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Quand l’eau redessine la souveraineté : la leçon magistrale de Nizar Baraka


Par Said Temsamani.

Il est des interventions qui dépassent le cadre d’un débat pour s’imposer comme un véritable moment de clarification stratégique.

Celle de M. Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’Eau, lors d’un Ftour-débat organisé à Casablanca par la Ligue des Ingénieurs Istiqlaliens en partenariat avec la Fondation Konrad Adenauer, appartient à cette catégorie.

Dans une présentation dense, structurée et sans concession, le ministre a posé la question que beaucoup évitent encore d’affronter frontalement : peut-on parler de souveraineté alimentaire dans un contexte de déclin structurel des ressources hydriques ?

Autrement dit, la politique agricole marocaine peut-elle continuer à se penser indépendamment de la nouvelle réalité climatique ?



Le constat est implacable.

Les apports hydriques connaissent depuis plusieurs décennies une variabilité croissante, traduisant une rupture profonde avec les cycles connus. Cette instabilité n’est plus conjoncturelle : elle est devenue structurelle.

Ses conséquences sont déjà visibles. En cinq ans, près de 40 000 hectares d’agrumes ont été perdus. La pression sur le cheptel s’est intensifiée, les coûts des aliments pour bétail ont flambé et les prix ont suivi la même trajectoire ascendante.

Mais le diagnostic le plus préoccupant concerne les nappes phréatiques. Les prélèvements annuels atteignent 5,4 milliards de m³, alors que la capacité d’exploitation durable ne dépasse pas 2,2 milliards.

Nous consommons donc près de deux fois et demie le rythme naturel de renouvellement. Cette surexploitation n’est pas seulement un indicateur technique : elle constitue un signal d’alarme stratégique.

Et pourtant, le Maroc vient de vivre un spectaculaire retournement hydrique.

Entre décembre 2025 et février 2026, les apports ont frôlé 13,9 milliards de m³, dont 60 % ont pu être stockés. Le taux de remplissage des barrages est passé de 27,6 % à 70,3 %, avec plus de 80 % dans 37 barrages, dont 13 en situation d’excédent.

En l’espace de quatre ans, le pays est passé d’un déficit de 85 % à un excédent de 130 %. Cette alternance brutale entre pénurie et abondance marque l’entrée du Maroc dans l’ère des phénomènes climatiques extrêmes.

Les infrastructures ne sont plus seulement appelées à gérer la rareté, mais aussi les crues et les excès. La planification agricole, quant à elle, doit désormais composer avec une incertitude structurelle.

Dans ce contexte, les orientations royales en matière de politique de l’eau (2022–2024) prennent toute leur dimension :

Généralisation de l’accès à l’eau potable, planification à l’horizon 2050, adoption de l’approche intégrée eau-énergie-alimentation, renforcement de la solidarité hydrique entre régions, accélération du dessalement, réutilisation accrue des eaux usées et recharge des nappes. Mais au-delà des infrastructures, c’est un changement de paradigme qui s’impose.

La souveraineté alimentaire ne peut plus être confondue avec l’autosuffisance intégrale. Elle doit être pensée comme une capacité stratégique d’adaptation. Cela suppose une hiérarchisation lucide :

Sécuriser la production nationale des produits vitaux, adopter un modèle mixte pour les produits semi-stratégiques combinant transformation locale et importations encadrées, et maintenir une ouverture maîtrisée pour les produits non essentiels.

Il faut également aligner sans délai la politique agricole sur la contrainte hydrique :

Généralisation de l’irrigation localisée, amélioration du rendement des réseaux d’eau potable à 85 %, extension de la réutilisation des eaux usées à 100 millions de m³ à l’horizon 2027, projets ambitieux de recharge artificielle des nappes et diffusion de variétés résistantes à la sécheresse.

Au fond, la démonstration du ministre était limpide : la souveraineté alimentaire commence par la souveraineté hydrique. Maîtriser l’eau, c’est maîtriser la capacité du pays à nourrir sa population, à stabiliser ses équilibres sociaux et à préserver son indépendance stratégique.

Ce Ftour-débat n’aura pas seulement éclairé les enjeux du moment. Il aura acté une vérité désormais incontournable : dans le Maroc du XXIe siècle, l’eau est la première frontière de la souveraineté.

Par Said Temsamani.



Mardi 3 Mars 2026


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