La Une du Nouvel Observateur du 10 juin 2020 consacrée à l’intelligence artificielle portait un titre volontairement provocateur : « Intelligence artificielle – Les faux prophètes ».
Pourquoi ? Parce que ce titre déplace l’IA vers un registre qui n’est pas le sien : celui de la croyance, de la révélation, de l’adhésion quasi religieuse ou de la parole annoncée comme vérité.
Or l’intelligence artificielle n’a rien à voir avec la prophétie. Elle ne relève ni du miracle, ni de la foi, ni d’une vérité révélée. Elle relève d’abord de la science informatique, des mathématiques, des statistiques, de l’ingénierie, des données, des modèles, des algorithmes, des infrastructures numériques, du cloud, des semi-conducteurs, des plateformes et des stratégies économiques.
La question n’est donc pas d’adhérer à l’IA comme à une croyance. La vraie question est de comprendre ce qu’elle est, comment elle fonctionne, qui la conçoit, qui la finance, qui contrôle ses infrastructures, qui possède les données, qui fixe les standards, qui capte la valeur et à quelles finalités sociales, économiques, industrielles et politiques elle est destinée. Le débat public sur l’IA est souvent prisonnier de deux excès.
D’un côté, la fascination naïve devant une technologie présentée comme capable de tout résoudre. De l’autre, la peur confuse devant une machine supposée menacer l’humain dans son existence même.
Ces deux attitudes ont un point commun : elles empêchent de penser. Elles remplacent l’analyse par l’émotion. Elles substituent à la compréhension rationnelle un imaginaire de salut ou de catastrophe.
Or l’intelligence artificielle doit être ramenée sur son terrain réel. Elle est un dispositif technologique produit par des humains, développé dans des laboratoires, financé par des investisseurs, industrialisé par des entreprises, déployé par des plateformes et intégré progressivement dans les organisations, les administrations, les universités, les hôpitaux, les banques, les médias, les industries et les territoires.
Ce n’est donc pas une question de prophétie.
Derrière les grands discours sur l’IA, il y a des chaînes de valeur. Il y a des puces. Il y a des centres de données. Il y a des clouds. Il y a des modèles propriétaires. Il y a des infrastructures énergétiques. Il y a des données massives. Il y a des brevets. Il y a des talents. Il y a des marchés. Il y a des dépendances. Il y a aussi des stratégies géopolitiques.
Le vrai sujet n’est pas de savoir si telle ou telle personnalité de la Silicon Valley dit vrai ou faux. Le vrai sujet est de comprendre comment quelques entreprises concentrent aujourd’hui une partie considérable du pouvoir technologique mondial. Elles ne contrôlent pas seulement des logiciels.
Elles contrôlent des infrastructures, des standards, des écosystèmes, des imaginaires, des usages et parfois même le vocabulaire à travers lequel les sociétés parlent de leur propre avenir.
C’est là que le débat devient essentiel. Lorsque l’intelligence artificielle est présentée comme une force autonome, presque extérieure aux sociétés humaines, on oublie qu’elle est le résultat de choix techniques, économiques et politiques. Un modèle d’IA n’apparaît pas par magie. Il est entraîné sur des données.
Il est optimisé selon des objectifs. Il est intégré dans un modèle économique. Il est mis au service d’une stratégie. Il reflète donc des priorités, des intérêts, des visions du monde et des rapports de force. Voilà pourquoi il faut refuser le vocabulaire de la croyance. L’IA ne demande ni adhésion symbolique ni fascination collective.
Elle demande des chercheurs, des ingénieurs, des enseignants, des régulateurs, des entrepreneurs, des décideurs publics, des citoyens formés et des institutions capables de comprendre les enjeux. Pour un pays comme le Maroc, comme pour l’Afrique, l’Europe ou le Sud global, l’enjeu n’est pas de commenter les annonces des grands acteurs mondiaux de l’IA comme s’il s’agissait de paroles prophétiques.
L’enjeu est de construire une capacité propre d’analyse, d’appropriation, de gouvernance et de souveraineté. Qui maîtrise les données ? Qui forme les compétences ? Qui développe les usages ? Qui protège les citoyens ? Qui accompagne les entreprises ? Qui transforme l’école ? Qui modernise l’administration ? Qui garantit que l’IA serve l’intérêt général et non seulement la captation de valeur par quelques plateformes ?
C’est à ce niveau que le débat doit être élevé.
Elle transforme la manière de produire, de décider, d’apprendre, de soigner, de gouverner et de créer.
Mais elle ne remplace pas la pensée humaine. Elle ne remplace pas la responsabilité politique. Elle ne remplace pas la culture. Elle ne remplace pas le jugement. Elle ne remplace pas la souveraineté. Ce que nous devons donc construire, ce n’est pas une adhésion aveugle à l’IA.
C’est une intelligence collective de l’intelligence artificielle. Une capacité à comprendre ses fondements scientifiques, ses limites techniques, ses modèles économiques, ses usages sociaux et ses effets organisationnels. Une capacité à distinguer l’outil du mythe, la technologie du discours, l’innovation de la domination, la promesse du marché.
Le titre « Intelligence artificielle – Les faux prophètes » a le mérite d’avoir signalé très tôt que l’IA n’était pas un simple sujet technique. Mais il enferme le débat dans une opposition qui me paraît insuffisante. Le problème n’est pas celui de la prophétie. Le problème est celui du pouvoir technologique, économique et cognitif.
L’IA n’est pas une croyance. Elle est une construction humaine. Elle doit donc être étudiée, débattue, régulée, enseignée, contextualisée et gouvernée. Elle appelle des citoyens éclairés, des compétences solides, des institutions responsables et une gouvernance lucide. Moins de slogans que de compétences. Moins de fascination que de lucidité. Moins de dépendance que de souveraineté.
C’est dans cette direction que doit s’inscrire notre réflexion. L’intelligence artificielle ne doit pas être subie comme une fatalité ni adorée comme une promesse absolue. Elle doit être comprise comme un fait scientifique, technologique, économique et civilisationnel majeur.
Et parce qu’elle est une construction humaine, elle doit rester au service de l’humain, des sociétés et de leur capacité à choisir librement leur avenir.
Par Dr Az-Eddine Bennani.












L'accueil




Faut-il vraiment créer un label “sans IA” à l’université ?











