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Lecture dans le livre du Pr Abdelouahed ISMAEL


Par Dr Anwar Cherkaoui



Jusqu’à la fin du 19ème ème siècle, l’intérêt du chirurgien était orienté vers la chirurgie abdominale de part son caractère “salvateur“.

La chirurgie “orthopédique“ ne retenant l’intérêt qu’en temps de guerre.  Nous devons à Robert Jones le fait d’attirer l’attention sur l’apport de cette chirurgie en temps de paix.    Cette discipline chirurgicale, dans sa conception moderne, prit son essor dès 1888 en Angleterre, à l’occasion du creusement du canal du port de Manchester. Robert Jones fut chargé d’organiser un centre des urgences affecté à cet ouvrage qui devait mobiliser 10.000ouvriers et durer 7 ans.

Pendant cette période, environ 3.000 traumatisés furent soignés par Robert Jones et ses collaborateurs. Ce centre peut ainsi être considéré comme le premier centre spécialisé en Traumatologie au monde.  Les résultats des activités de Robert Jones se révélèrent excellents et le gouvernement d’Angleterre le chargea d’organiser 30.000 lits entièrement destinés à la formation d’un grand nombre de spécialistes et à un important développement de l’orthopédie. De là, la spécialité se diffusa à travers l’Amérique du Nord et tout l’empire britannique.  Presque simultanément, c'est-à-dire, avant la première Guerre Mondiale, l’Italie connut également la naissance de la spécialité : l’honneur en revenait au Dr. Rizzoli, chirurgien généraliste qui léga toute sa fortune à la fondation d’un institut spécialisé dans la chirurgie des os et des articulations à Bologne. Le mérite scientifique quant à lui revenait au Dr. Putti qui s’occupa de cet institut et se dévoua à l’épanouissement de la discipline. Les autorités italiennes ne manquèrent pas de saisir ce moment historique, décrétant la création d’un service d’orthopédie dans chaque ville disposant de plus de deux services de chirurgie. De l’Italie, la spécialité s’étendit à l’Amérique latine, au Portugal et à l’Espagne.

A la même époque, la France, l’Autriche et l’Allemagne continuaient à donner la priorité à la chirurgie abdominale. Cette situation persista jusqu'à la 2ème Guerre Mondiale. C’est au cours des années 40 que Böhler, en Autriche, créa un service destiné aux accidentés du travail. A son initiative furent réalisées des statistiques au profit des compagnies d’assurances, démontrant l’intérêt des soins prodigués aux assurés dans un centre spécialisé. Son étude souligna l’économie réalisée par les assureurs et la meilleure récupération pour les blessés.  Ses conclusions servirent ainsi de point de départ pour le développement de l’orthopédie en Autriche et en Allemagne. L’avènement de la 2ème  Guerre Mondiale établit définitivement les besoins réels de centres spécialisés à vocation traumatologique et orthopédique.

La France resta longtemps attachée à la notion du chirurgien généraliste, omnipraticien, “l’homme-orchestre“ qu’il était au début du 20ème siècle.  Le professeur Merle d’Aubigné avec d’autres pionniers s’acharnèrent à redresser cette situation, mais malgré leurs efforts, elle demeurera, d’un point de vue administratif, encore intégrée à la chirurgie générale jusqu’à ces dernières années.
 

Le CHU IBN SINA de Rabat, berceau de l’orthopédie Marocaine

Au Maroc, l’idée de l’autonomie de l’orthopédie naquit au Centre Hospitalo-Universitaire Ibn Sina de Rabat au cours des années soixante-dix. A cette époque, l'orthopédie était incluse dans la chirurgie dite “générale“. Ces années de développement et de changements rapides furent marquées par une industrialisation progressive et une augmentation spectaculaire du parc automobile. De fait, le nombre d'accidents devint vite impressionnant. Les maladies infectieuses, telles la tuberculose ostéoarticulaire, l'ostéomyélite, continuaient de faire des ravages et les victimes affluaient massivement vers l'hôpital. Les patients porteurs de déformations congénitales ou acquises ne se résignaient plus et réclamaient des soins adéquats. 

Les services de chirurgie générale se trouvaient lourdement chargés par les accidents de la circulation et du travail. Les chefs de services s'adonnant à la chirurgie abdominale ne s'y intéressaient pas ou peu, et les patients porteurs de lésions des membres étaient souvent soignés par des “débutants peu expérimentés“ à la fin du programme de la chirurgie viscérale et dans la même salle d'opération.  Des complications graves et des séquelles sévères en étaient la conséquence naturelle. Cette triste situation était vécue dans tous les pays avant la création de centres spécialisés.


En 1970, Création du Groupe Marocain d’orthopédie

Ces circonstances dans leur ensemble ont donc amené à la nécessité de fondre dés 1970 ce que nous avons appelé le “Groupe d'Orthopédie“.  A cette initiative personnelle se joignirent très tôt le Dr. Elmanouar et le Dr. Jirari. Nos objectifs étaient la séparation officielle de la traumatologie-orthopédie de la chirurgie viscérale, la création de services spécialisés dans les Hôpitaux du Maroc et la reconnaissance universitaire de la discipline par la création d'un département de l'appareil locomoteur au sein de la Faculté de Médecine.  Cette initiative, très encouragée par notre chef de service de l'époque, le Pr. Diouri, rencontra tout au long de sa réalisation d'énormes difficultés sous prétexte d'une politique de santé soucieuse des aspects financiers.

Pendant des années, il y avait un refus total de la part des chirurgiens généralistes à l'encontre de “l'éclatement des spécialités chirurgicales“. Et cela, malgré l'existence d’autres spécialités chirurgicales (neurochirurgie, chirurgie thoracique, gynécologie, ORL, urologie, etc.) au sein du CHU de Rabat0. La spécialité d'orthopédie apparaissait injustifiée, onéreuse, voire même malfaisante.

Malgré tout, notre conviction demeurait inébranlable. Il était difficilement acceptable pour nous de rester en contradiction avec la déontologie qui nous imposait de prodiguer à nos patients marocains des soins en rapport avec le niveau actuel de la science et d'utiliser les méthodes thérapeutiques qui en découlent.

En 1976, Création du 1er service universitaire spécialisé en Traumatologie orthopédie à l’hôpital Ibn Sina ( Avicennes) de Rabat

Après des années de revendications, notre persévérance porta son premier fruit. En 1976, le Ministère de la Santé publique, séduit par notre argumentation, prit la décision historique de créer le premier Service universitaire spécialisé de Traumatologie-Orthopédie à l'hôpital Ibn Sina deRabat. J’ai eu l'honneur d'être nommé à la tête de ce premier service d'exercice exclusif de l'orthopédie au Maroc.

Le Groupe Marocain d'Orthopédie se trouva entre temps consolidé et conforté par l’arrivée dans le groupe de nouveaux membres : les Docteurs El Yaacoubi, Ouazzani, Hermas, Wahbi et plus tard Derfoufi. Ce groupe  nous fournissait un cadre légal d'exercice et une reconnaissance de facto. Le “Groupe“ entama alors la suite logique de cet acquis, à savoir la récupération de l'enseignement de l'orthopédie encore dispensé par les chirurgiens généralistes. Cet enseignement sera finalement récupéré grâce à la compréhension de la plupart des chirurgiens généralistes.

La Faculté de Médecine finit par admettre le principe d'application des titres universitaires à la Spécialité de Traumatologie-orthopédie. Le Dr. I. Moulay fut nommé professeur agrégé d'Orthopédie à l‘Hôpital Militaire Mohamed V de Rabat. Et , dès ma nomination en qualité de professeur agrégé en 1980, le Service de traumatologie-orthopédie de l‘Hôpital Ibn Sina de Rabat s'attela à sa double tâche :les soins et l’enseignement dont la vocation était la formation de futurs orthopédistes tant pour le CHU que pour les provinces, lourde tâche pour être menée à bien par le “seul Groupe d'Orthopédie“.

Rôle de la coopération Internationale dans le développement de l’orthopédie Marocaine

Pour assurer une excellente formation pour les futurs chirurgiens orthopédistes, l‘idée d'explorer les possibilités d'une contribution internationale s’est imposée. Nous nous adressâmes au World Orthopaedic Concern (W.O.C), organisme éducatif, chargé, en coordination avec la Société Internationale de Chirurgie Orthopédique et Traumatologique (SICOT), de la promotion de l'orthopédie dans les pays en développement par le biais de la formation, sur place, des chirurgiens orthopédistes.

       Après un échange de correspondances, le Dr. Allan M. McKelvie de Washington, alors son président, nous rendit visite à Rabat en février 1979. II fut rapidement séduit par notre enthousiasme pour “le projet d'orthopédie“ et nous affirma que l'existence d'un noyau d'orthopédistes était un pilier fondamental pour la réussite d'un programme du genre.

 Une abondante correspondance fut alors échangée entre le Président du WOC et le Ministre de la Santé Publique. Cette correspondance eut un impact salutaire. Le Ministre finit par accepter le principe du projet.  Il admit, malgré les réticences du Ministère de l'Education National, que le besoin s’en faisait ressentir, notamment pour faire face à la demande de soins spécialisés dans les différents hôpitaux de province.  Feu le professeur Robert Merle d’Aubigné joua un rôle prépondérant dans cette démarche, en particulier en intervenant auprès du Ministre de l'Education Nationale.

Le projet ambitieux du Morocco Orthopedic Training Program (M.O.T.P) : Hommage au Travail du Dr ELMNAOUAR

        Le projet vit enfin le jour et fut baptisé : "MOROCCO ORTHOPEDIC TRAINING PROGRAM"(M.O.T.P). Il avait pour objectif la mise en place d’un Centre de Formation de Traumatologie et de Chirurgie Orthopédique afin de pouvoir y former nous-mêmes, sur place, nos propres spécialistes, contrairement à l'habitude traditionnelle de recevoir une formation à l'étranger. Ce centre devant être basé dans un CHU préexistant, notre Service à l'Hôpital Ibn Sina fut naturellement retenu. Ce centre devait également contribuer au recyclage des formateurs et à la formation des jeunes cadres de la faculté ainsi qu'à celle des paramédicaux. Le programme MOTP devait durer de 5 à 7 ans au maximum, la relève devant par la suite être assurée par les cadres marocains du Service.

        Le Dr Elmanouar fut chargé de présenter le projet du Maroc au WOC réuni au Caire début octobre 1979. Le projet, appuyé par le Dr. Allan M. McKelvie, fut approuvé. Quelques jours après, le même projet fut présenté par le Pr. Antoni Trias au Comité International de la SICOT qui l'a approuvé à son tour.

        Le Dr. Allan M. McKelvie revint alors au Maroc à la fin de ce même mois d'octobre 1979, afin de mettre au point la réalisation du projet avec les responsables marocains.  Le français étant la langue usuelle au Maroc pour les Sciences Médicales, l'aide du WOC en tiendra compte. Les pays francophones (Canada, Suisse, Belgique et France) furent sollicités et vite impliqués.  Un Comité International fut constitué.  Le Professeur Merle d’Aubigné de France, de très grande réputation internationale, accepta d'en assurer la présidence.

Les principaux obstacles à la création et au développement de cette nouvelle discipline chirurgicale l’orthopédie

Le “GROUPE d'Orthopédie", revalorisé et confirmé par un important contingent d'éminentes personnalités de l'orthopédie internationale, entama un long travail sur les aspects juridiques (modification des textes organisant les spécialités et régissant l'instauration de nouvelles disciplines). De longues réunions se succédèrent et des discussions très passionnées furent engagées.  Plusieurs responsables marocains s'élevèrent contre le projet, avançant que, vu la situation du Maroc, “il faut avoir constamment présent à l'esprit l'obligation de lutter contre la tendance à la spécialisation à outrance et à la fragmentation que ne peut se permettre notre pays, surtout quand il s'agit de mettre en place des institutions qui détermineront l'avenir“, propos qui risquèrent maintes fois de compromettre notre projet. 

L'incohérence s’avérait d'autant plus flagrante que le nombre des spécialités reconnues était important.  La spécialité d'orthopédie était refusée au nom de “l'unicité“ de la chirurgie générale, un terme qui ne comporte aujourd’hui que la chirurgie abdominale.  Les Professeurs R. Merle d’Aubigné, J. Duparc, A. Trias et A. M. McKelvie présents lors de ces discussions firent remarquer que cette argumentation évoquait pour eux les discussions autour du même sujet dans les services européens avant la 2èmeème Guerre Mondiale.  Cette précision historique fut décisive pour franchir le pas. Finalement, un protocole d'accord fut rédigé et signé par les Ministres marocains de l'Education Nationale et de la Santé Publique et le Pr. Merle d’Aubigné au nom du WOC.


Création du comité national Marocain d’orthopédie sous l’égide de l’organisation internationale d’orthopédie « WOC »

L'accord prévoyait un Comité de patronage avec deux présidents d'honneur : le Ministre de l'Education Nationale et le Ministre de la Santé Publique. Le Professeur  Merle d’Aubigné sera président effectif, les Professeurs Cauchoix et  Mc Kelvieles vice-présidents,  le Pr. Duparcle secrétaire tandis que les Professeurs Trias (Canada),  Taillard (Suisse) et Vincent (Belgique) les assesseurs.   

Au sein de ce Comité Exécutif, j’eus l'honneur d'être désigné coordinateur de cet enseignement au Maroc. Le Dr. ELMNAOUAR y représentait, quant à lui, le Service Traumatologie-
Orthopédie de l’Hôpital Ibn Sina de Rabat, siège du Centre de formation.

Rôle capital  de la Faculté de Médecine de SHERBROOK au Canada

        Malgré ce bout de chemin réalisé, l‘essentiel restait à résoudre : le financement.  Le Comité lança une large compagne de sensibilisation dans ce sens. La participation française se fit au travers du programme de coopération. Pour explorer les possibilités d'une contribution officielle de la part du Gouvernement du Québec à ce projet, le Dr. Antoni Trias, alors professeur à la faculté de Médecine de Sherbrooke, prit l'initiative de sensibiliser dans ce sens le Ministère des Affaires intergouvernementales du Québec. Ce dernier, considérant particulièrement l'avantage que représentait la formation sur place de spécialistes nationaux, recommanda au gouvernement du Québec de contribuer officiellement au projet. L'aide du Québec fut alors accordée (information transmise au Ministère de la Coopération marocaine par l’Ambassadeur du Royaume du Maroc au Canada).

Ultérieurement, l'intérêt suscité par le programme devait permettre l'octroi d'une contribution de la part de l'Agence Canadienne pour le Développement International. D'autres instances internationales participèrent de leur côté au financement du projet.


          Cette subvention internationale servit uniquement à faciliter les tâches de l'enseignement(achat de livres, souscription à des journaux scientifiques de la spécialité, etc.) et à assumer les frais de déplacement des missionnaires au Maroc et des stagiaires marocains à l'étranger. Une bibliothèque équipée d'un micro-ordinateur, le premier introduit au CHU de Rabat, fut ainsi créée au service de Traumatologie-Orthopédie de l'hôpital Ibn Sina. Les fonds de la création de cette bibliothèque furent apportés en partie par le Canada et en partie par la contribution particulière et personnelle du Dr. Allan M. Allan M.McKelvie qui lui fit don de collections entières.  Le Gouvernement marocain, lui, participa au projet en prenant en charge le logement et le transport au Maroc des enseignants étrangers.

        Le programme démarra effectivement le 6 janvier 1981, inauguré par le Professeur J. Debeyre qui donna toute une série de conférences et de cours et anima des staffs et des visites, apportant son savoir et son expérience à tous les aspects de l'activité du Service.  L'expérience fut passionnante dès le premier jour.

       De grands experts de renommée internationale ontparticipé aux différents programmes de formation ?

Au cours des 7 années du Programme, une cinquantaine d'éminents professeurs et orthopédistes se succédèrent dans le service : les français MERLED'AUBIGNE,  CAUCHOIX, DEBEYRRE, GLORION,COURTOIS, NORDIN, PIDHORZ, SAILLANT,  ALNOT,  POSTEL, DUPARC, MANSAT, ROY-CAMILLE, BAUDET,BENSAHEL,  CHOPIN, DEBURGE, SERINGE,LACHERETZ, les suisses TAILLARD, COURVOISIER, LIECHTI, BURCH, VASEY, PELET,MEYER , les belges ADRIANNE, LEWALLE et l’américain  Mc KELVIE.

Place privilégiée de la coopération espagnole

L'Espagne prit le train en marche avec la participation, entre autres, de prestigieux orthopédistes tels les Professeurs TRIAS, MIRAILLES, VILADOT,QUEIPO DE LLANO, PUIJ ADELL, NAVARRO QUILES, RIOSALIDO, GUILLEN, MUNUERA,PALACIOS CARVAJAL, VAQUERO GONZALEZ, BALLESTER SOLEDA. L’Institut espagnol de Coopération avec le Monde Arabe apporta son soutien inconditionnel.

Dr Anwar CHERKAOUI
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Samedi 20 Février 2021






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