Défendre un bilan public n’est pas un exercice de communication. C’est un exercice de démonstration.
Et dans le cas de l’efficacité énergétique au Maroc, la difficulté tient aujourd’hui en une formule devenue à la fois pratique et embarrassante : 6,58 % d’économie d’énergie réalisés en 2020, selon un indicateur attribué à l’AMEE et repris publiquement par la ministre Leila Benali début 2025, avec la précision importante que cet indicateur était alors “en cours d’actualisation”. Autrement dit, le chiffre existe. Mais il arrive entouré d’un halo de flou méthodologique qui empêche, pour l’instant, d’en faire une pièce maîtresse d’un plaidoyer sérieux.
Or le sujet est trop lourd pour rester dans l’approximation. Le Maroc demeure structurellement dépendant des importations d’énergie. Le Conseil de la concurrence rappelle que la facture énergétique à l’importation a atteint près de 50 MMDH en 2020, 76 MMDH en 2021, plus de 153 MMDH en 2022, avant de retomber à 122 MMDH en 2023. Plus récemment, les données relayées à partir des statistiques de l’Office des changes situent encore la facture autour de 107,6 MMDH en 2025, ce qui confirme une vulnérabilité persistante, même en phase d’accalmie relative des cours. Dans un tel contexte, chaque point d’efficacité énergétique compte. Mais précisément parce qu’il compte, il doit être traçable.
Le problème n’est donc pas de contester par réflexe le 6,58 %. Le problème est plus simple, et plus exigeant :
De quoi parle-t-on exactement ?
S’agit-il d’une économie sur la consommation finale nationale ?
D’un écart par rapport à un scénario tendanciel ? D’un agrégat de mesures sectorielles modélisées ?
D’un gain constaté sur un périmètre limité, ensuite extrapolé ?
Tant que cette mécanique n’est pas publiée noir sur blanc, le chiffre demeure politiquement commode, mais techniquement fragile. Et un chiffre fragile ne protège pas un bilan ; il l’expose.
Ce doute n’est pas une fantaisie de polémiste. Il est déjà inscrit dans les observations officielles. Dès son rapport sur la mise en œuvre du dispositif d’efficacité énergétique, la Cour des comptes relevait l’absence de modalités de mesure, de comptabilisation et de suivi des performances, ainsi que la non-disponibilité de données actualisées. Elle soulignait aussi l’absence de tableaux de bord suffisants pour apprécier les effets réels des mesures et, plus fondamentalement, la difficulté d’évaluer l’écart entre consommation observée et situation de référence optimale. Dit autrement : l’État marocain avait lui-même diagnostiqué, noir sur blanc, une faiblesse de l’appareil MRV — measurement, reporting, verification — bien avant que le débat ne revienne sur la table.
C’est ici que l’argument critique devient paradoxalement un argument de défense. Car oui, Madame la ministre, on peut défendre une politique d’efficacité énergétique au Maroc. On peut même rappeler qu’elle a un cadre, des instruments et des secteurs prioritaires. Le ministère a exposé une stratégie à l’horizon 2030 structurée autour des transports, de l’industrie, du bâtiment, de l’éclairage public et de l’agriculture.
Le cap officiel affiché est clair : environ 20 % d’économie d’énergie à l’horizon 2030, avec près de 80 mesures et des gains sectoriels attendus de 24 % dans les transports, 22 % dans l’industrie, 14 % dans le bâtiment et 13 % dans l’éclairage public. Des projets existent aussi sur le papier et parfois sur le terrain : audits obligatoires, programmes dans les administrations, éclairage public, mosquées, accompagnement industriel, renforcement des capacités.
On peut également rappeler que le cadre réglementaire s’est épaissi. Le décret relatif à l’audit énergétique obligatoire a été publié, avec une périodicité de cinq ans, des obligations de transmission, un rapport annuel sur la mise en œuvre des plans d’efficacité et une mission explicite de l’AMEE en matière de contrôle qualité, de base de données et de remontée annuelle des résultats. En théorie, cela fournit justement l’ossature qui permettrait de documenter un bilan. En théorie seulement, car la question décisive n’est plus l’existence du dispositif juridique, mais son rendement documentaire réel : combien d’audits ont été réalisés, sur quels sites, avec quelles économies mesurées, et avec quel suivi public consolidé ?
Autrement dit, le débat a changé d’époque. Pendant longtemps, le Maroc pouvait encore défendre ses retards en invoquant la montée en charge des programmes, la lenteur des textes ou le besoin d’apprentissage institutionnel. Cette ligne de défense est de moins en moins tenable. La Cour des comptes signalait déjà en 2018 des retards réglementaires, des carences de financement et un déficit de données. Le ministère répondait alors qu’un système d’information, un observatoire et des mécanismes de pilotage centralisé étaient en cours de mise en place. Nous sommes en 2026. Huit ans après ce diagnostic, cinq ans après l’adoption de la stratégie 2030, et plus d’un an après la réaffirmation politique du chiffre de 6,58 %, la vraie question est désormais celle de la preuve consolidée et publique.
C’est d’autant plus important que l’efficacité énergétique n’est pas une politique spectaculaire. Une centrale solaire, un parc éolien, une interconnexion : cela se voit. Une économie d’énergie, elle, ne se voit pas ; elle se mesure. C’est pourquoi les pays qui réussissent dans ce domaine finissent presque toujours par publier des bilans granularisés : secteur par secteur, programme par programme, parfois installation par installation. Sans cela, l’efficacité énergétique devient un territoire idéal pour les objectifs déclaratifs, les agrégats flatteurs et les imputations impossibles à vérifier de l’extérieur. Et c’est injuste pour les projets qui, eux, existent réellement.
Car des indices montrent qu’il y a bien matière à raconter quelque chose de sérieux. Votre ministère met en avant des actions concrètes : diagnostic énergétique de 600 mosquées, actions pilotes dans l’éclairage public, programmes de gestion de l’énergie dans les administrations, montée en compétence de professionnels, repositionnement de la SIE comme Super ESCO publique pour accompagner les projets dans les bâtiments publics, l’éclairage public, l’industrie et la mobilité électrique. Le projet d’appui à l’efficacité énergétique dans l’industrie évoque même des objectifs de formation, d’études de cas et d’adoption de systèmes de management de l’énergie. Il y a donc une matière administrative, technique et opérationnelle. Mais elle reste dispersée, et surtout insuffisamment convertie en preuve nationale consolidée.
“Madame la ministre, je voudrais défendre votre bilan, alors…” Alors publiez la chaîne de preuve. Publiez la méthode de calcul du 6,58 %. Publiez le périmètre retenu, l’année de référence, les hypothèses de contre-factuel, les projets comptabilisés, les volumes d’investissement mobilisés, les financeurs, les économies unitaires obtenues, et surtout leur persistance jusqu’en 2026. Publiez aussi le nombre d’audits réalisés, le nombre d’établissements assujettis, le taux de mise en œuvre des plans issus de ces audits, et un tableau de bord des gains réellement constatés. Ce serait la meilleure réponse aux sceptiques — et la meilleure protection contre les procès d’intention.
Parce qu’au fond, le débat n’oppose pas les partisans du gouvernement à ses critiques. Il oppose deux cultures de l’action publique. La première pense qu’un indicateur annoncé vaut presque résultat. La seconde considère qu’un résultat n’existe vraiment que s’il est documenté, vérifiable et durable. Sur l’efficacité énergétique, le Maroc ne manque plus seulement d’ambition ; il risque surtout de manquer de lisibilité. Or une politique illisible perd une partie de sa crédibilité, y compris lorsqu’elle produit des effets réels.
Alors oui, Madame la ministre, il est encore possible de défendre votre bilan. Mais il faut changer de registre. Ne plus demander au pays de croire un pourcentage. Lui montrer les preuves qui le fabriquent. Dans l’énergie, un mégawattheure économisé vaut autant qu’un mégawattheure produit. Mais en démocratie, une économie non publiée, non tracée et non vérifiée ne vaut jamais pleinement bilan. Elle vaut promesse de bilan. Et en 2026, cela ne suffit plus.
Or le sujet est trop lourd pour rester dans l’approximation. Le Maroc demeure structurellement dépendant des importations d’énergie. Le Conseil de la concurrence rappelle que la facture énergétique à l’importation a atteint près de 50 MMDH en 2020, 76 MMDH en 2021, plus de 153 MMDH en 2022, avant de retomber à 122 MMDH en 2023. Plus récemment, les données relayées à partir des statistiques de l’Office des changes situent encore la facture autour de 107,6 MMDH en 2025, ce qui confirme une vulnérabilité persistante, même en phase d’accalmie relative des cours. Dans un tel contexte, chaque point d’efficacité énergétique compte. Mais précisément parce qu’il compte, il doit être traçable.
Le problème n’est donc pas de contester par réflexe le 6,58 %. Le problème est plus simple, et plus exigeant :
De quoi parle-t-on exactement ?
S’agit-il d’une économie sur la consommation finale nationale ?
D’un écart par rapport à un scénario tendanciel ? D’un agrégat de mesures sectorielles modélisées ?
D’un gain constaté sur un périmètre limité, ensuite extrapolé ?
Tant que cette mécanique n’est pas publiée noir sur blanc, le chiffre demeure politiquement commode, mais techniquement fragile. Et un chiffre fragile ne protège pas un bilan ; il l’expose.
Ce doute n’est pas une fantaisie de polémiste. Il est déjà inscrit dans les observations officielles. Dès son rapport sur la mise en œuvre du dispositif d’efficacité énergétique, la Cour des comptes relevait l’absence de modalités de mesure, de comptabilisation et de suivi des performances, ainsi que la non-disponibilité de données actualisées. Elle soulignait aussi l’absence de tableaux de bord suffisants pour apprécier les effets réels des mesures et, plus fondamentalement, la difficulté d’évaluer l’écart entre consommation observée et situation de référence optimale. Dit autrement : l’État marocain avait lui-même diagnostiqué, noir sur blanc, une faiblesse de l’appareil MRV — measurement, reporting, verification — bien avant que le débat ne revienne sur la table.
C’est ici que l’argument critique devient paradoxalement un argument de défense. Car oui, Madame la ministre, on peut défendre une politique d’efficacité énergétique au Maroc. On peut même rappeler qu’elle a un cadre, des instruments et des secteurs prioritaires. Le ministère a exposé une stratégie à l’horizon 2030 structurée autour des transports, de l’industrie, du bâtiment, de l’éclairage public et de l’agriculture.
Le cap officiel affiché est clair : environ 20 % d’économie d’énergie à l’horizon 2030, avec près de 80 mesures et des gains sectoriels attendus de 24 % dans les transports, 22 % dans l’industrie, 14 % dans le bâtiment et 13 % dans l’éclairage public. Des projets existent aussi sur le papier et parfois sur le terrain : audits obligatoires, programmes dans les administrations, éclairage public, mosquées, accompagnement industriel, renforcement des capacités.
On peut également rappeler que le cadre réglementaire s’est épaissi. Le décret relatif à l’audit énergétique obligatoire a été publié, avec une périodicité de cinq ans, des obligations de transmission, un rapport annuel sur la mise en œuvre des plans d’efficacité et une mission explicite de l’AMEE en matière de contrôle qualité, de base de données et de remontée annuelle des résultats. En théorie, cela fournit justement l’ossature qui permettrait de documenter un bilan. En théorie seulement, car la question décisive n’est plus l’existence du dispositif juridique, mais son rendement documentaire réel : combien d’audits ont été réalisés, sur quels sites, avec quelles économies mesurées, et avec quel suivi public consolidé ?
Autrement dit, le débat a changé d’époque. Pendant longtemps, le Maroc pouvait encore défendre ses retards en invoquant la montée en charge des programmes, la lenteur des textes ou le besoin d’apprentissage institutionnel. Cette ligne de défense est de moins en moins tenable. La Cour des comptes signalait déjà en 2018 des retards réglementaires, des carences de financement et un déficit de données. Le ministère répondait alors qu’un système d’information, un observatoire et des mécanismes de pilotage centralisé étaient en cours de mise en place. Nous sommes en 2026. Huit ans après ce diagnostic, cinq ans après l’adoption de la stratégie 2030, et plus d’un an après la réaffirmation politique du chiffre de 6,58 %, la vraie question est désormais celle de la preuve consolidée et publique.
C’est d’autant plus important que l’efficacité énergétique n’est pas une politique spectaculaire. Une centrale solaire, un parc éolien, une interconnexion : cela se voit. Une économie d’énergie, elle, ne se voit pas ; elle se mesure. C’est pourquoi les pays qui réussissent dans ce domaine finissent presque toujours par publier des bilans granularisés : secteur par secteur, programme par programme, parfois installation par installation. Sans cela, l’efficacité énergétique devient un territoire idéal pour les objectifs déclaratifs, les agrégats flatteurs et les imputations impossibles à vérifier de l’extérieur. Et c’est injuste pour les projets qui, eux, existent réellement.
Car des indices montrent qu’il y a bien matière à raconter quelque chose de sérieux. Votre ministère met en avant des actions concrètes : diagnostic énergétique de 600 mosquées, actions pilotes dans l’éclairage public, programmes de gestion de l’énergie dans les administrations, montée en compétence de professionnels, repositionnement de la SIE comme Super ESCO publique pour accompagner les projets dans les bâtiments publics, l’éclairage public, l’industrie et la mobilité électrique. Le projet d’appui à l’efficacité énergétique dans l’industrie évoque même des objectifs de formation, d’études de cas et d’adoption de systèmes de management de l’énergie. Il y a donc une matière administrative, technique et opérationnelle. Mais elle reste dispersée, et surtout insuffisamment convertie en preuve nationale consolidée.
“Madame la ministre, je voudrais défendre votre bilan, alors…” Alors publiez la chaîne de preuve. Publiez la méthode de calcul du 6,58 %. Publiez le périmètre retenu, l’année de référence, les hypothèses de contre-factuel, les projets comptabilisés, les volumes d’investissement mobilisés, les financeurs, les économies unitaires obtenues, et surtout leur persistance jusqu’en 2026. Publiez aussi le nombre d’audits réalisés, le nombre d’établissements assujettis, le taux de mise en œuvre des plans issus de ces audits, et un tableau de bord des gains réellement constatés. Ce serait la meilleure réponse aux sceptiques — et la meilleure protection contre les procès d’intention.
Parce qu’au fond, le débat n’oppose pas les partisans du gouvernement à ses critiques. Il oppose deux cultures de l’action publique. La première pense qu’un indicateur annoncé vaut presque résultat. La seconde considère qu’un résultat n’existe vraiment que s’il est documenté, vérifiable et durable. Sur l’efficacité énergétique, le Maroc ne manque plus seulement d’ambition ; il risque surtout de manquer de lisibilité. Or une politique illisible perd une partie de sa crédibilité, y compris lorsqu’elle produit des effets réels.
Alors oui, Madame la ministre, il est encore possible de défendre votre bilan. Mais il faut changer de registre. Ne plus demander au pays de croire un pourcentage. Lui montrer les preuves qui le fabriquent. Dans l’énergie, un mégawattheure économisé vaut autant qu’un mégawattheure produit. Mais en démocratie, une économie non publiée, non tracée et non vérifiée ne vaut jamais pleinement bilan. Elle vaut promesse de bilan. Et en 2026, cela ne suffit plus.












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