Il est des équilibres sociaux qui ne figurent dans aucun texte, ne relèvent d’aucune institution clairement identifiée, mais dont la disparition suffit à déstabiliser l’ensemble.
Non pas seulement un lieu d’affection ou de transmission, mais un espace de régulation silencieuse. Une structure capable d’absorber, sans bruit, une part importante des tensions sociales. Un amortisseur invisible, dont l’efficacité tenait précisément à ce qu’il n’était jamais nommé comme tel.
C’est cette fonction que les transformations actuelles mettent aujourd’hui à l’épreuve.
Car si la famille change — et les données récentes le confirment — ce n’est pas seulement sa forme qui se transforme. C’est sa capacité d’absorption qui se reconfigure.
Pendant des décennies, une part essentielle des déséquilibres sociaux a trouvé, dans l’espace familial, un mode de traitement implicite. Le chômage des jeunes ne se traduisait pas immédiatement en rupture sociale : il était contenu par la cohabitation, prolongé par la solidarité intergénérationnelle, absorbé par les ressources du foyer.
La dépendance des personnes âgées ne relevait pas d'un système organisé de prise en charge, elle était assumée dans le cadre domestique.
Ce travail invisible avait un visage. C'était, le plus souvent, celui des femmes. Les fragilités économiques, les ruptures conjugales, les trajectoires incertaines, tout cela trouvait, d’une manière ou d’une autre, à être amorti.
Ce modèle n’avait rien d’idéal. Il reposait sur des formes d’inégalité, de dépendance et de contrainte qui ont longtemps été invisibilisées.
Mais il avait une fonction : il empêchait que les tensions sociales ne se transforment immédiatement en crises visibles.
C’est cette fonction que la transformation de la famille vient aujourd’hui fragiliser.
Elle devient plus sélective, plus distante, parfois plus fragile.
Un jeune adulte sans emploi n’est plus nécessairement intégré dans un foyer élargi capable de prolonger sa prise en charge. Une personne âgée dépendante ne peut plus systématiquement compter sur la présence quotidienne de plusieurs générations sous le même toit.
Une famille monoparentale ne dispose pas toujours du même réseau de soutien qu’auparavant.
Ce qui était diffus devient visible. Ce qui était absorbé devient exposé.
C’est ici que se joue un basculement discret mais décisif : la transformation de la famille ne supprime pas les vulnérabilités, elle les déplace vers la surface.
Or ce déplacement n’est pas neutre.
Car il intervient dans un contexte où les dispositifs de prise en charge restent en construction. L’État social se développe, les mécanismes de protection s’élargissent, mais ils ne couvrent pas encore l’ensemble des situations que la famille absorbait auparavant.
Et surtout, ils ne sont pas toujours pensés en fonction de cette transformation.
Il en résulte ce qu'on pourrait appeler un no man's land de la protection sociale, difficile à percevoir mais structurant : celui où les anciennes formes de solidarité ne fonctionnent plus pleinement, et où les nouvelles formes ne sont pas encore stabilisées.
C’est dans cette zone que se concentrent les fragilités contemporaines.
Autant de situations qui ne relèvent plus entièrement de la sphère privée, mais qui ne sont pas encore pleinement prises en charge par la sphère publique.
Le risque n’est donc pas celui d’un effondrement brutal. Il est celui d’une érosion progressive des capacités de régulation sociale.
Une société peut absorber des chocs tant que ses mécanismes implicites fonctionnent. Elle devient plus fragile lorsque ces mécanismes s’affaiblissent sans être remplacés.
C’est précisément ce que suggèrent les évolutions actuelles.
La famille marocaine n’est pas en train de disparaître. Elle reste un acteur central de la solidarité. Mais elle ne peut plus être, à elle seule, le principal amortisseur des tensions sociales.
Ce constat appelle une relecture plus exigeante de la question sociale.
Car il ne s’agit plus seulement d’identifier des besoins ou de corriger des inégalités. Il s’agit de comprendre que le lieu même où ces besoins étaient historiquement pris en charge est en train de se transformer. Et que cette transformation oblige à repenser l’ensemble des mécanismes de protection.
Il ne suffit plus de prolonger un modèle en l’adaptant à la marge. Il faut reconnaître que ce modèle reposait, en partie, sur des équilibres implicites qui ne sont plus garantis.
La question n’est donc pas seulement de savoir comment accompagner la famille dans sa transformation. Elle est de savoir comment organiser, collectivement, ce que la famille ne peut plus assumer seule.
Car une société ne devient pas plus stable en laissant apparaître ses vulnérabilités. Elle le devient en décidant où et comment elles doivent être prises en charge.
Ce que les transformations actuelles rendent visible, ce n’est pas la fragilité de la famille. C’est la fragilité d’un système qui reposait sur elle sans l’avoir pleinement reconnu.
Et c’est peut-être là que réside l’enjeu le plus profond : non pas remplacer la famille, mais cesser de lui demander silencieusement ce qu'aucune structure sociale ne peut assumer seule indéfiniment. Et reconnaître, enfin, ce que ce silence a coûté.
*Adnan Debbarh est enseignant de Relations Internationales à l’ISCAE.
PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA












L'accueil




Maroc-Égypte : retrouvailles stratégiques ou trêve éphémère sous les sables du pragmatisme ?










