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Mon père avait trois peurs. Il m’a pourtant appris la tolérance XXL

​Chronique personnelle : confessions d’un fils devenu père et puis grand-père


Communiste, incroyant et marié à une étrangère : les trois cauchemars d’un père, les trois libertés possibles d’un fils.



Je peux l’avouer aujourd’hui.

Mon père, que Dieu l’accueille en Son infinie miséricorde, avait trois grandes peurs me concernant. Trois inquiétudes qui, à ses yeux, pouvaient transformer un séjour d’études en France en une véritable catastrophe familiale.

Que je devienne communiste.
Que je perde la foi.
Et que j’épouse une étrangère.


Dans cet ordre, peut-être. Quoique je me demande encore laquelle de ces trois éventualités lui aurait véritablement coûté le plus de sommeil.

Le plus extraordinaire, c’est que cet homme était probablement l’un des êtres les plus tolérants que j’aie connus. Et pourtant, c’était un fkih. Un homme de religion, de savoir, de tradition, formé à la prestigieuse université Al Quaraouiyine de Fès.

Un homme pour qui la foi n’était pas une opinion parmi d’autres, mais une manière d'habiter le monde.

Voilà le paradoxe que je porte en moi depuis des décennies : comment un homme aussi profondément attaché à ses convictions pouvait-il être aussi profondément respectueux de celles des autres ?

Je crois avoir mis toute une vie à comprendre la réponse.

Première peur : que Marx me vole à Dieu

Il faut se replacer dans l’époque. Partir étudier en France, ce n’était pas simplement traverser la Méditerranée pour obtenir un diplôme. C’était entrer dans un autre univers intellectuel, politique, culturel et moral.

La France universitaire était aussi celle des débats idéologiques, des mouvements étudiants, des lectures révolutionnaires, des contestations de l’autorité et des certitudes remises en question.

Et dans cette France-là, Karl Marx pouvait parfois paraître plus fréquentable que certains professeurs.

Pour mon père, le communisme n’était pas seulement une doctrine économique. Il représentait probablement une menace plus profonde : celle d’une pensée qui prétendait expliquer le monde sans avoir besoin de Dieu.

Je l’imagine se demandant si son fils allait revenir de France avec un diplôme dans une main et Le Capital dans l’autre. Peut-être craignait-il moins que je devienne communiste que de me voir devenir un homme enfermé dans une idéologie. Car, avec le recul, je me demande si sa véritable inquiétude n’était pas celle-là : qu’une certitude nouvelle vienne remplacer toutes les autres, sans laisser la moindre place au doute.

Il m’avait transmis une religion. Il redoutait peut-être que je lui revienne avec une autre religion, simplement privée de Dieu.

C’est toute l’ironie de certaines idéologies : elles commencent par promettre de libérer l’homme de ses dogmes et finissent parfois par lui en fabriquer de nouveaux.

Deuxième peur : que la raison me fasse perdre la foi

La deuxième inquiétude était certainement plus intime. Qu'allait devenir la foi de son fils au contact d’une société où croire relevait davantage du choix individuel que de l’évidence collective ?

Pour un homme formé à Al Quaraouiyine, le savoir et la foi n’étaient pas nécessairement des adversaires. Mais il savait sans doute que l’université moderne pouvait poser des questions auxquelles les réponses héritées ne suffisaient plus toujours.

Et moi, précisément, j’allais apprendre à poser des questions. Beaucoup de questions. Peut-être trop.

Avec le temps, j’ai compris qu’il existe une différence fondamentale entre hériter d’une croyance et choisir ce que l’on croit. La première se reçoit. La seconde se construit.

La première peut rassurer. La seconde oblige parfois à traverser l’incertitude.

Mon père craignait que je cesse de croire. Mais il ne m’avait jamais appris à cesser de réfléchir. C’est là toute la beauté de sa contradiction.

Il souhaitait préserver ma foi, mais il m’avait donné les instruments intellectuels qui me permettraient de l’interroger.

Il aurait pu exiger l’obéissance. Il avait préféré l’éducation. Et l’éducation, lorsqu’elle est véritable, contient toujours un risque pour celui qui la transmet : celui de voir l’élève penser autrement que le maître. Mon père voulait me transmettre ses réponses. Sans le savoir, il m’avait surtout transmis le courage de poser mes propres questions.

Troisième peur : qu’une étrangère m’éloigne des miens

Ah, la troisième peur ! Celle-là mérite presque une comédie familiale à elle seule.

Que je tombe amoureux d’une Française, ou de toute autre étrangère, et que je décide de l’épouser. Dans son esprit, j’imagine déjà les complications. Une autre langue à la maison. D’autres habitudes. D’autres fêtes. Une autre manière de cuisiner, de vivre, d’élever les enfants.

Et surtout cette question silencieuse qui traverse tant de familles : que restera-t-il de nous dans la génération suivante ?

Je ne crois pas que mon père ait nécessairement eu peur de l’étrangère en tant que personne.
Je crois qu’il avait peur de l’éloignement.
Peur que l’amour me fasse oublier mes racines.
Peur que la distance géographique devienne une distance culturelle.
Peur que ses petits-enfants ne comprennent plus les mots de leurs grands-parents.

Il y avait sans doute, derrière cette inquiétude, quelque chose de profondément humain.

Nous voulons tous que nos enfants découvrent le monde. Mais nous aimerions secrètement qu’ils le découvrent sans trop s’éloigner du nôtre. Nous leur souhaitons des ailes, à condition qu’ils continuent à reconnaître le nid.

Quelle contradiction admirablement paternelle !

Le fkih qui n’avait pas peur des différences

Mais voici ce qui me touche aujourd’hui plus que tout. Mon père pouvait craindre certaines idées sans mépriser ceux qui les défendaient. Il pouvait être profondément croyant sans transformer sa foi en tribunal permanent.

Il pouvait être attaché à ses traditions sans considérer que les autres traditions étaient nécessairement inférieures.

Il pouvait désapprouver sans humilier. Et surtout, il savait écouter. Cette qualité, je la trouve aujourd’hui plus rare que bien des diplômes.

Nous vivons dans un monde où chacun proclame sa tolérance à condition que l’autre pense à peu près comme lui.

On accepte la différence tant qu’elle reste décorative.
On célèbre la diversité tant qu’elle ne dérange pas nos convictions.
On revendique la liberté d’expression tout en supportant difficilement la contradiction.

Mon père, lui, appartenait à une autre école. Celle où l’on pouvait défendre fermement une conviction sans faire de son contradicteur un ennemi.

Celle où le désaccord n’impliquait pas la rupture.
Celle où l’on pouvait avoir peur pour son fils sans lui apprendre à avoir peur des autres.

Je ne veux pas idéaliser sa génération. Elle avait ses interdits, ses rigidités, ses contradictions.

Mais je refuse également cette facilité contemporaine qui consiste à regarder les anciens comme des êtres prisonniers de leur époque, tandis que nous serions miraculeusement devenus libres de tout préjugé.

Nos pères avaient leurs frontières. Nous avons les nôtres. Simplement, nous leur donnons des noms plus modernes.

Et si ses trois peurs n’en formaient qu’une seule ?

Avec les années, une autre lecture s’est imposée à moi. Et si mon père n’avait pas réellement peur du communisme, de l’incroyance ou d’un mariage avec une étrangère ?

Et s’il avait surtout peur de me perdre ? Non pas physiquement. Mais symboliquement.

Peur que son fils ne lui ressemble plus.
Peur que la transmission s’interrompe.

Peur que ce qu’il avait reçu de ses propres parents, et qu’il m’avait confié à son tour, disparaisse quelque part entre un amphithéâtre français, une bibliothèque universitaire et une histoire d’amour.

Il y a dans toute paternité une inquiétude presque tragique.

Nous élevons nos enfants pour qu’ils deviennent autonomes, puis nous découvrons que leur autonomie consiste précisément à pouvoir s’éloigner de nous.

Nous leur apprenons à marcher et nous nous étonnons qu’ils prennent une autre direction.
Nous leur enseignons à parler et nous sommes surpris qu’ils finissent par nous contredire.
Nous leur donnons accès au savoir et nous espérons secrètement qu’ils conserveront toutes nos certitudes.

Mon père n’échappait pas à cette contradiction. Moi non plus, probablement.

Car on devient souvent plus compréhensif envers ses parents à mesure que l’on découvre ses propres contradictions.

Ce que la France ne m’a pas enlevé. Je pourrais aujourd’hui dresser le bilan de mes années françaises.

Faire l’inventaire des idées rencontrées, des convictions ébranlées, des lectures qui m’ont transformé, des questions restées sans réponse.

Mais ce serait passer à côté de l’essentiel. Car la véritable question n’est pas de savoir si la France m’a changé.

Bien sûr qu’elle m’a changé.

À quoi servirait un voyage qui ne changerait rien à notre manière de voir le monde ?
À quoi servirait une université qui ne nous apprendrait qu’à répéter ce que nous savions déjà ?
À quoi servirait la rencontre avec l’autre si elle ne nous obligeait jamais à reconsidérer quelque chose de nous-mêmes ?

La question est plutôt celle-ci : qu’ai-je conservé de mon père à travers tous ces changements ?

Et ma réponse est simple.

J’ai conservé davantage que je ne le pensais.
Pas nécessairement toutes ses certitudes.
Pas nécessairement toutes ses inquiétudes.

Mais quelque chose de plus précieux : une certaine manière de considérer les êtres humains.

Ne pas réduire une personne à son idéologie.
Ne pas confondre la foi avec l’intolérance.
Ne pas prendre la différence culturelle pour une menace.
Ne pas croire que l’amour des siens exige la méfiance envers les autres.

Et surtout, ne jamais considérer que la force d’une conviction se mesure à la violence avec laquelle on l’impose.

Le fils est devenu père de ses propres contradictions

Aujourd’hui, je souris en repensant à ses trois peurs. D’autant que notre époque a considérablement enrichi le catalogue des inquiétudes parentales.

Les pères d’hier craignaient Marx, l’athéisme et les mariages mixtes.
Ceux d’aujourd’hui peuvent craindre les réseaux sociaux, les algorithmes, les identités numériques, les nouvelles formes de solitude et cette intelligence artificielle qui entre désormais dans nos vies sans demander la permission.

Autrefois, on redoutait qu’un professeur subversif influence son enfant.
Aujourd’hui, une machine peut discuter avec lui pendant des heures, répondre à ses interrogations les plus intimes et parfois connaître ses doutes avant ses propres parents.

Mon père avait peur que je revienne de France avec des idées qui n’étaient pas les siennes.

Que dirait-il aujourd’hui en me voyant dialoguer quotidiennement avec des intelligences qui ne sont même plus humaines ?

Je l’imagine froncer les sourcils. Puis poser quelques questions. Beaucoup de questions, peut-être. Et finalement écouter. Parce que sa tolérance n’était pas une mode intellectuelle.

C’était une disposition de l’âme.

Papa, tu avais peur de ce que je pourrais devenir. Moi, je suis fier de ce que tu étais.

Il y a des conversations que l’on ne peut plus avoir.
Des questions que l’on aurait dû poser.
Des remerciements que l’on a remis à plus tard, persuadé que le temps nous appartenait.

Je ne sais pas si mon père a jamais mesuré combien ses contradictions m’ont instruit.
Je ne sais pas s’il aurait apprécié toutes mes réflexions, toutes mes audaces, toutes mes remises en question.
Il aurait certainement contesté certaines de mes conclusions.
Et je l’aurais certainement taquiné sur ses trois grandes peurs.

Nous aurions peut-être débattu longuement.
Lui avec la sagesse de ses textes.
Moi avec l’insolence de mes questions.
Mais je crois que nous aurions fini par nous comprendre.

Car il existe une chose plus forte que l’accord entre un père et son fils : la confiance qui leur permet de ne pas être d’accord.

Je peux donc l’avouer aujourd’hui.

Mon père avait peur que je devienne communiste, incroyant ou que j’épouse une étrangère. Mais cet homme, qui redoutait tant certaines libertés possibles de son fils, ne m’a jamais enseigné la haine de ceux qui les exerçaient.

Et c’est peut-être là son plus grand héritage.

Il ne m’a pas appris à penser comme lui. Il m’a appris, par son exemple, à respecter ceux qui ne pensent pas comme moi.

Alors, papa, que Dieu t’accorde Sa miséricorde.

Tu avais trois peurs.
J’ai eu mille questions.

Et aujourd’hui, après tant d’années, je crois enfin comprendre ce que tu m’as transmis.

Tu voulais protéger mes racines.
Tu m’as aussi donné des ailes.

Et si je suis devenu un homme libre ou presque , c’est peut-être parce qu’un fkih d’Al Quaraouiyine, malgré toutes ses inquiétudes, m’avait aimé davantage qu’il ne craignait mes différences.

Voilà ce que je n’ai peut-être jamais eu le temps de te dire. Et voilà pourquoi je tenais à l’écrire aujourd’hui.



Mercredi 28 Octobre 2026

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