Par Rachid Boufous
Nous affirmons depuis longtemps que l’école publique marocaine est gratuite, alors que cette gratuité s’arrête souvent à la porte de la classe, puisque les familles continuent de payer les manuels, les cahiers, les fournitures et le cartable, puis le transport lorsque l’établissement se trouve loin du domicile, et enfin le déjeuner lorsque l’enfant passe toute la journée hors de chez lui, de sorte que nous avons fini par considérer comme des charges privées des dépenses qui conditionnent pourtant directement la possibilité d’accéder à l’enseignement public et, surtout, d’y rester.
Le Maroc scolarise environ 6,77 millions d’élèves dans le public, du primaire au baccalauréat, et consacre près de 97 milliards de dirhams à l’Éducation nationale et au préscolaire, ce qui constitue un effort considérable, mais quelque 276.000 jeunes quittent encore chaque année le système sans qualification, avec une concentration particulièrement préoccupante au collège, qui accueille moins de 30 % des effectifs mais concentre plus de la moitié des abandons, tandis que le monde rural demeure particulièrement exposé, avec environ deux millions d’élèves au primaire, 800.000 seulement au collège et moins de 300.000 au lycée.
Cette chute devrait nous obliger à regarder au-delà des programmes, des langues d’enseignement ou des méthodes pédagogiques, car le passage du primaire au collège correspond précisément au moment où l’école de proximité devient un établissement de bassin parfois situé à cinq, dix ou vingt kilomètres du domicile, tandis que l’adolescent commence à coûter davantage à sa famille en transport, en alimentation et en fournitures, au moment même où il pourrait également contribuer économiquement au foyer.
Une réforme de la gratuité réelle pourrait donc reposer sur trois garanties simples : fournir gratuitement à chaque élève du public ses manuels, son cartable, ses cahiers et ses fournitures, assurer gratuitement son transport lorsque la distance ou l’isolement le justifient et garantir qu’il puisse déjeuner pendant sa journée de classe sans que le revenu de ses parents décide s’il mange ou non.
Le premier volet coûterait environ 1,9 milliard de dirhams par an, sur la base d’un achat public massif permettant de fournir un équipement complet pour environ 250 dirhams au primaire, 300 au collège et 350 au lycée, tandis que le transport scolaire, porté progressivement d’environ 650.000 bénéficiaires aujourd’hui à près de 1,3 million, représenterait autour de 6 milliards de dirhams annuels, comprenant chauffeurs, carburant ou électricité, entretien, assurances, accompagnateurs et exploitation, avec un investissement initial d’environ 4 milliards pour renforcer la flotte, financé sur douze à quinze ans par l’État, les collectivités territoriales et le Fonds d’Équipement Communal plutôt que payé intégralement sur un seul exercice budgétaire.
Le déjeuner serait le poste principal, autour de 28 milliards de dirhams par an, mais il serait inutile de construire partout des cuisines, des réfectoires et des chaînes du froid mobilisant encore 15 à 20 milliards d’investissements, puisqu’en ville une carte-déjeuner de 25 dirhams par jour de présence pourrait être utilisée auprès de restaurants, boulangeries, traiteurs et commerces agréés proposant des formules nutritionnelles conventionnées, tandis qu’en milieu rural, lorsque aucune cantine fonctionnelle n’existe, une allocation de 20 dirhams par jour de présence serait versée mensuellement au parent ou au tuteur, les internats, Dar Taliba, écoles communautaires et cantines rurales efficaces étant naturellement conservés.
Ce projet pourrait paraître extraordinairement ambitieux si d’autres pays n’avaient pas déjà démontré que ses différentes composantes peuvent fonctionner à très grande échelle, et l’exemple le plus intéressant pour le Maroc est probablement celui du Brésil, notamment depuis les réformes engagées et renforcées sous les présidences de Lula, qui ont progressivement articulé alimentation scolaire, soutien aux familles, transport rural et distribution gratuite de matériels pédagogiques dans une politique beaucoup plus large de lutte contre la pauvreté et l’exclusion scolaire.
Le Programme national d’alimentation scolaire brésilien sert aujourd’hui autour de quarante millions d’élèves de l’enseignement public, tandis que la réforme adoptée sous Lula a lié une partie des achats alimentaires scolaires à l’agriculture familiale, transformant ainsi le repas de l’enfant en débouché économique pour les petits producteurs locaux ; c’est une idée que le Maroc pourrait parfaitement reprendre dans ses cantines rurales en réservant une partie des marchés aux coopératives agricoles, aux éleveurs, aux producteurs de fruits, de lait, de céréales et aux circuits courts régionaux.
Le Brésil a également développé avec Caminho da Escola et le PNATE une véritable politique de transport scolaire rural, avec des autobus standardisés adaptés aux territoires difficiles, financés conjointement par l’État fédéral, les collectivités et des mécanismes de crédit de long terme, tandis que Bolsa Família a démontré qu’un transfert monétaire lié à la fréquentation scolaire pouvait modifier directement l’arbitrage économique des familles pauvres ; le parallèle avec une allocation alimentaire rurale conditionnée à la présence de l’élève est évident, tout comme l’est celui du programme brésilien de distribution massive de manuels gratuits avec notre proposition de Cartable National.
La Finlande offre un autre modèle, plus ancien et plus radical, puisqu’elle considère depuis longtemps que la gratuité de l’école comprend le repas quotidien, les matériels pédagogiques et le transport lorsque le trajet est trop long ou dangereux, ce qui signifie que l’État ne sépare pas artificiellement l’enseignement des conditions matérielles permettant de le recevoir.
L’Inde démontre de son côté que la taille n’est pas un obstacle insurmontable, puisque son programme PM POSHAN fournit quotidiennement un repas scolaire à plus de cent millions d’enfants, tandis que le Chili a construit autour de la JUNAEB une institution spécialisée capable de coordonner alimentation, fournitures et soutien social autour de l’élève plutôt que de disperser les responsabilités entre plusieurs administrations qui ne se parlent pas toujours.
Ces expériences étrangères ne doivent évidemment pas être copiées mécaniquement, car le Maroc possède sa géographie, ses institutions, ses finances publiques et ses propres structures sociales, mais elles démontrent une chose essentielle : nous ne sommes pas devant une utopie administrative, puisque chaque élément de la réforme fonctionne déjà ailleurs, parfois pour des populations scolaires cinq, dix ou vingt fois supérieures à la nôtre.
Le régime complet coûterait environ 36 milliards de dirhams par an, soit quelque 5 300 dirhams par élève ou moins de trente dirhams par jour de classe, ce qui représente un peu plus de 2 % du PIB et autour de 4,7 % des charges totales de l’État, mais cette somme ne devrait surtout pas être engagée immédiatement, puisque la priorité doit aller là où le décrochage est le plus important et où chaque dirham dépensé produit le plus d’effet, c’est-à-dire au monde rural et au collège.
Une première phase pourrait donc généraliser le cartable gratuit à tous les élèves, doubler progressivement la capacité du transport scolaire et assurer le déjeuner aux quelque 3,09 millions d’élèves ruraux, pour environ 19 milliards de dirhams par an, avant d’étendre dans un second temps le dispositif alimentaire aux collégiens et lycéens urbains, puis au primaire urbain lorsque les mécanismes auront été testés, les recettes sécurisées et les résultats mesurés.
Le financement existe sans augmenter la TVA générale ni taxer davantage les produits essentiels, en redéployant environ 3,8 milliards de dispositifs déjà consacrés aux mêmes objectifs, en réexaminant une partie des 32 milliards de niches fiscales, en recherchant 7 milliards d’économies dans près de 94 milliards de dépenses de matériel et de fonctionnement de l’État, en améliorant le ciblage de la compensation sans pénaliser les ménages vulnérables, en renforçant le recouvrement fiscal, en mobilisant davantage les entreprises publiques rentables et les collectivités territoriales, puis en demandant un effort limité aux fiscalités du tabac et de l’alcool.
Le Brésil, la Finlande, l’Inde ou le Chili nous montrent finalement que l’école gratuite ne se définit pas seulement par l’absence de droits d’inscription, mais par la capacité réelle donnée à l’enfant de venir, de rester, de manger et de travailler, et peut-être est-il temps que le Maroc accomplisse à son tour ce passage décisif entre une gratuité juridique que nous proclamons depuis longtemps et une gratuité matérielle que les familles pourraient enfin ressentir dans leur vie quotidienne.
Le plus important dans ces propositions, que nous pouvons réaliser, est de voir l’avenir de nos enfants, afin qu’ils aient chacun et chacune toutes les chances de s’en sortir.
Car avant d’apprendre, encore faut-il pouvoir rester à l’école…












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