Ces enjeux ne sont pas de simples détails techniques que les partis pourraient contourner à coups de programmes généraux ou de discours de circonstance. Ils constituent, en un sens, le véritable test auquel sera mesurée la crédibilité de l'ensemble de la classe politique marocaine : sa capacité à transformer les attentes des citoyens - une jeunesse sans horizon, des Marocains qui guettent l'effet concret des grands chantiers sur leur quotidien... - en engagements tangibles, traçables et soumis à reddition de comptes.
L'objectif de cette tribune n'est pas de préjuger du bilan de tel ou tel parti ou acteur politique, mais de rappeler les enjeux qui devraient figurer au cœur de tout programme électoral sérieux, si l'ambition affichée est bien de renforcer la confiance dans les institutions et de consolider la trajectoire démocratique du pays, et non seulement de remporter des sièges supplémentaires. Le premier de ces enjeux tient au contexte même dans lequel se tient ce scrutin.
Ce contexte ne peut se comprendre indépendamment du discours royal prononcé le soir du 29 juillet 2026, à l'occasion du vingt-septième anniversaire de la Fête du Trône. Le roi Mohammed VI y a dressé un bilan économique positif, une croissance de 4,9 % en 2025, et appelé à renforcer la confiance et la mobilisation pour poursuivre la « dynamique réformatrice » engagée par le pays.
Ce discours n'est pas une simple toile de fond de l'échéance électorale : il constitue un cadre de référence que le gouvernement et les institutions élues sont tenus de traduire en politiques publiques. Le premier test de crédibilité des partis en lice sera donc leur capacité à proposer une lecture claire de ces orientations royales, et à les traduire en engagements précis, plutôt que de se contenter de les invoquer, dans le discours électoral, comme une référence générale dépourvue de contenu opérationnel.
Le premier enjeu concret auquel se heurte l'acteur politique, sur le terrain, est celui de la participation. La participation électorale n'est pas affaire de mobilisation conjoncturelle : c'est un indicateur structurel de la qualité du lien entre le citoyen et les institutions. Et les chiffres, sur ce point, sont éloquents. À l'approche du scrutin de 2026, la révision exceptionnelle des listes électorales a permis d'enregistrer près de 15,8 millions d'électrices et d'électeurs. Les partis doivent comprendre que la bataille de la participation ne se gagne pas par un discours mobilisateur dans les dernières semaines avant le scrutin, mais par des programmes qui touchent réellement le quotidien des citoyens tout au long du mandat, de quoi redonner au bulletin de vote sa signification d'outil de changement réel, plutôt que celle d'un rituel périodique vide de sens.
Si cette crise de la participation concerne l'ensemble des Marocains, elle prend une acuité particulière chez une catégorie bien précise - à la fois la plus nombreuse et la moins présente dans les urnes : la jeunesse. Selon les données officielles sur la composition par âge du corps électoral, les jeunes de la tranche 18-34 ans ne représentent que 19 % des inscrits, contre 29 % pour les 60 ans et plus, alors que les moins de trente ans constituent, selon le Recensement général de la population et de l'habitat de 2024, près de 47,9 % de la population du royaume. Ce désengagement électoral rejoint une réalité économique tout aussi préoccupante : le taux de chômage chez les 15-24 ans a atteint 29,2 % au niveau national au premier trimestre 2026 (38 % en milieu urbain), tandis que le taux d'emploi rémunéré de cette tranche d'âge ne dépasse pas 16,6 %. Selon un rapport du Haut-Commissariat au Plan (avril 2026), 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation - catégorie dite NEET -, soit environ 33 % de cette classe d'âge, près du double de la moyenne mondiale, estimée à 23 %.
Ce climat de découragement a trouvé une traduction dramatique fin juillet et début août 2026, lorsque les points de passage vers les villes occupées de Ceuta et Melilla ont été le théâtre de mouvements collectifs impliquant plus de 41 000 personnes – environ 40 000 vers Ceuta et 1 135 vers Melilla –, à l'origine de morts et de blessés. Au niveau officiel, ces mouvements ont été attribués à plusieurs facteurs, dont la désinformation numérique et l'action de réseaux de traite d'êtres humains... une lecture légitime, qui ne dispense pas pour autant de la question structurelle que posent les chiffres économiques évoqués plus haut. Les partis doivent passer du discours général sur le « soutien à la jeunesse » à des engagements mesurables : des programmes d'insertion professionnelle aux objectifs et échéances précis pour la catégorie NEET, un travail sur l'élévation du taux d'activité économique des femmes, et des approches sérieuses pour traiter la migration irrégulière à la racine, dans ses dimensions économique et sociale, et pas seulement sécuritaire.
Outre ce défi générationnel immédiat, le Maroc doit affronter un dossier tout aussi urgent, bien qu'en apparence plus lointain et plus technique : l'avenir des régimes de retraite. Selon des données officielles, la Caisse marocaine des retraites enregistre un déficit évalué à environ 7,8 milliards de dirhams, avec un horizon de soutenabilité qui ne dépasse pas 2028, date à laquelle ses réserves, de l'ordre de 70 milliards de dirhams, seront épuisées, l'obligeant ensuite à mobiliser près de 14 milliards de dirhams par an pour couvrir ce déficit. D'autres régimes, comme le Régime collectif d'allocation de retraite ou la Caisse nationale de sécurité sociale, enregistrent eux aussi des déficits techniques, même si leurs horizons de soutenabilité sont plus éloignés. Ce dossier engage directement un contrat social entre générations : tout report supplémentaire de la réforme alourdit le fardeau des générations futures, et toute réforme improvisée, menée sans véritable dialogue social, menace la stabilité sociale et entame la confiance dans les institutions. Les partis doivent sortir de la logique floue de la « promesse de ne pas toucher aux droits acquis », et proposer à la place une vision claire pour garantir la pérennité des régimes sans sacrifier l'équité dans la répartition de l'effort entre générations et catégories sociales.
Si le dossier des retraites met à l'épreuve la capacité du gouvernement à honorer ses engagements existants envers les retraités, un autre dossier met à l'épreuve sa capacité à tenir ses grandes promesses réformatrices : la mise en œuvre du nouveau modèle de développement. Depuis le discours d'octobre 2017, le Maroc a engagé un chantier de refonte de son modèle de développement, couronné par le rapport de la Commission spéciale sur le modèle de développement, et une perspective stratégique à l'horizon 2035 axée sur le capital humain, l'inclusion économique et sociale, et la réduction des inégalités. Mais le passage d'une vision stratégique à des résultats tangibles demeure, au Maroc, le maillon faible de toute grande réforme. Ce qui est attendu des partis aujourd'hui n'est pas de reproduire, dans leurs programmes électoraux, le discours général sur le « nouveau modèle de développement », mais de proposer une lecture critique de ce qui a réellement été accompli depuis 2021, de ce qui reste en suspens, assortie d'engagements précis sur les mécanismes de suivi et d'évaluation, de sorte que la prochaine législature soit une étape d'accélération de la mise en œuvre, et non une nouvelle occasion de renouveler le discours sur la réforme sans réforme effective.
Au cœur de tous ces dossiers, de la participation aux retraites, en passant par le modèle de développement, une seule et même question s'impose avec insistance : les Marocains croient-ils que les promesses se traduiront réellement en résultats ? C'est ce qui nous ramène directement à la question de la confiance dans les institutions et de la moralisation de la vie publique. On ne peut parler de renforcement de cette confiance sans parler de transparence, de reddition de comptes, de lutte contre les conflits d'intérêts, de lutte contre la corruption, et de crédibilité des engagements électoraux. Car la confiance, comme le révèle le recul des taux d'inscription et de participation évoqué plus haut, ne se construit pas par le discours, mais par une adéquation progressive et tangible entre la promesse et le résultat. Les partis doivent s'astreindre à des mécanismes clairs d'autoévaluation : publier leurs programmes assortis d'indicateurs mesurables, s'engager à une évaluation périodique et rendue publique de la mise en œuvre de leurs programmes en cas d'accès aux responsabilités, et renouveler les élites politiques de manière à ouvrir la voie à de nouvelles compétences et à de nouvelles voix, notamment issues de cette jeunesse aujourd'hui absente des lieux de décision, comme elle l'est des listes électorales.
Aux côtés de ces chantiers à dominante sociale et institutionnelle, s'impose un autre chantier majeur, tout aussi significatif sur le plan politique : l'organisation par le Maroc de la Coupe du monde 2030, en partenariat avec l'Espagne et le Portugal. Cet événement représente une opportunité économique exceptionnelle, mais constitue dans le même temps un test de la capacité du pays à transformer un événement sportif en héritage durable pour le développement. Le Maroc mobilise un vaste programme d'investissement pour l'extension et la modernisation de ses réseaux ferroviaires, routiers, aéroportuaires, de ses stades et de ses infrastructures urbaines... Ces programmes posent une question éminemment politique : toutes les régions du royaume profiteront-elles de cette dynamique dans une mesure comparable, ou les investissements se concentreront-ils sur les seules villes hôtes ? Cet effort dans les infrastructures s'accompagnera-t-il d'un investissement parallèle dans le capital humain et l'emploi local, garantissant un impact social qui dépasse la seule année de l'organisation ? Les partis doivent poser clairement ces questions dans leurs programmes, plutôt que de se contenter d'une célébration générale de l'événement sportif.
Ces enjeux ne dressent pas un inventaire exhaustif de tout ce que vit le Maroc aujourd'hui, mais ils constituent, ensemble, le socle minimal que devrait comporter tout programme électoral sérieux.
Le véritable enjeu des élections de 2026 ne réside pas seulement dans le nombre de sièges que remportera tel ou tel parti, mais dans la capacité de la classe politique marocaine, dans toutes ses composantes, à répondre à ces enjeux avec crédibilité et transparence de manière à reconstruire le pont entre le citoyen et les institutions, et en particulier avec les jeunes générations, qui attendent aujourd'hui, plus que jamais, des signes clairs que leur voix est entendue et que leur avenir est pris en considération.












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