Au Maroc, les transformations en cours dans la démographie, la structure familiale, la géographie économique et les inégalités de pauvreté imposent le passage d’une logique de « programmes fragmentés » à une logique de « systèmes régionaux intégrés ».
La nouvelle Charte de l’investissement ne fonctionne plus uniquement selon une logique d’incitation générale ; elle intègre également une prime territoriale visant à réduire les disparités entre provinces et préfectures, une prime sectorielle orientant les investissements vers les secteurs prioritaires, ainsi qu’un soutien spécifique aux projets stratégiques et aux TPME.
En 2025, une étape supplémentaire a été franchie avec la définition de branches d’activités par région dans le cadre du soutien aux TPME.
Il s’agit d’une évolution majeure, car elle traduit un début de corrélation entre incitation économique et spécificité territoriale. C’est précisément la colonne vertébrale du concept de « groupes territoriaux de compétitivité ».
La première raison qui rend cette transformation nécessaire aujourd’hui est l’évolution démographique et sociale. Les résultats du RGPH 2024 montrent que la population du Maroc a atteint 36,83 millions d’habitants, avec un ralentissement notable de la croissance démographique à 0,85 % par an entre 2014 et 2024, contre 1,25 % au cours de la décennie précédente.
Parallèlement, la taille moyenne des ménages est passée de 4,6 à 3,9 personnes, la proportion de ménages composés d’une seule personne a atteint 11,1 %, et la part des ménages dirigés par des femmes s’élève à 19,2 %.
Cela signifie que la demande sociale et économique au sein des régions n’est plus la même :
Le Rapport sur la famille 2025 confirme que la structure sociale entre elle aussi dans une nouvelle phase.
Environ 73 % des ménages appartiennent désormais au modèle nucléaire, contre 60,8 % en 1995, avec des mutations dans les relations familiales, des inquiétudes quant à la cohésion familiale et des effets liés à la numérisation et à l’évolution des valeurs.
D’un point de vue économique, il ne s’agit pas seulement d’une observation sociologique ; cela indique que la région compétitive doit offrir un cadre de vie, et pas uniquement un environnement d’investissement.
L’investisseur d’aujourd’hui ne recherche pas seulement du foncier industriel ; il recherche également une ville vivable, des services, une éducation, un système de santé, des transports et une certaine sécurité sociale pour la main-d’œuvre.
Ainsi, le climat des affaires en 2026 n’est plus uniquement un dossier administratif ; il devient un enjeu territorial et social.
La deuxième raison réside dans le fait que la cartographie de la pauvreté ne permet plus de politiques horizontales uniformes.
La dernière actualisation de la pauvreté multidimensionnelle indique un taux national de 6,8 % en 2024, mais avec des disparités significatives entre régions, provinces et communes.
Environ 72 % des personnes en situation de pauvreté multidimensionnelle vivent en milieu rural.
Cela signifie que tout groupe territorial de compétitivité doit être construit non seulement sur l’investissement, mais également sur une inclusion productive, en reliant les routes aux zones agricoles, en intégrant l’eau, l’énergie et la connectivité numérique, en connectant la formation aux chaînes de valeur, et en transformant la vulnérabilité en potentiel économique.
La région n’est donc pas seulement un espace d’attraction du capital ; elle est également un espace de libération des capacités productives latentes. La troisième raison tient à la géographie économique marocaine, qui fonctionne déjà selon une logique implicite de spécialisation.
Les analyses du HCP sur la structure de la valeur ajoutée par région montrent que Rabat-Salé-Kénitra présente un poids élevé du secteur tertiaire, que l’industrie est particulièrement présente à Tanger-Tétouan-Al Hoceïma et fortement concentrée à Casablanca-Settat, tandis que l’agriculture et l’emploi qui y est associé restent déterminants dans plusieurs régions de l’intérieur.
Autrement dit, le Maroc ne part pas de zéro. Des formes de spécialisation régionale existent déjà, mais elles n’ont pas encore été transformées en systèmes complets de pilotage économique régional.
Cette lecture est renforcée par la cartographie des entreprises.
Il s’agit d’un indicateur déterminant : le tissu économique marocain est vaste et fortement territorialisé, mais il n’est ni réparti de manière homogène, ni caractérisé par le même niveau de qualité ou de valeur ajoutée entre les régions.
L’enjeu n’est donc pas seulement d’augmenter le nombre d’entreprises, mais de les organiser en groupes territoriaux capables de générer une valeur plus élevée et de les connecter au financement, aux compétences, à l’export et à l’innovation.
Une autre réalité ne doit pas être édulcorée : l’économie marocaine conserve un poids important du secteur informel.
Les résultats 2023/2024 indiquent environ 2,03 millions d’unités de production informelles, représentant 33,1 % de l’emploi non agricole et 13,6 % de la valeur ajoutée hors agriculture et administration.
Ces chiffres sont explicites : il est impossible de construire une compétitivité régionale solide si près d’un tiers de l’emploi non agricole demeure en dehors des mécanismes de productivité, d’organisation, de financement et de suivi.
Le groupe territorial de compétitivité doit donc constituer un mécanisme progressif d’intégration de l’informel, grâce aux infrastructures, à l’accompagnement, à la microfinance, aux incitations et à la connexion de l’activité locale à une demande structurée.
Sur le plan du marché du travail, la situation impose également une transformation. Le HCP indique un taux de chômage de 13,3 % en 2024, avec des difficultés accrues d’insertion, notamment pour les jeunes et les femmes.
Cela implique le passage de politiques nationales générales de l’emploi à des politiques régionales alignées sur les chaînes de valeur. Une région industrielle nécessite des compétences différentes d’une région agricole, touristique, numérique, maritime ou logistique.
L’emploi doit donc évoluer d’une logique de « programmes de soutien » vers une logique de « conception économique territoriale ».
Le Maroc dispose déjà de bases importantes pour construire ce modèle.
Deuxièmement, des infrastructures structurantes créant de véritables corridors de valeur, notamment le lancement des travaux de la LGV Kénitra-Marrakech sur 430 km supplémentaires, un programme d’investissement aéroportuaire de 38 milliards de dirhams pour la période 2025-2030, l’avancement des grands ports tels que Nador West Med et Dakhla Atlantique, ainsi que le projet de gazoduc Afrique-Atlantique estimé à environ 25 milliards de dollars.
Ces projets ne sont pas isolés : ils constituent les nerfs d’une nouvelle géographie économique. Troisièmement, l’économie marocaine a démontré une certaine résilience, avec une croissance de 3,8 % en 2024 et une estimation d’environ 5 % pour le premier trimestre 2026 selon le HCP, portée par la reprise agricole et la solidité relative de la demande intérieure.
Les groupes territoriaux de compétitivité se construisent plus facilement dans une phase de dynamique économique que dans un contexte de contraction généralisée. Le défi n’est donc pas l’absence de mouvement, mais la transformation de ce mouvement en architecture de valeur.
Dans cette perspective, le groupe territorial de compétitivité peut être défini comme un système régional coordonné reliant un moteur économique central, une infrastructure logistique, un système de formation, un dispositif de financement, un écosystème d’innovation et une gouvernance opérationnelle, afin de transformer les ressources, la population et la localisation en valeur ajoutée, en emplois, en revenus et en exportations.
Il ne s’agit pas d’un simple regroupement de projets, mais d’un système d’exploitation régional de la valeur.
Tanger-Tétouan-Al Hoceïma autour de l’industrie, de la logistique et de l’export ; Casablanca-Settat autour de l’industrie avancée, de la finance et du leadership entrepreneurial ; Rabat-Salé-Kénitra autour de l’économie de la connaissance et des services supérieurs ; Souss-Massa autour de l’agriculture d’exportation, de l’agro-industrie et du tourisme ; l’Oriental autour du nouveau port, de l’énergie et de la connectivité méditerranéenne ; les régions du Sud autour de l’économie bleue, de la logistique atlantique, des énergies renouvelables et du lien avec l’Afrique.
Ce modèle repose sur une déduction fondée sur la structure des grands projets, les disparités régionales et la logique de spécialisation territoriale qui commence à apparaître officiellement dans les politiques d’investissement et de soutien aux TPME.
Cependant, la réussite de ce modèle dépend de la capacité à éviter une erreur classique : construire l’infrastructure plus rapidement que l’écosystème qui doit l’entourer.
Un port sans zone logistique intelligente reste incomplet ; une zone industrielle sans formation professionnelle adaptée reste limitée ; une incitation financière sans accompagnement des PME reste insuffisante ; une autoroute non connectée aux territoires productifs reste sous-optimisée ; une numérisation sans intégration de l’informel reste décorative.
La stratégie perd son efficacité lorsqu’elle se réduit à du béton sans chaîne de valeur.
Les groupes territoriaux de compétitivité doivent donc être conçus selon cinq couches interdépendantes : le secteur moteur, l’entreprise, la compétence, la logistique et la gouvernance opérationnelle.
L’intégration de la cartographie de la pauvreté, du rapport sur la famille et du RGPH dans le débat économique devient ainsi particulièrement pertinente. Ces outils n’indiquent pas seulement où se situent les vulnérabilités sociales, mais aussi où doivent être construites les bases de l’attractivité économique.
Une région caractérisée par une pauvreté rurale élevée nécessite un groupe territorial fondé sur l’accès à l’eau, à la connectivité, à la valorisation agricole et aux chaînes de transformation.
Une région confrontée au chômage des jeunes nécessite une articulation plus rapide entre formation et insertion professionnelle.
En résumé, la compétitivité régionale réelle commence par une lecture socio-démographique précise, et non par une simple campagne de promotion de l’investissement.
Le signal faible le plus important est que le Maroc évolue d’une économie dont la trajectoire est déterminée principalement par la capitale économique vers une économie pouvant être pilotée par un réseau intégré de pôles régionaux, à condition que leur interconnexion soit optimisée.
Un deuxième signal est que l’État commence à différencier les incitations selon le territoire et le secteur, ouvrant la voie à une forme de tarification territoriale intelligente de l’investissement.
Un troisième signal est que les grandes infrastructures en cours ne sont pas uniquement des projets de transport, mais des instruments de recomposition de la géographie économique nationale à l’horizon 2030.
Si ces infrastructures ne sont pas transformées en groupes territoriaux de compétitivité, il existe un risque de gagner l’infrastructure mais de perdre la valeur.
Le scénario gagnant consiste donc à mettre en place des groupes territoriaux régionaux dotés de budgets, d’indicateurs, de mécanismes contractuels et d’instances de pilotage reliant la région au secteur privé, à l’université, au système de formation et au financement.
C’est le seul scénario capable de transformer la région d’un cadre administratif en une véritable machine de production de valeur.
Aujourd’hui, le Maroc dispose d’atouts qu’il ne possédait pas il y a quelques années : des données statistiques plus précises, une charte d’investissement plus intelligente, des infrastructures plus ambitieuses et des projets structurants redessinant la carte économique.
Les groupes territoriaux de compétitivité constituent le cadre organisationnel permettant d’intégrer ces éléments à l’échelle régionale productive.
Ainsi, les groupes territoriaux de compétitivité ne représentent pas seulement une nouvelle idée ; ils peuvent constituer la forme opérationnelle permettant au Maroc de passer de « l’investissement dans les régions » à « la production de valeur par les régions ».
La différence entre ces deux approches est considérable : la première dépense, la seconde génère du rendement.
Par Amine Sami.












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