
Le gouvernement ne craint-il pas une mobilisation des médecins ?
Une autre interrogation mérite d’être posée :
Le gouvernement ne craint-il pas qu’un jour les médecins décident de se mobiliser réellement et collectivement ?
Jusqu’à présent, la contestation reste souvent fragmentée.
Elle s’exprime à travers des communiqués, des correspondances, des conférences de presse, des déclarations syndicales ou associatives.
Le gouvernement peut donc avoir le sentiment que ces protestations restent maîtrisables et ne remettent pas fondamentalement en cause le calendrier des réformes.
Mais une profession silencieuse n’est pas nécessairement une profession inerte.
Le silence peut être de la résignation.
Il peut être de la fatigue.
Il peut être de l’attentisme.
Il peut aussi être le calme qui précède une mobilisation plus large.
La question n’est donc pas de savoir si les médecins doivent se mobiliser contre le gouvernement.
Elle est de savoir comment ils peuvent se mobiliser pour défendre leur profession et contribuer à améliorer la réforme.
La réforme ne peut pas être uniquement administrative
Personne ne peut contester sérieusement la nécessité de réformer le système de santé marocain.
Le pays a besoin d’une meilleure organisation territoriale, d’une gouvernance plus efficace, d’une meilleure répartition des ressources humaines, d’un financement adapté et d’un accès plus équitable aux soins.
Mais une réforme sanitaire n’est pas uniquement une réforme de textes, d’organigrammes et d’institutions.
C’est avant tout une réforme humaine.
Elle concerne le médecin, l’infirmier, le pharmacien, le gestionnaire, le patient et tous ceux qui font fonctionner le système chaque jour.
On ne peut donc pas construire durablement une nouvelle architecture sanitaire sans ceux qui devront la faire vivre sur le terrain.
Une réforme peut être juridiquement parfaite et administrativement bien pensée.
Elle peut néanmoins échouer si ceux qui doivent l’appliquer ne l’ont pas comprise, acceptée ou contribué à la construire.
Il ne faut pas attendre la rupture
Le risque serait de confondre silence et adhésion.
Lorsque les protestations se multiplient sans réponse suffisamment visible, un sentiment d’incompréhension peut progressivement s’installer.
Puis l’incompréhension devient méfiance.
La méfiance devient frustration.
Et la frustration peut finalement conduire à la rupture.
Pourquoi attendre ce moment ?
Pourquoi ne pas créer un véritable espace permanent de dialogue entre gouvernement, professionnels de santé, syndicats, associations et représentants des patients ?
Pourquoi ne pas considérer les critiques comme une matière première permettant d’améliorer la réforme ?
Une démocratie sanitaire ne devrait pas fonctionner uniquement lorsque les tensions deviennent suffisamment fortes pour imposer le dialogue.
La vraie question n’est pas : qui gagnera ?
Le gouvernement ou les médecins ?
Le ministère ou les syndicats ?
L’administration ou le secteur libéral ?
Ce serait une mauvaise manière de poser le problème.
La véritable question est beaucoup plus importante :
Quel système de santé voulons-nous laisser aux générations futures ?
Un système construit essentiellement par des décisions administratives ?
Ou un système construit avec ceux qui, chaque matin, ouvrent les portes des cabinets, des centres de santé et des hôpitaux ?
La réforme doit avancer.
Mais elle doit avancer avec les médecins et non contre eux.
Une réforme imposée peut produire des textes.
Une réforme construite avec les professionnels peut produire une transformation durable.
Alors, que faire ?
Le gouvernement a la responsabilité de poursuivre les réformes nécessaires.
Mais il a également la responsabilité d’écouter ceux qui les contestent, surtout lorsque ces contestations viennent de professionnels directement concernés.
Les médecins, de leur côté, ont eux aussi une responsabilité.
Ils ne peuvent pas réclamer d’être entendus tout en restant éternellement silencieux.
Entre la soumission et la confrontation existe une troisième voie : une mobilisation professionnelle, pacifique, organisée, responsable et fondée sur des propositions.
Il ne s’agit pas de bloquer la réforme.
Il s’agit de participer à sa construction.
Car résister n’est pas nécessairement refuser le changement.
Parfois, résister, c’est simplement demander que le changement soit meilleur.
Et peut-être est-il temps que les médecins marocains se posent collectivement cette ultime question :
Sommes-nous encore des acteurs de l’avenir de la médecine au Maroc… ou sommes-nous devenus de simples spectateurs d’une réforme qui se fait sans nous ?












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