Une phrase d’Abdelmadjid Tebboune a suffi à remettre la relation algéro-tunisienne sous les projecteurs.
Le 27 juillet, le président algérien avertissait que quiconque chercherait à introduire le terrorisme en Tunisie ou à menacer ce pays par ce moyen aurait affaire à l’Algérie. Il ajoutait en substance que toucher à la sécurité tunisienne revenait à toucher à celle de son propre pays. Tebboune ne désignait aucun adversaire précis. Mais pour le chef d’un État, fixer publiquement une ligne rouge sécuritaire concernant un pays voisin n’est pas anodin.
Le calendrier rendait la déclaration encore plus sensible. Deux jours auparavant, des milliers de Tunisiens avaient manifesté à Tunis contre le pouvoir de Kaïs Saïed. Une nouvelle mobilisation a eu lieu le 20 août, cette fois sur fond de difficultés économiques, de pénuries, de coupures d’eau et d’électricité et de critiques contre la concentration du pouvoir. Reuters décrit un mécontentement à la fois politique, économique et social.
Rien ne permet d'affirmer que Tebboune visait cette opposition lorsqu'il évoquait le terrorisme. Mais sa déclaration soulève une interrogation autrement plus large : la stabilité du pouvoir tunisien est-elle progressivement devenue un intérêt de sécurité nationale algérien ?
L’argent : Alger présent lorsque Tunis manque d’air
Premier étage de cette relation : la finance.
En décembre 2021, l’Algérie a accordé à la Tunisie un crédit de **300 millions de dollars**. Le prêt intervient alors que Tunis peine à boucler son financement, que sa notation souveraine s’est dégradée et que les négociations avec le Fonds monétaire international tardent. L’agence officielle tunisienne TAP souligne elle-même ce contexte financier difficile.
Fin 2022, Alger ajoute un prêt de 200 millions de dollars ainsi qu’un don de 100 millions. Plusieurs analyses internationales ont depuis relevé que ces financements ont contribué à donner au pouvoir tunisien une marge de manœuvre à un moment où l’accès aux financements extérieurs devenait particulièrement délicat.
L’Algérie n’est évidemment pas le seul bailleur de la Tunisie. Mais elle possède un avantage que n’ont ni le FMI ni l’Union européenne : son soutien est immédiatement disponible et beaucoup moins directement associé à des demandes de réformes institutionnelles ou économiques.
L’énergie : une dépendance beaucoup plus structurelle
La deuxième dépendance est encore plus difficile à contourner.
L’électricité tunisienne reste très largement produite à partir de gaz naturel et une partie importante de ce gaz provient d’Algérie. Plus spectaculaire encore : selon l’Agence internationale de l’énergie, l’Algérie a exporté 3,1 TWh d’électricité vers la Tunisie en 2025, soit près de 14 % de l’approvisionnement électrique annuel tunisien.
Les réseaux électriques des deux pays sont interconnectés, ce qui permet à Tunis de faire face aux pointes de consommation et aux tensions sur son système national. L’Organisation mondiale du commerce relève elle aussi le rôle de cette interconnexion dans la sécurité d’approvisionnement tunisienne.
Ici, le rapport de force n’est plus seulement politique. Il devient physique : gazoducs, lignes électriques et continuité de l’approvisionnement.
Défense : la coopération change d’échelle
Le 7 octobre 2025, Tunis et Alger ont signé un nouvel accord de coopération en matière de défense.
Selon le ministère tunisien de la Défense, l’accord couvre notamment la formation, les échanges d’informations et d’expertise, le renforcement de la coordination bilatérale, les opérations conjointes et la coopération opérationnelle pour la sécurité des frontières. Tunis insiste sur le fait que ce texte complète un accord datant de 2001.
Il serait donc excessif de prétendre que la coopération militaire tuniso-algérienne est née avec Kaïs Saïed.
Mais son approfondissement est incontestable.
Le même jour, le ministre tunisien de la Défense déclarait d'ailleurs devant Tebboune que Tunis et Alger partageaient des positions et visions convergentes sur la plupart des dossiers régionaux et internationaux.
Quand la coopération sécuritaire touche les opposants
Un autre épisode pose des questions plus délicates.
Le 18 janvier 2026, les autorités algériennes ont remis à la police tunisienne Seifeddine Makhlouf, ancien député et opposant à Kaïs Saïed, alors qu'il était enregistré comme demandeur d’asile auprès du HCR.
Amnesty International a qualifié l’opération de violation du principe de non-refoulement et estimé qu'en agissant ainsi les autorités algériennes s'étaient, selon l'organisation, associées à la répression d'un opposant politique tunisien.
L'affaire rappelle le précédent Slimane Bouhafs, réfugié algérien disparu de Tunisie en août 2021 avant de réapparaître en détention en Algérie. Amnesty International et Human Rights Watch avaient alors demandé aux deux gouvernements de faire la lumière sur les circonstances de son transfert.
Ces dossiers ne suffisent pas à démontrer l’existence d'un dispositif systématique. Ils suggèrent cependant que la coopération sécuritaire entre les deux régimes peut désormais toucher des dossiers directement politiques.
Le Sahara, rupture la plus visible avec Rabat
La diplomatie constitue la quatrième dimension de cette relation.
En août 2022, Kaïs Saïed reçoit personnellement Brahim Ghali, chef du Front Polisario, à son arrivée à Tunis pour la TICAD. Rabat rappelle son ambassadeur et annule sa participation au sommet. Tunis répond en rappelant à son tour son ambassadeur, tout en affirmant maintenir une « neutralité totale » sur le dossier.
Il serait méthodologiquement fragile d'affirmer qu'Alger avait ordonné cette décision. Mais politiquement, elle rapprochait Tunis d'une priorité majeure de la diplomatie algérienne tout en ouvrant une crise jusque-là inhabituelle avec Rabat.
En avril 2024, une autre architecture apparaît : les présidents algérien et tunisien et le président du Conseil présidentiel libyen inaugurent à Tunis un format consultatif tripartite appelé à se réunir régulièrement.
Là encore, rien ne prouve formellement qu'il s'agisse d'un dispositif conçu « contre le Maroc ». Mais son apparition témoigne de la construction de nouveaux mécanismes régionaux dans un Maghreb où l’Union du Maghreb arabe demeure paralysée.
Dépendance n’est pas tutelle mais additionnés, ces éléments dessinent quelque chose de plus important qu’une simple proximité diplomatique.
L’Algérie est simultanément pour la Tunisie un bailleur, un fournisseur énergétique essentiel, un partenaire militaire, un partenaire sécuritaire et l’un de ses soutiens politiques régionaux les plus constants.
Mais parler de « tutelle » ou de Tunisie devenue une « wilaya algérienne » franchirait aujourd'hui une limite que les faits disponibles ne permettent pas de franchir.
Tunis conserve ses institutions, ses partenariats européens, ses relations avec les États-Unis, les pays du Golfe et la Chine et demeure capable de prendre des décisions autonomes. Et la proximité sécuritaire avec l’Algérie s’explique aussi par plus de 1.000 kilomètres de frontière commune, l’instabilité libyenne, les trafics transfrontaliers et la menace terroriste.
La question pertinente est donc ailleurs.
Que se passe-t-il lorsqu'un même partenaire devient suffisamment important dans la finance, l’énergie, la défense et la diplomatie pour que le coût d’un désaccord avec lui augmente continuellement ?
Une dépendance stratégique ne nécessite pas forcément qu’un gouvernement étranger téléphone pour donner des instructions. Elle peut commencer lorsque le pays le plus fragile anticipe de lui-même les réactions de celui dont il dépend.
C’est précisément ce qu’il faudra désormais observer dans la relation entre Alger et Tunis. Car le vrai test ne sera pas de savoir si Kaïs Saïed est aujourd’hui proche d’Abdelmadjid Tebboune.
Il sera de découvrir si la Tunisie peut encore prendre demain une décision stratégique majeure contraire aux intérêts algériens sans craindre d’en payer le prix.
Le calendrier rendait la déclaration encore plus sensible. Deux jours auparavant, des milliers de Tunisiens avaient manifesté à Tunis contre le pouvoir de Kaïs Saïed. Une nouvelle mobilisation a eu lieu le 20 août, cette fois sur fond de difficultés économiques, de pénuries, de coupures d’eau et d’électricité et de critiques contre la concentration du pouvoir. Reuters décrit un mécontentement à la fois politique, économique et social.
Rien ne permet d'affirmer que Tebboune visait cette opposition lorsqu'il évoquait le terrorisme. Mais sa déclaration soulève une interrogation autrement plus large : la stabilité du pouvoir tunisien est-elle progressivement devenue un intérêt de sécurité nationale algérien ?
L’argent : Alger présent lorsque Tunis manque d’air
Premier étage de cette relation : la finance.
En décembre 2021, l’Algérie a accordé à la Tunisie un crédit de **300 millions de dollars**. Le prêt intervient alors que Tunis peine à boucler son financement, que sa notation souveraine s’est dégradée et que les négociations avec le Fonds monétaire international tardent. L’agence officielle tunisienne TAP souligne elle-même ce contexte financier difficile.
Fin 2022, Alger ajoute un prêt de 200 millions de dollars ainsi qu’un don de 100 millions. Plusieurs analyses internationales ont depuis relevé que ces financements ont contribué à donner au pouvoir tunisien une marge de manœuvre à un moment où l’accès aux financements extérieurs devenait particulièrement délicat.
L’Algérie n’est évidemment pas le seul bailleur de la Tunisie. Mais elle possède un avantage que n’ont ni le FMI ni l’Union européenne : son soutien est immédiatement disponible et beaucoup moins directement associé à des demandes de réformes institutionnelles ou économiques.
L’énergie : une dépendance beaucoup plus structurelle
La deuxième dépendance est encore plus difficile à contourner.
L’électricité tunisienne reste très largement produite à partir de gaz naturel et une partie importante de ce gaz provient d’Algérie. Plus spectaculaire encore : selon l’Agence internationale de l’énergie, l’Algérie a exporté 3,1 TWh d’électricité vers la Tunisie en 2025, soit près de 14 % de l’approvisionnement électrique annuel tunisien.
Les réseaux électriques des deux pays sont interconnectés, ce qui permet à Tunis de faire face aux pointes de consommation et aux tensions sur son système national. L’Organisation mondiale du commerce relève elle aussi le rôle de cette interconnexion dans la sécurité d’approvisionnement tunisienne.
Ici, le rapport de force n’est plus seulement politique. Il devient physique : gazoducs, lignes électriques et continuité de l’approvisionnement.
Défense : la coopération change d’échelle
Le 7 octobre 2025, Tunis et Alger ont signé un nouvel accord de coopération en matière de défense.
Selon le ministère tunisien de la Défense, l’accord couvre notamment la formation, les échanges d’informations et d’expertise, le renforcement de la coordination bilatérale, les opérations conjointes et la coopération opérationnelle pour la sécurité des frontières. Tunis insiste sur le fait que ce texte complète un accord datant de 2001.
Il serait donc excessif de prétendre que la coopération militaire tuniso-algérienne est née avec Kaïs Saïed.
Mais son approfondissement est incontestable.
Le même jour, le ministre tunisien de la Défense déclarait d'ailleurs devant Tebboune que Tunis et Alger partageaient des positions et visions convergentes sur la plupart des dossiers régionaux et internationaux.
Quand la coopération sécuritaire touche les opposants
Un autre épisode pose des questions plus délicates.
Le 18 janvier 2026, les autorités algériennes ont remis à la police tunisienne Seifeddine Makhlouf, ancien député et opposant à Kaïs Saïed, alors qu'il était enregistré comme demandeur d’asile auprès du HCR.
Amnesty International a qualifié l’opération de violation du principe de non-refoulement et estimé qu'en agissant ainsi les autorités algériennes s'étaient, selon l'organisation, associées à la répression d'un opposant politique tunisien.
L'affaire rappelle le précédent Slimane Bouhafs, réfugié algérien disparu de Tunisie en août 2021 avant de réapparaître en détention en Algérie. Amnesty International et Human Rights Watch avaient alors demandé aux deux gouvernements de faire la lumière sur les circonstances de son transfert.
Ces dossiers ne suffisent pas à démontrer l’existence d'un dispositif systématique. Ils suggèrent cependant que la coopération sécuritaire entre les deux régimes peut désormais toucher des dossiers directement politiques.
Le Sahara, rupture la plus visible avec Rabat
La diplomatie constitue la quatrième dimension de cette relation.
En août 2022, Kaïs Saïed reçoit personnellement Brahim Ghali, chef du Front Polisario, à son arrivée à Tunis pour la TICAD. Rabat rappelle son ambassadeur et annule sa participation au sommet. Tunis répond en rappelant à son tour son ambassadeur, tout en affirmant maintenir une « neutralité totale » sur le dossier.
Il serait méthodologiquement fragile d'affirmer qu'Alger avait ordonné cette décision. Mais politiquement, elle rapprochait Tunis d'une priorité majeure de la diplomatie algérienne tout en ouvrant une crise jusque-là inhabituelle avec Rabat.
En avril 2024, une autre architecture apparaît : les présidents algérien et tunisien et le président du Conseil présidentiel libyen inaugurent à Tunis un format consultatif tripartite appelé à se réunir régulièrement.
Là encore, rien ne prouve formellement qu'il s'agisse d'un dispositif conçu « contre le Maroc ». Mais son apparition témoigne de la construction de nouveaux mécanismes régionaux dans un Maghreb où l’Union du Maghreb arabe demeure paralysée.
Dépendance n’est pas tutelle mais additionnés, ces éléments dessinent quelque chose de plus important qu’une simple proximité diplomatique.
L’Algérie est simultanément pour la Tunisie un bailleur, un fournisseur énergétique essentiel, un partenaire militaire, un partenaire sécuritaire et l’un de ses soutiens politiques régionaux les plus constants.
Mais parler de « tutelle » ou de Tunisie devenue une « wilaya algérienne » franchirait aujourd'hui une limite que les faits disponibles ne permettent pas de franchir.
Tunis conserve ses institutions, ses partenariats européens, ses relations avec les États-Unis, les pays du Golfe et la Chine et demeure capable de prendre des décisions autonomes. Et la proximité sécuritaire avec l’Algérie s’explique aussi par plus de 1.000 kilomètres de frontière commune, l’instabilité libyenne, les trafics transfrontaliers et la menace terroriste.
La question pertinente est donc ailleurs.
Que se passe-t-il lorsqu'un même partenaire devient suffisamment important dans la finance, l’énergie, la défense et la diplomatie pour que le coût d’un désaccord avec lui augmente continuellement ?
Une dépendance stratégique ne nécessite pas forcément qu’un gouvernement étranger téléphone pour donner des instructions. Elle peut commencer lorsque le pays le plus fragile anticipe de lui-même les réactions de celui dont il dépend.
C’est précisément ce qu’il faudra désormais observer dans la relation entre Alger et Tunis. Car le vrai test ne sera pas de savoir si Kaïs Saïed est aujourd’hui proche d’Abdelmadjid Tebboune.
Il sera de découvrir si la Tunisie peut encore prendre demain une décision stratégique majeure contraire aux intérêts algériens sans craindre d’en payer le prix.












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