Dans l’entretien récent accordé par le président de l’Association des Utilisateurs des Systèmes d’Information au Maroc, une observation me semble particulièrement juste :
Une majorité d’organisations demeure dans l’expérimentation (POC, chatbots, automatisation simple, projets data isolés). Un noyau d’acteurs plus avancés – banques, télécoms, industrie, grands groupes – commence à industrialiser l’IA dans des processus métiers critiques (scoring, prévision, optimisation, relation client).
Enfin, quelques pionniers structurent déjà des plateformes Data & IA à l’échelle de l’entreprise, avec gouvernance, MLOps et pilotage par la valeur.
Ce constat a une conséquence stratégique immédiate : ce qui manque pour parler de basculement structurel n’est pas d’abord la technologie. C’est la gouvernance de la donnée, la montée en compétences à grande échelle et, surtout, l’alignement entre stratégie business et IA.
Autrement dit, l’IA ne crée pas de valeur par sa seule présence : elle crée de la valeur lorsqu’elle est gouvernée, intégrée et mesurée.
De ce point de vue, Maroc Digital 2030 apporte un cadre attendu : une vision structurante du numérique comme levier de souveraineté, de compétitivité et d’inclusion.
Le risque majeur est la dispersion des initiatives et la difficulté à mesurer, de manière rigoureuse, l’impact sur la performance, les services publics et la création de valeur.
La stratégie nationale dédiée à l’IA (Morocco IA 2030) est présentée comme une feuille de route destinée à structurer durablement l’écosystème, à favoriser l’adoption, à clarifier les priorités de recherche, d’innovation et de gouvernance de la donnée.
Les Assises nationales de l’IA (2025) ont contribué à fédérer un panel d’acteurs publics, privés et académiques.
Dans cette logique de territorialisation, le réseau des Jazari Institutes constitue un marqueur intéressant : il vise à catalyser l’innovation IA dans les territoires et pas seulement dans les grandes métropoles, en connectant recherche, formation, startups et entreprises autour de projets à impact local et sectoriel.
Le texte souligne aussi un point révélateur de l’époque : l’intérêt d’acteurs internationaux pour le Maroc, avec des actions destinées à servir les acteurs de l’écosystème.
La souveraineté ne se résume ni à l’infrastructure ni au discours : elle se joue dans la maîtrise des données, dans les choix algorithmiques, dans la capacité à gouverner l’IA, et dans la compréhension que les grands modèles de langage doivent rester des outils au service d’une stratégie, jamais la stratégie elle-même.
Sur les fondations techniques, le propos est nuancé et pertinent : elles existent – infrastructures cloud locales et hybrides, data centers modernes, connectivité internationale solide, cadre réglementaire plus clair.
Mais une IA de classe internationale exige aussi des plateformes data industrielles, des capacités de calcul avancées, une gouvernance rigoureuse de la donnée et une culture du pilotage par la valeur.
Le véritable différenciateur n’est pas la technologie isolée, mais la capacité à orchestrer ensemble technologie, data, métiers et talents.
Cette logique d’orchestration permet aussi de comprendre ce qui fait un « champion » de l’IA.
Ce sont la compréhension fine du métier avant la technologie, l’accès réel à la donnée (par partenariats ou position sectorielle), la capacité d’exécution rapide avec des équipes agiles et orientées résultats, et une projection internationale – notamment vers l’Afrique et l’Europe.
Là encore, l’avantage n’est pas « l’algorithme » : c’est l’alignement entre usage concret, donnée maîtrisée et impact mesurable.
Reste la question centrale : comment éviter que le Maroc ne soit seulement consommateur, mais devienne producteur de solutions d’IA ?
La réponse tient en quelques leviers structurants : ouvrir, partager, gouverner et valoriser la donnée – publique comme privée ; sortir des POC et industrialiser dans des secteurs clés (finance, industrie, agriculture, santé, services publics) ; former, retenir, attirer et reconnecter les talents marocains du monde entier ; donner aux startups et aux acteurs marocains des cas clients nationaux pour grandir ; promouvoir une IA responsable et souveraine, alignée avec nos valeurs, notre réglementation et nos priorités économiques et sociales.
En somme, l’entretien décrit une dynamique réelle et une maturité accélérée.
Mon point de vigilance est simple : la prochaine étape ne sera pas technologique, mais systémique.
Elle se jouera dans la gouvernance, l’alignement stratégique, la mesure de l’impact et la capacité à passer de l’écosystème à la valeur. C’est précisément ce passage – de la vision à l’impact – qui doit désormais devenir l’obsession collective.
Par Dr Az-Eddine Bennani












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