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Le Maroc souffre-t-il d'une inflation stratégique ?

Wald Maâlam face au paradoxe marocain de la transformation.


Par Dr Az-Eddine Bennani.

Wald Maâlam : Docteur en économie de la Sorbonne, spécialiste de la stratégie, du numérique et de la gouvernance de l’intelligence artificielle.

Au Maroc, nous aimons les stratégies. Nous produisons des visions, des feuilles de route, des plans sectoriels, des programmes numériques, des modèles de développement, des pactes, des plateformes, des observatoires et désormais des stratégies d’intelligence artificielle.

Pourtant, malgré cette effervescence stratégique, une question demeure : pourquoi le rendement économique réel reste-t-il souvent inférieur aux ambitions annoncées ?
Une phrase attribuée au gouverneur de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, résume brutalement ce malaise : « On a plus de stratégies que de réalisations. »

Cette phrase mérite une réflexion économique profonde. Car elle pose une question fondamentale : le Maroc souffre-t-il d’une inflation stratégique ?



L’inflation, en économie, désigne une augmentation excessive de la quantité de monnaie par rapport à la richesse réellement produite.

Or, nous semblons parfois produire davantage de stratégies que de transformations structurelles effectives. Le problème n’est pas l’absence de diagnostic.

Depuis des années, les rapports se multiplient : faible productivité, inadéquation formation-emploi, lourdeurs administratives, difficultés des PME, concentration économique, dépendance technologique, faiblesse de l’innovation productive, déficit de gouvernance et faible valorisation du capital humain.

Tout cela est connu. Le vrai problème est ailleurs : dans la capacité d’exécution, de coordination et de transformation réelle.

Durant plusieurs décennies dans les systèmes d’information, les technologies et le conseil stratégique, j’ai souvent observé le même phénomène : certaines organisations investissent massivement dans les outils, les plateformes et les infrastructures sans transformer profondément leur manière de produire, de manager ou de créer de la valeur.

Aujourd’hui, le Maroc risque de reproduire avec l’intelligence artificielle ce qu’il a parfois connu avec le numérique : beaucoup d’annonces, beaucoup de projets pilotes, beaucoup de communication, mais un impact limité sur la productivité réelle.

Le numérique, comme l’IA, ne crée pas automatiquement de la richesse.

Une plateforme numérique n’est pas une transformation économique.

Un chatbot n’est pas une stratégie industrielle. Un tableau de bord n’est pas une réforme administrative. Et une stratégie IA ne devient pas, par magie, un moteur de croissance. Le véritable enjeu est la transformation organisationnelle.

C’est précisément là que le paradoxe marocain apparaît avec force. Nous investissons dans les infrastructures, les zones industrielles, les réseaux, les ports, les autoroutes, les plateformes numériques et les technologies.

Mais le rendement économique global demeure souvent inférieur aux attentes. Une autre phrase attribuée au gouverneur est particulièrement révélatrice : « Il ne suffit pas de bétonner le pays pour créer de la richesse. »

Cette remarque touche au cœur du problème économique marocain : la confusion entre investissement et création réelle de valeur productive.

L’investissement devient productif lorsqu’il améliore les compétences, l’innovation, l’organisation, la productivité, la capacité industrielle, la qualité de la gouvernance et surtout la confiance.

Or, la confiance économique est aujourd’hui devenue un facteur central de compétitivité.

Lorsque la transparence recule, lorsque les circuits de décision deviennent opaques, lorsque l’économie de rente prend le dessus sur l’économie productive, le capital se dirige naturellement vers les secteurs les moins risqués et les plus spéculatifs.

C’est ainsi que l’immobilier peut parfois attirer davantage de financements que l’industrie, l’innovation ou les PME créatrices de valeur. Cette question dépasse largement la finance.

Elle concerne le modèle économique lui-même. Une économie qui privilégie excessivement les actifs passifs, la rente et la spéculation foncière au détriment de la production, de l’innovation, de la technologie, de l’industrie et du savoir fragilise sa capacité de transformation structurelle.

Le même raisonnement s’applique au capital humain.

Lorsque l’on produit des diplômés pour des marchés qui n’existent pas encore, ou lorsque les entreprises recherchent des compétences que les systèmes de formation ne développent pas suffisamment, le pays entre dans une zone dangereuse de désalignement économique.

L’intelligence artificielle va amplifier cette tension. Le véritable défi marocain n’est donc pas seulement technologique. Il est systémique. Le Maroc n’a pas besoin uniquement de nouvelles stratégies.

Il a besoin d’institutions apprenantes, d’une culture de l’exécution, d’une gouvernance fondée sur la responsabilité, d’un meilleur alignement entre formation, économie et innovation, et surtout d’une vision où le numérique et l’intelligence artificielle servent réellement la création de valeur productive.

Car au final, la question n’est pas de savoir combien de stratégies nous sommes capables d’écrire. La vraie question est beaucoup plus simple — et beaucoup plus difficile : sommes-nous capables de transformer durablement ces stratégies en richesse réelle, en productivité et en confiance collective ?

Par Dr Az-Eddine Bennani.



Samedi 9 Mai 2026


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