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Quand ceux qui ont réussi préparent leurs enfants à partir 2/2


Par Naïm Kamal.

Dans la première partie de cette chronique, Naïm Kamal, actant les changements profonds du Maroc, a montré comment une partie de sa jeunesse ne demande plus seulement emploi et protection sociale. Dans cette deuxième partie, il revient sur l’émigration marocaine qui ne concerne pas seulement ceux que le chômage ou la précarité poussent vers l’ailleurs. Lorsque des médecins, ingénieurs, cadres ou entrepreneurs installés préparent eux aussi l’avenir de leurs enfants, voire le leur, hors du pays, parfois jusqu’au passeport étranger, la migration cesse d’être uniquement économique.



Du recruteur au hrig

L’émigration marocaine n’est évidemment pas née avec la ruée vers Sebta, ni avec les pateras au début des années quatre-vingt-dix.

Aux premières années de l’indépendance, et bien auparavant, l’Europe industrielle venait chercher au Maroc la main-d’œuvre corvéable à merci dont elle avait besoin.
 

Puis, au milieu du siècle, l’Europe s’est mise à dresser le mur des visas. La France en 1986, sous le gouvernement de Jacques Chirac : l’Espagne quelques années plus tard, en 1991. La migration est devenue soudain très visible parce qu’elle devenait plus difficile, plus risquée et plus spectaculaire. Le « hrig », les pateras, les passeurs et les morts en mer ont donné au phénomène son visage tragique.


Les causes sont connues : chômage, faibles revenus, disparités territoriales, panne de l’ascenseur social. Maris à force de tout expliquer par le porte-monnaie, on finit par ne plus comprendre ce que l’on voit. Car l’ailleurs attire également ceux qui ne manquent pas de pain.


La fuite des cerveaux n’explique pas tout

C’est probablement de cette image là qu’on peut dire la « réconciliation de la jeunesse avec leur pays » évoquée par la coordinatrice du PAM, Fatima Ezzahra El Mansouri, vaste programme
C’est probablement de cette image là qu’on peut dire la « réconciliation de la jeunesse avec leur pays » évoquée par la coordinatrice du PAM, Fatima Ezzahra El Mansouri, vaste programme

Le départ des compétences marocaines est abondamment documenté. Médecins, ingénieurs, chercheurs et informaticiens rejoignent l’Europe, l’Amérique du Nord ou les pays du Golfe.

Près de 20% des médecins marocains exerceraient à l’étranger et plusieurs centaines d’ingénieurs quitteraient chaque année le pays.
 

L’explication parait évidente : salaires plus élevés, meilleures carrières, davantage de possibilité d’élévation, rechercher mieux dotée. Jusque-là, rien de mystérieux.
 

Mais si on comprend le jeune modeste qui tente l’aventure parce que le plafond de verre est trop bas au-dessus de sa tête, comme le diplômé qui ne trouve plus la place au soleil promise par ses études, comment expliquer l’attrait de cet ailleurs sur le médecin bien installé à Casablanca, l’ingénieur qui gagne confortablement sa vie à Rabat, l’informaticien qui a réussi, l’architecte dont le carnet de commandes n’est pas dégarni ?

Pourquoi ceux qui ont précisément obtenu ce que les autres cherchent organisent-ils eux aussi une porte de sortie ?


Le passeport comme assurance

Le sociologue et essayiste Driss Ajbali a déjà attiré l’attention sur « lahrig sans frontières sociales ».

Certaines familles pratiquent ce que Donald Trump a popularisé sous l’expression « birth tourism », le tourisme de naissance » : faire naître un enfant dans un pays où cette naissance peut lui ouvrir l’accès à la citoyenneté ou à un statut avantageux.

D’autres investissent dans une scolarité internationale, envoient leurs enfants poursuivre des études supérieures en Europe ou en Amérique du Nord et leur recommandent instamment de rester, au moins le temps d’obtenir une résidence durable ou la nationalité. Dès lors la logique commence à ressembler à une assurance sur l’avenir.
 

Ces familles ne fuient pas nécessairement le Maroc. Elles y vivent bien, y possèdent logement, cabinet, entreprise, réseaux. Mais elles refusent que leurs enfants n’aient qu’une seule carte en main. Eux-mêmes répètent dans leurs salons mal respirer dans leur propre pays.
 

La carte de séjour, la nationalité si l’opportunité s’offre, deviennent alors un capital au même titre qu’un appartement, un diplôme ou un compte bancaire. Elles donnent accès à d’autres universités, d’autres marchés du travail et, surtout, au luxe suprême de notre époque : le choix.
 

Les familles modestes rêvent de cette option. Les familles aisées peuvent l’acheter. Beaucoup ne s’en privent pas. C’est tout le paradoxe.
 

Ceux qui ont réussi ne partent pas tous nécessairement parce qu’ils vivent mal. Ils préparent le départ possible de leurs enfants parce qu’ils ne sont pas, non plus, certains que leur propre réussite soit reproductible. Les réseaux en circuit fermé, le népotisme, la corruption, la reproduction des élites en vases clos, la panne de l’ascenseur social,… font douter de l’horizon.


La crise de confiance

Voilà pourquoi la question migratoire dépasse le chômage et les salaires. Quand un père qui a réussi professionnellement au Maroc pense que l’avenir de son enfant sera plus sûr ailleurs, il émet un jugement sur la prévisibilité du système.

Il compare enseignement, mérite, perspectives professionnelles, sécurité juridique, services publics, accès aux responsabilités, et plus globalement mode de vie.
 

Et lorsqu’une partie des catégories supérieures agit ainsi, le signal est plus inquiétant que celui envoyé par le hrig. Celle du médecin prospère, de l’ingénieur à l’aise ou de l’entrepreneur florissant qui envoie méthodiquement ses enfants s’installer ailleurs se transforme en indicateur de la confiance. Ensemble témoignent des changements structurels profonds qu’a connus le royaume.

Mais à peine j’exagère si je dis pratiquement aucun ne se comporte entièrement en conséquence.

C’est probablement là que la « réconciliation de la jeunesse avec leur pays » évoquée par la coordinatrice du PAM, Fatima Ezzahra El Mansouri, perd un peu de son sens. Et c’est pour cela que c’est un vaste programme.
 

Réconcilier la jeunesse avec la société ne consiste plus seulement à créer des emplois. Cela suppose de fabriquer de la confiance, matière volatile beaucoup plus difficile à produire qu’une zone industrielle. Ce qu’il faut ? Qu’un jeune de Taounate puisse rêver sans devoir naître dans les quartiers huppés de Casablanca.

Mais il faut également que le père qui a réussi dans la capitale économique du pays ait de bonnes raisons de ne pas penser que le meilleur cadeau à faire à son enfant est une double nationalité.
 

Par les frontières, un pays délimite le territoire de sa souveraineté, mais sauf à être la Corée du nord, celles-ci ne retiennent pas obligatoirement ses citoyens. Ce qui les retient, c’est la conviction qu’aujourd’hui on y respire de l’air frais et que demain peut s’y construire. En une phrase : recréer l’utopie qui fait vivre et espérer.

C’est l’équation que les partis en compétition et les programmes qu’ils proposent doivent résoudre. Le pourront-ils lorsqu’eux-mêmes sont touchés par le même phénomène et participent à la production de maux de société dont, comble de l’ironie, chacun et tous se plaignent ?
 




Mercredi 2 Septembre 2026

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