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Stress hydrique, retournement pluviométrique, souveraineté alimentaire

L’agriculture marocaine à l’heure des arbitrages stratégiques.


Par Hicham EL AADNANI.

En quelques décennies, le Maroc a changé de catégorie.

Pas progressivement. Par bascule. Pays réputé relativement bien doté en eau dans les années 1960, il franchit aujourd'hui le seuil officiel du stress hydrique sévère : dotation par habitant tombée sous les 600 m³, perspective documentée de passer sous les 500 m³ d'ici 2030-2040, demande projetée à près de 18,6 milliards de mètres cubes à l'horizon 2050 pour des ressources disponibles en contraction.

Le déficit attendu dépasse les 7 milliards de mètres cubes. Ce n'est pas un scénario catastrophe de bureau d'études. C'est l'arithmétique d'un régime hydrique qui a changé de nature, indépendamment des variations interannuelles.
Le paradoxe de la séquence actuelle rend le diagnostic difficile à porter. Les barrages se remplissent en 2025-2026. Trois régions agricoles affichent des indicateurs au vert.

Les emblavements s'approchent des objectifs. Ce sursaut pluviométrique ne contredit pas la tendance lourde — il l'obscurcit, au pire moment. Car c'est précisément dans ces fenêtres de répit que les décisions structurantes peuvent être prises, ou différées. Et différer, ici, a un coût qui s'accumule silencieusement.



Une contrainte qui change de nature, pas seulement d'intensité

La sécheresse n'est plus un aléa gérable par les instruments classiques de la gestion de crise. Depuis 2015, la succession d'années déficitaires a transformé l'exception en régime de base.

L'amplitude des récoltes céréalières en témoigne avec une brutalité statistique : entre une année humide à plus de 100 millions de quintaux et une année sèche à 30 millions, c'est l'ensemble du tissu agro-industriel, de l'emploi saisonnier et de la facture d'importations qui oscille.

Ce n'est plus de la volatilité. C'est une prime de risque structurelle, intégrée — souvent implicitement — dans le modèle de développement.

La pluviométrie ne baisse pas seulement en volume. Elle devient erratique, concentrée, imprévisible. Le Maroc entre dans une économie de la variabilité hydrique, où l'incertitude est la norme, et où l'agriculture — qui concentre 85 à 87 % des prélèvements nationaux — se retrouve en première ligne.

Non pas comme victime passive, mais comme principal point de friction entre impératif économique et contrainte physique.

Toute politique de sobriété hydrique est, structurellement, une politique agricole. La réciproque est vraie : toute politique agricole est désormais une décision d'allocation de ressource rare.

Trois fractures qui structurent le débat

Le débat sur l'eau agricole au Maroc se déploie sur trois lignes de tension. Elles ne sont pas nouvelles. Ce qui change, c'est qu'elles ne peuvent plus être gérées simultanément sans arbitrages explicites.

La première fracture oppose cultures d'exportation et souveraineté céréalière. Le modèle agro-exportateur marocain s'est construit sur une mobilisation croissante de l'eau pour produire des filières à haute valeur marchande — tomates, agrumes, fruits rouges, avocat — destinées aux marchés européens.

En parallèle, les productions de base, moins rentables hydriquement, ont reculé, renforçant la dépendance aux importations.

Le compromis qui s’est installé, ces vingt dernières années, repose sur un enchaînement clair : concentrer la ressource hydrique sur des cultures à forte valeur marchande, transformer cette valeur en devises, puis sécuriser les approvisionnements essentiels sur les marchés internationaux.

Vu des agrégats macroéconomiques, l’équation se tient, mais sa robustesse à l’horizon 2035‑2040 est désormais en débat, surtout depuis que les chocs de 2021‑2022 sur les céréales ont montré que la dépendance aux marchés mondiaux a un coût systémique mesurable, en facture d’importations comme en instabilité sociale latente.
 
La deuxième fracture sépare les périmètres irrigués modernes du monde pluvial vulnérable.

D'un côté, les grands périmètres — Tadla, Gharb, Loukkos — ont bénéficié des investissements du Programme National d'Économie d'Eau en Irrigation, avec irrigation localisée, hausse de la productivité volumétrique et revenus en progression.

La plaine du Saïss s’inscrit dans cette dynamique, avec un projet de sauvegarde de 30 000 hectares alimentés par le barrage M’Daz, conçu pour substituer progressivement l’eau de surface aux prélèvements sur la nappe.

Chtouka ou El Guerdane incarnent un autre visage de ce modèle : une agriculture capitalisée, compétitive à l'export, mais dont la dépendance croissante au dessalement représente un coût de production en mutation rapide.

De l'autre côté, 80 % des surfaces agricoles nationales restent en Bour, directement exposées aux aléas, sans filet d'infrastructure.

Zagora et Tata préfigurent les tensions à venir : conflits d'usage ouverts autour d'aquifères surexploités, autour de cultures jugées insoutenables. Sans ajustement de la politique hydrique, ce Bour profond resterait l’espace le plus exposé à une dynamique d’exode rural.

La troisième fracture est sociale et financière. Les exploitations capitalisées, équipées, parfois fortement mécanisées, disposent de la flexibilité pour absorber une eau plus chère.

Le tissu des petites exploitations familiales, intensives en travail et faiblement capitalisées, n'a pas cette marge d'ajustement.

Prises en étau entre stress hydrique et décrochage économique, elles incarnent ce qu'on peut appeler la souveraineté rurale : une notion qui ne se mesure pas en tonnes produites ou en devises générées, mais en emplois stabilisés et en populations maintenues dans les territoires.

Raisonner exclusivement en productivité par m³, sans intégrer cette dimension, c'est optimiser une équation en en omettant une variable décisive.

Le bouclier hydrique : un portefeuille sous tension

Le Plan National de l'Eau 2020‑2050, l’ambition de dessalement à 1,7 milliard de m³ par an et le programme des autoroutes de l’eau — dont la première interconnexion Sebou‑Bouregreg est déjà en service et la liaison vers l’Oum Er‑Rbia programmée pour fin 2026— constituent un portefeuille d’actifs hydriques réels, dont la cohérence interne est plus que défendable.

Sécuriser l'eau potable de la métropole pour libérer des capacités d'irrigation ailleurs, produire de l'eau indépendamment de la pluviométrie pour des filières à haute valeur : la logique est claire.

Mais ce portefeuille bute sur un mécanisme bien identifié : lorsque l'efficience technique de l'irrigation augmente sans que les incitations soient reformulées, la capacité libérée est immédiatement réallouée à l'extension des surfaces. Le résultat net sur la ressource peut être nul, voire négatif.

C'est ce qui s'est produit. L'eau économisée à la parcelle n'a pas été restituée à la ressource — elle a été réinvestie. Extension des surfaces, intensification des cultures, basculement vers des filières plus consommatrices : l'efficience technique s'est transformée en levier d'expansion.

Ce phénomène explique pourquoi des décennies d'investissement dans le goutte-à-goutte n'ont pas réduit la pression sur les nappes dans plusieurs bassins.

Un changement de logiciel est en cours, encore fragile. La notion de productivité volumétrique — valeur ajoutée par mètre cube d'eau — émerge dans les réflexions de l'IMIS, de l'IRES et de certains départements ministériels comme nouveau critère d'allocation.

Des premières idées de conditionnalité apparaissent : subventions et autorisations de projets export subordonnées à des bilans hydriques certifiés.

La coordination institutionnelle reste incomplète et les données fragmentées, tandis que les organes de pilotage de la politique de l’eau ne sont encore qu’en phase de montée en puissance opérationnelle.

2030-2040 : trois trajectoires, un choix politique

L'horizon prospectif se structure en trois scénarios dont les paramètres différenciateurs sont moins techniques que politiques.

Le scénario d'inertie prolonge la trajectoire actuelle : investissements lourds en infrastructure, mais sans basculement des incitations.

L'extension continue des cultures hydro-intensives aggrave le déficit des nappes, les tensions s'intensifient dans les zones de Bour, la facture d'importations se creuse à chaque épisode sec.

Le modèle tient à court terme. Il accumule néanmoins des fragilités qui rendent chaque nouveau choc plus coûteux à absorber.

Le scénario d'ajustement maîtrisé introduit une refonte graduelle des aides et de la tarification pour encourager les cultures sobres, plafonner les usages dans les zones critiques et redéployer progressivement les filières hydrovores vers des bassins mieux dotés.

C'est une trajectoire encore tendue, mais compatible avec une stabilisation de la ressource à moyen terme, sans rupture sociale majeure.

Le scénario de transformation hydro-intelligente va plus loin : déploiement généralisé des indicateurs de valeur par m³, stress tests hydriques systématiques pour les projets d'investissement agricole, système national de données unifié.

La recomposition des cartes de cultures ferait émerger de nouveaux clusters — cactus, arganier, légumineuses, olivier pluvial — adossés à des chaînes de valeur locales.

L'agriculture marocaine deviendrait un laboratoire de gestion de la rareté à l'échelle internationale : nourricière, génératrice d'emplois ruraux, compétitive sur des niches export ciblées. Ce scénario n'est pas utopique. Il est simplement le plus exigeant en termes de gouvernance.

Gouverner la rareté : l'agenda qui ne peut plus attendre

Les conditions d'un basculement vers le deuxième ou troisième scénario sont connues. Pour les pouvoirs publics, l'enjeu central est d'ancrer la productivité volumétrique dans tous les instruments de soutien — aides, subventions, accès au foncier irrigué, autorisations d'eau — sans quoi les investissements en infrastructure continueront d'être captés par une logique d'extension plutôt que d'efficience.

Pour les interprofessions, les contrats de nappe et contrats de bassin, avec des objectifs partagés de réduction des prélèvements, constituent le format le plus adapté à une gouvernance territoriale de la ressource.

Pour les investisseurs, l'intégration d'un volet risque hydrique dans toute décision d'investissement agricole n'est plus une option de due diligence avancée : la sensibilité au prix du m³, la dépendance au dessalement et l'exposition aux restrictions réglementaires sont des paramètres de valorisation à part entière.

La question de l'eau agricole marocaine n'est pas une question environnementale. C'est une question d'arbitrages — entre filières, entre territoires, entre temporalités — que le pays a jusqu'ici différés parce que les barrages se remplissaient encore assez souvent pour rendre les choix douloureux facultatifs.

Ce temps-là est compté. Le triangle eau‑export‑emploi rural ne peut plus être géré par défaut : sécuriser le minimum vital alimentaire, maintenir un moteur d'export générateur de devises, éviter la fracture sociale qu'un exode rural massif produirait sur les équilibres territoriaux — ces trois impératifs entrent désormais en concurrence directe, et l’absence de hiérarchie explicite rend les arbitrages plus opaques, donc plus difficiles à piloter.

La vraie souveraineté hydrique ne commence pas quand on a assez d'eau. Elle commence quand on sait, collectivement et explicitement, ce qu'on en fait.

Par Hicham EL AADNANI - Consultant en intelligence stratégique et risques géopolitique.



Lundi 20 Avril 2026


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