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Sebta, jeunesse, grands projets : le Maroc peut-il réussir sans choisir entre croissance et justice sociale ?


Lorsque les hommes politiques sont en manque d’inspirations et qu’ils sont obligés de proposer des solutions à un sérieux problème social, ils proposent de « déshabiller Pierre pour habiller Paul ». Partant du principe que le drame humain de Sebta s’explique par l’abandon du social au profit des gros projets dont la vision « Maroc 2030 » est le symbole. C’est faux, bien entendu, mais c’est commode pour valider le narratif de toujours, d’un courant politique qui s’appuie sur la logique de l’opposition systématique.



Bargach Larbi

La solution qu’ils proposent consiste alors à inverser les priorités. Cette interprétation populiste des événements ignore l’histoire économique, les fondements de la compétition internationale et la géopolitique régionale. Leur répondre ce n’est pas nier les retards sociaux mais les expliquer sans les justifier. Parce qu’il faut le dire : rien ne justifie les retards sociaux et les écarts qu’ils génèrent. 
 
L’attrait pour l’Espagne s’explique d’abord par l’écart abyssal qui existe entre les deux rives de la méditerranée. Entre 1990 et 2000 le PIB de l’Espagne était supérieur à celui de l’ensemble des pays de la Ligue Arabe, malgré la puissance économique des pays producteur de pétrole. C’est une donnée factuelle dont il faut tenir compte dans l’analyse de la migration vers le Nord. Cela ne veut pas dire que le Maroc n’a rien fait. Au contraire, depuis 2000 il a multiplié par cinq son PIB, sans ressources pétrolières. Il est passé de 40 milliards en 2000 à 196 milliards en 2026 selon les prévisions du FMI. Cette progression, nette sur le plan économique est, bien que moins spectaculaire, intéressante sur le plan social. 
 
Pour en comprendre les limites une comparaison s’impose avec un pays actuellement développé, la Corée du Sud ; Ce pays était en 1956 au même niveau économique que le Maroc avec des PIB similaires. Ils sont à des années lumières aujourd’hui. Pourquoi ?

’abord il faut comprendre que les deux pays n’étaient pas alignés sur la même ligne de départ. En 1956, en Corée le taux d’analphabétisme était de 30% alors qu’au Maroc il était de 90%. L’espérance de vie était de 38 ans et sur le plan socioculturel c’était pire : La Corée du Sud bénéficiait d’une culture où la discipline, l'ordre, l'effort collectif et l'éducation constituaient le socle de la nation quand le Maroc était encore dominé par des traditions archaïques refusant l’émergence d’un système éducatif moderne et une approche scientifique des difficultés. Cela revient à dire que même si le PIB était comparable les conditions de décollage n’étaient les mêmes. 
 
Depuis le Maroc a progressé : le taux d’analphabétisation est passé à 22% et l’espérance de vie à 77 ans. Le taux d’analphabétisation est certes encore très élevé mais il concerne essentiellement les générations les plus âgées. En 1956, le Maroc comptait au plus une centaine de bacheliers. C’est avec ce faible potentiel intellectuel que le Maroc devait construire un État moderne le tout dans un climat politique complexe marqué par :
 
• Des luttes de pouvoir : le monde féodal, dominant d’avant le protectorat, n’avait aucune intention d’abandonner ses privilèges tandis que les nationalistes et les socialistes avaient l’ambition de tout changer
• L'hégémonie des idéologies de gauche, axées sur le discours redistributif avant même la création de richesses.
• L'urgence absolue de la défense de l'intégrité territoriale. Le Maroc est le pays qui a le plus souffert du découpage injuste de la colonisation. Il a récupéré ses terres spoliées par étapes et continue à subir, sur le plan diplomatique, politique et parfois même militaire le chantage à l’intégrité territoriale. Il a d’ailleurs mobilisé une part immense des ressources et de l'énergie de la nation pour faire face à l’hostilité d’un certain nombre de pays proches et lointains. 
 
Sur la question du Sahara, le chantage géopolitique a longtemps contraint le Maroc à subir les diktats et le paternalisme des grandes puissances pour maintenir ses alliances diplomatiques. Il est en train de briser cette dynamique et d'imposer son autonomie de décision mais il faut rester lucide la marge de manœuvre reste à consolider.
 
L’autre explication à ce retard est externe également. Elle relève des rapports économiques mondiaux que l’on peut qualifier de violents. En faisant le choix de s'intégrer dans les chaînes de valeur globales, le Maroc s’est exposé à une compétition qui n’est pas toujours loyale. L’Union Européenne et les grandes puissances imposent un libre-échange dans un seul sens, celui qui leur est favorable. Tant que le port d’Algésiras conservait le monopole absolu du trafic maritime en Méditerranée occidentale, l'équilibre régional était préservé. Il ne l’est plus depuis que Tanger Med (et demain de Nador West Med) est monté en puissance. 
 
La deuxième explication est interne. La responsabilité du Maroc est engagée : Dans l’administration et ses lenteurs, la fiscalité et ses incohérences, la persistance d’une corruption endémique, l’inadéquation des programmes scolaires avec les besoins économiques du pays, le chômage des jeunes, les bas salaires, la frilosité du capital privé national. Il faut le dire la plupart des investisseurs locaux privilégient la rente (immobilière ou financière) à la prise de risque dans l'économie productive créatrice d'emplois. C’est aussi le comportement du secteur bancaire qui ne facilite pas l’accès au crédit aux TPE/PME et aux porteurs de projets et enfin aux faiblesses du système judiciaire : La justice économique doit renforcer l'environnement des affaires et mieux sécuriser l'acte d'investir. 
 
Cette explication ne cherche pas à occulter les progrès spectaculaires réalisés. On l’a vu et on peut dire aujourd’hui que le pays a créé les conditions du développement et qu’il ne manque pas d’atouts. Le plus important étant celui de la stabilité politique et institutionnelle, la confiance qu’inspire le royaume et surtout la qualité des projets et des investissements économiques et sociaux dans lesquels il a mis de sérieux moyens depuis plus de vingt ans. 
 
Dans ce contexte « Maroc 2030 » n’est qu’une pièce d’un Puzzle constitué de multiples locomotives industrielles indépendantes de l’événementiel :
 
• Un écosystème industriel composé de l'aéronautique, de l'industrie automobile et le développement de la filière des batteries électriques (Gigafactories).
• Une industrie des énergies renouvelables (solaire, éolien, hydrogène vert), 
• Le réseau TGV et la politique des grands ports.
 
Tous ces projets ont inscrit le Maroc dans une chaine de valeur mondiale où les places se gagnent à la sueur du front. Il a pris le risque de l'émergence, du développement et de la reconquête de sa souveraineté économique. Ce choix est difficile, semé d'embûches, et il est impossible de tout réussir simultanément dans un environnement international hostile et concurrentiel.

Les récents événements de Sebta sont le rappel brutal d'une urgence sociale qu'il faut traiter sans complaisance. Mais la réponse ne réside pas dans le renoncement aux grandes infrastructures, ni dans un populisme de redistribution stérile. Opposer le progrès social au développement industriel est une fausse promesse qui condamnerait le Maroc à la stagnation. 
 



Vendredi 14 Août 2026

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