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La quête d'un développement authentiquement inclusif : une lecture solidaire des diagnostics de la Banque mondiale sur le Maroc


La publication, en cette fin d'avril 2026, des derniers diagnostics de la Banque mondiale, le Morocco Growth and Jobs Report accompagné de son Country Private Sector Diagnostic, offre une base factuelle précieuse pour interroger, non plus seulement la performance économique du Royaume, mais la finalité même de son modèle de développement.

Si l'institution de Bretton Woods mobilise ses analyses dans une perspective principalement articulée autour de la libéralisation et de la compétitivité, il est non seulement possible mais nécessaire de procéder à une lecture alternative de ces mêmes données.

Une lecture qui replace la justice sociale, la solidarité et l'émancipation humaine au cœur des finalités de l'action publique.

Cette analyse se propose donc d'examiner les constats de la Banque mondiale en les soumettant à l'épreuve d'une grille de valeurs fondée sur l'équité, la soutenabilité sociale et le droit commun.



I. La croissance sans l'emploi : l'aveu d'une déconnexion entre l'économique et le social.

Le constat le plus saisissant dressé par les rapports de la Banque mondiale est celui d'une croissance économique qui coexiste avec une atonie persistante de l'emploi.

La population en âge de travailler a crû près de deux fois et demie plus rapidement que le nombre d'emplois disponibles entre 2000 et 2024.

Ce déséquilibre ne relève pas d'une fatalité technique, mais constitue l'indicateur d'une inadéquation structurelle entre les finalités de la production et les besoins sociaux fondamentaux.

La prédominance des très petites entreprises — représentant 94 % du tissu productif, concentrées dans le commerce et la construction — ne saurait être interprétée uniquement comme un signe de faible productivité, ainsi que le ferait une lecture orthodoxe. Elle traduit aussi, fondamentalement, une stratégie de survie face à un modèle économique qui n'assure pas sa fonction intégratrice.

L'économie solidaire, précisément, se distingue par sa capacité à reconnaître la dignité de ces unités de production, à les soutenir par des politiques de mutualisation, de finance solidaire et d'accompagnement, plutôt qu'à les disqualifier au nom de leur taille modeste.

La Banque mondiale souligne par ailleurs une tendance contre-productive : les entreprises les moins efficientes se développent davantage que les plus performantes, en raison de rentes de situation et de segmentations des marchés.

Cette observation corrobore la critique solidaire fondamentale selon laquelle les marchés, livrés à eux-mêmes, ne produisent ni allocation optimale ni justice distributive.

Une politique de justice sociale exigerait un encadrement rigoureux des positions dominantes et un soutien actif à l'économie sociale et coopérative, dont le but n'est pas l'accumulation privée, mais la satisfaction des besoins collectifs.

II. Le capital humain relégué : la question de l'inclusion comme exigence de justice.

L'effondrement du taux d'activité, passé de 53,1 % en 2000 à 43,5 % en 2024, est un signal d'alarme que la Banque mondiale documente sans en tirer toutes les implications sociales.

Cette contraction ne témoigne pas d'un enrichissement permettant un retrait volontaire du marché du travail, mais d'un phénomène de découragement massif et de désaffiliation sociale.

Des pans entiers de la population, particulièrement parmi les jeunes diplômés, dont 43 % occupent un emploi sans rapport avec leur qualification, se trouvent privés de la possibilité de contribuer à la société et d'en recevoir une juste rétribution.

La situation des femmes, documentée avec précision par l'institution, constitue un scandale silencieux au regard des principes de justice sociale .

Un taux de participation féminine de 19 % en 2024, alors que les niveaux d'éducation progressent, signifie que la société marocaine se prive délibérément des talents et de l'énergie de la moitié de sa population.

Les causes identifiées relèvent de blocages sociétaux profonds, au-delà des seuls mécanismes économiques : l'insuffisance criante des services de garde d'enfants accessibles, la persistance de dispositions juridiques inégalitaires etc....

L'inclusion n'est pas, dans une perspective solidaire, un simple instrument au service de la croissance — quand bien même la Banque mondiale estime qu'elle pourrait augmenter le PIB de 15 à 20 %.

Elle est une exigence de justice, un impératif éthique avant d'être un calcul économique. La société qui exclut une partie de ses membres du travail décent et de la reconnaissance sociale se déshumanise, indépendamment de ses performances macroéconomiques .

III. La vulnérabilité exogène : le prix de la dépendance et l'impératif de souveraineté.

La révision à la baisse de la prévision de croissance pour 2026 à 4,2 %, liée aux tensions géopolitiques et à la volatilité des prix énergétiques, met en lumière la vulnérabilité extérieure du Maroc.

Cette dépendance est le produit de choix historiques d'insertion dans la division internationale du travail et d'une spécialisation qui expose le pays aux chocs exogènes sans amortisseurs sociaux suffisants.

La réponse solidaire à cette vulnérabilité ne saurait se réduire à l'attraction d'investissements étrangers ou à la conquête de parts de marché à l'exportation.

Elle appelle une stratégie de renforcement de la souveraineté nationale dans des secteurs vitaux — énergétique, alimentaire, pharmaceutique — et un bouclier social capable de protéger les populations les plus fragiles face aux turbulences mondiales.

La transition vers des énergies renouvelables, identifiée par la Banque mondiale comme un gisement d'opportunités, doit être conduite dans une logique de biens communs et non d'appropriation privée des ressources collectives que sont le soleil et le vent.

IV. Le rôle de l'État : du facilitateur de marché au garant des droits.

Le diagnostic de la Banque mondiale concernant le poids de l'État dans l'investissement, représentant entre la moitié et les deux tiers du total, est formulé en termes d'effet d'éviction du secteur privé. L'institution appelle à un désengagement public au profit d'acteurs marchands.

Cette perspective entre en contradiction avec la fonction sociale de la puissance publique telle que la conçoit une économie solidaire. L'État n'est pas un acteur comme les autres.

Il est le garant de la satisfaction des besoins fondamentaux, santé, éducation, logement, sécurité alimentaire, que le marché, par nature, ne peut assurer pour tous. La question n'est donc pas celle du retrait de l'État, mais de sa réorientation : d'un État développeur et parfois rentier vers un État social, redistributeur et partenaire des initiatives citoyennes.

Le déficit de productivité que pointe la Banque mondiale doit être interprété comme le symptôme d'une insuffisante démocratisation économique, et non comme la preuve d'une inefficacité congénitale de l'intervention publique.

V. Économie sociale et solidaire : le chaînon manquant des diagnostics officiels.

L'absence la plus significative des rapports de la Banque mondiale est celle de toute référence substantielle à l'économie sociale et solidaire comme voie de transformation.

Coopératives, mutuelles, associations productives, entreprises d'insertion : ces formes d'organisation économique, qui placent la personne et l'objet social avant le capital, constituent pourtant une réponse concrète aux blocages identifiés. Elles créent des emplois non délocalisables.

Elles ancrent la valeur ajoutée dans les territoires. Elles démocratisent l'accès à la décision économique. Au Maroc, le secteur coopératif, notamment dans l'agriculture et l'artisanat, a démontré sa capacité à améliorer les revenus des petits producteurs tout en préservant les équilibres sociaux et environnementaux.

La filière de l'argan, que la Banque mondiale identifie comme un secteur à potentiel, repose très largement sur des coopératives féminines dont le modèle allie activité économique et émancipation sociale.

Soutenir ce secteur ne relève pas du supplément d'âme, mais d'une orientation stratégique cohérente avec l'objectif de justice sociale.

VI. Pour une feuille de route alternative.

Les constats établis par la Banque mondiale, une fois relus à la lumière des principes de solidarité et d'équité, suggèrent non pas un ajustement marginal des politiques existantes, mais un changement de paradigme.

Quatre axes se dégagent.

Premièrement, la reconnaissance du droit au travail décent comme droit fondamental, impliquant des politiques actives de création d'emplois dans les services sociaux, les infrastructures de soin et la transition écologique — secteurs où le besoin social rencontre le potentiel d'emploi.

Deuxièmement, la refonte du cadre juridique et institutionnel qui maintient les femmes dans une citoyenneté économique de seconde zone, en commençant par la réforme des dispositions successorales discriminatoires et l'investissement massif dans les services de garde d'enfants accessibles à toutes .

Troisièmement, l'orientation de la commande publique et des incitations fiscales vers les structures de l'économie sociale et solidaire, les très petites entreprises et les initiatives ancrées territorialement.

Quatrièmement, la construction de mécanismes de protection sociale universalistes, financés par une fiscalité progressive assumée, capables de protéger l'ensemble de la population face aux chocs économiques sans la stigmatisation associée aux dispositifs d'assistance conditionnelle.

La Banque mondiale pose un diagnostic lucide sur les blocages structurels de l'économie marocaine. Ses recommandations demeurent cependant prisonnières d'un cadre conceptuel qui fait de la croissance marchande l'alpha et l'oméga du développement.

Une société plus juste ne se construira pas seulement en libéralisant davantage ou en flexibilisant le marché du travail.

Elle s'édifiera en restaurant la primauté de la personne sur le capital, de la solidarité sur la concurrence, et du droit sur le rapport de force économique. Tel est le défi que les données de la Banque mondiale, lues autrement, appellent à relever.

Par Abderrahmane Karmane - Ancien Commandant de Bord.



Lundi 1 Juin 2026


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