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SÉRIE | SUICIDE : la prévention commence bien avant la crise

Troisième chronique de notre série consacrée au suicide et à sa prévention.


On parle souvent de prévention du suicide comme s’il s’agissait uniquement d’intervenir au moment où une personne est déjà en crise. Comme s’il fallait attendre les signes les plus inquiétants pour commencer à agir. Comme si la prévention se résumait à sauver quelqu’un au bord du précipice. Pourtant, prévenir le suicide commence beaucoup plus tôt. Cela commence dans la manière dont une société considère la santé mentale, dans la possibilité de consulter lorsqu’on ne va pas bien, dans la capacité à parler de sa souffrance sans être jugé et dans l’existence de services accessibles à celles et ceux qui en ont besoin. Prévenir le suicide, c’est aussi construire les conditions qui permettent de demander de l’aide avant qu’il ne soit trop tard.



Rendre les soins accessibles, c’est déjà prévenir

Nous répétons souvent aux personnes en souffrance qu’elles doivent consulter. Mais cette injonction oublie parfois une question essentielle : peuvent-elles réellement consulter ? Une consultation psychologique ou psychiatrique peut représenter une dépense difficile à assumer pour une personne ou une famille. À cela s’ajoutent les inégalités territoriales, le manque de professionnels, les délais d’attente et la difficulté de savoir vers quelle structure se tourner. Pour quelqu’un qui traverse déjà une période de fragilité, devoir chercher seul une solution dans un système compliqué peut devenir un obstacle supplémentaire.

La santé mentale ne devrait pourtant pas être considérée comme un service secondaire ou comme un luxe que l'on s'offre lorsqu'on en a les moyens. Une personne n'attend pas nécessairement d'être en situation d'urgence pour avoir besoin d'un accompagnement psychologique. Elle peut avoir besoin de parler après un deuil, une séparation, une période de chômage, des violences, des difficultés familiales, un échec scolaire ou professionnel, un traumatisme ou simplement lorsqu'elle sent qu'elle n'arrive plus à faire face à son quotidien. Faciliter l'accès aux soins psychologiques et psychiatriques, c'est donc déjà faire de la prévention du suicide.


Gratuité et proximité : deux enjeux essentiels

La question de l'accessibilité ne concerne pas seulement le prix. Elle concerne également la proximité et la disponibilité. Il ne suffit pas qu'un service existe quelque part sur le territoire pour qu'il soit réellement accessible à tout le monde. Une personne vivant loin des grandes villes, une personne qui travaille toute la journée, un étudiant, une personne âgée ou quelqu'un qui ne dispose pas de moyens de transport peut rencontrer des difficultés très concrètes pour obtenir un rendez-vous.

Il faut donc penser la santé mentale comme un véritable service public, avec des structures suffisamment nombreuses, des professionnels formés et des mécanismes d'orientation simples. Il faut pouvoir savoir où aller lorsqu'on ne va pas bien, sans avoir à parcourir un véritable labyrinthe administratif. Et surtout, il faut pouvoir bénéficier de ces soins sans que le coût constitue une barrière infranchissable. Rendre la santé mentale plus accessible et plus abordable, c'est de la prévention du suicide.


Des campagnes de sensibilisation, oui. Mais lesquelles ?

Nous avons également besoin de parler davantage de santé mentale. Mais parler davantage ne signifie pas nécessairement mieux parler. Certaines campagnes de sensibilisation peuvent tomber dans une forme de positivité automatique : « Pense positif », « sois fort », « la vie est belle », « demain sera meilleur ». Ces phrases peuvent sembler encourageantes, mais elles deviennent insuffisantes lorsqu'elles remplacent une véritable écoute et une véritable prise en charge.


Une personne en détresse n'a pas nécessairement besoin qu'on lui explique qu'elle doit simplement changer son état d'esprit. Elle peut avoir besoin que quelqu'un reconnaisse que ce qu'elle traverse est sérieux. Elle peut avoir besoin d'un professionnel. Elle peut avoir besoin d'un traitement. Elle peut avoir besoin d'un accompagnement social. Elle peut avoir besoin de temps. Elle peut avoir besoin que son entourage cesse de minimiser ce qu'elle ressent.


La prévention ne consiste pas à repeindre la souffrance en rose. Elle consiste à la reconnaître pour pouvoir agir.

Les campagnes publiques doivent donc sortir de la culpabilisation et des messages simplistes. Elles doivent expliquer ce qu'est la santé mentale, déconstruire les préjugés, apprendre à reconnaître certaines situations de détresse et surtout indiquer concrètement où trouver de l'aide. Dire « demandez de l'aide » n'a de sens que si l'on explique également où, comment et auprès de qui.


Investir dans la santé mentale de toutes et tous

Une véritable politique de prévention doit également partir d'un principe simple : tout le monde a droit à la santé mentale. Les besoins ne sont pas les mêmes selon l'âge, la situation sociale, le lieu de résidence ou les circonstances de vie. Les adolescents et les jeunes adultes peuvent être confrontés à des pressions scolaires, universitaires ou professionnelles. Les personnes âgées peuvent connaître l'isolement et le sentiment de solitude. Les personnes en situation de handicap peuvent rencontrer des obstacles supplémentaires dans l'accès aux services. Les personnes migrantes peuvent traverser des ruptures familiales, sociales et culturelles. Les personnes détenues peuvent être confrontées à des conditions de vie particulièrement difficiles. Les personnes victimes de violences peuvent avoir besoin d'un accompagnement psychologique spécifique.

Ces réalités ne doivent pas être utilisées pour établir une hiérarchie entre les souffrances. Elles montrent simplement qu'une politique de santé mentale efficace doit être suffisamment large pour prendre en compte la diversité des parcours de vie. Investir dans la santé mentale de toutes et tous, c'est de la prévention du suicide.


Écouter sans juger

Mais il existe aussi une prévention qui ne nécessite pas immédiatement un budget, une institution ou une grande campagne nationale : apprendre à écouter.


Lorsqu'un proche dit qu'il ne va pas bien, notre première réaction est parfois de chercher à relativiser. « Ça va passer. » « Tu réfléchis trop. » « Tu as tout pour être heureux. » « Il y a des gens qui vivent pire que toi. » « Il faut être fort. » Ces phrases sont souvent prononcées avec de bonnes intentions. Pourtant, elles peuvent donner à la personne l'impression que sa souffrance n'est pas légitime.

Écouter ne signifie pas avoir toutes les réponses. Cela ne signifie pas devenir psychologue ou psychiatre. Cela signifie simplement accepter de ne pas minimiser ce que l'autre ressent, lui permettre de parler sans être immédiatement interrompu ou jugé et, lorsque la situation le nécessite, l'encourager à chercher une aide professionnelle. Écouter sans juger, c'est aussi de la prévention du suicide.


La prévention ne peut pas reposer uniquement sur les individus

Il est facile de demander aux personnes de prendre soin de leur santé mentale. On leur conseille de dormir davantage, de faire du sport, de méditer, de parler à leurs proches, de consulter ou de prendre du temps pour elles. Tous ces conseils peuvent avoir leur place. Mais ils ne doivent pas devenir une manière de transférer toute la responsabilité sur l'individu.

Comment demander à une personne précaire de prendre soin de sa santé mentale sans agir sur les conditions qui la précarisent ? Comment demander à un jeune sans emploi de simplement « rester positif » lorsque l'absence de perspectives pèse quotidiennement sur son avenir ? Comment demander à une victime de violence de « penser à elle » sans lui garantir un environnement sécurisé et un accompagnement adapté ?


La santé mentale est aussi une question sociale.

Prévenir le suicide implique donc de penser aux soins, mais aussi aux conditions de vie, à la solitude, aux violences, à la précarité, au chômage, à l'isolement et aux différentes formes de pression auxquelles les individus peuvent être confrontés.

Cela ne signifie pas que ces facteurs expliquent à eux seuls un suicide. Il n'existe pas une cause unique du suicide. Mais ils peuvent participer à fragiliser certaines personnes et doivent donc être intégrés dans une politique globale de prévention.

Prévenir avant qu'il ne soit trop tard

Si nous voulons réellement parler de prévention du suicide, il faut donc élargir notre définition de la prévention.

Elle ne commence pas uniquement lorsqu'une personne exprime une intention suicidaire. Elle commence lorsqu'un enfant peut parler de ses émotions sans être ridiculisé. Lorsqu'un adolescent sait vers qui se tourner lorsqu'il souffre. Lorsqu'un étudiant peut accéder à un accompagnement psychologique. Lorsqu'un salarié peut demander de l'aide sans craindre d'être stigmatisé. Lorsqu'une personne victime de violence peut être accompagnée. Lorsqu'une personne âgée n'est pas laissée seule face à son isolement. Lorsqu'une personne en détresse sait qu'elle peut consulter sans que cela signifie qu'elle est « folle ».

Prévenir le suicide, c'est donc investir avant la crise.

Investir dans les services. Investir dans les professionnels. Investir dans la formation. Investir dans les établissements scolaires et universitaires. Investir dans l'information. Investir dans l'écoute. Investir dans l'accès aux soins. Et surtout, investir dans l'idée que la santé mentale mérite la même attention que la santé physique.


Parce qu'une société qui attend qu'une personne soit au bord du gouffre pour lui proposer de l'aide est une société qui intervient trop tard.


Faciliter l'accès aux soins, c'est de la prévention.
Sensibiliser sans culpabiliser, c'est de la prévention.
Investir dans la santé mentale, c'est de la prévention.
Écouter sans juger, c'est de la prévention.


Et peut-être que la véritable question que nous devons nous poser n'est plus seulement : « Comment empêcher le suicide ? » Mais aussi : « Que sommes-nous prêts à mettre en place pour que les personnes n'aient pas à attendre d'être au bord du gouffre pour enfin être entendues ? »


Jeudi 17 Septembre 2026



Rédigé par le Jeudi 17 Septembre 2026
Salma Labtar
Journaliste sportive et militante féministe, lauréate de l'ISIC. Dompteuse de mots, je jongle avec... En savoir plus sur cet auteur

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