Cette rencontre réunira des experts internationaux de haut niveau, parmi lesquels mon ami M. Joël Meyers, Chair of the IEEE World Technology Summit on Digital Twins, Chair of Smart Cities for the IEEE IoT Technical Committee, membre de plusieurs instances stratégiques de l’IEEE dans les domaines de l’IoT, des technologies fondationnelles, des standards et des technologies de sécurité publique.
Cette invitation est pour moi l’occasion de défendre une conviction : pour le Maroc, les jumeaux numériques ne doivent pas être abordés comme une simple mode technologique venue d’ailleurs.
Ils doivent être pensés comme une opportunité stratégique : mieux représenter nos territoires, mieux comprendre leurs interactions, mieux simuler leurs évolutions et mieux gouverner leurs transformations.
Un jumeau numérique n’est pas une simple maquette en trois dimensions. Ce n’est pas un gadget visuel. Ce n’est pas un tableau de bord sophistiqué destiné à impressionner les décideurs. C’est une représentation dynamique, vivante et évolutive d’un système réel.
Il peut s’agir d’un bâtiment, d’un réseau d’eau, d’un port, d’une usine, d’un hôpital, d’un quartier, d’une ville ou d’une région.
Autrement dit, celui qui construit le jumeau numérique ne produit pas seulement une image du réel. Il produit une manière de le voir, de le mesurer, de le hiérarchiser et parfois de le gouverner. C’est pourquoi la question des Digital Twins ne peut pas être réduite à une question d’ingénierie. Elle est aussi une question de souveraineté cognitive.
Depuis plusieurs années, on parle beaucoup de Smart City. Puis, progressivement, la notion de Twin City s’est imposée. Le jumeau numérique d’une ville permet de représenter ses flux, ses infrastructures, sa mobilité, ses consommations, ses bâtiments, ses services urbains et ses risques.
Une Twin City peut aider à anticiper les embouteillages, optimiser l’énergie, surveiller les réseaux, améliorer la maintenance, simuler les effets d’un nouveau quartier ou évaluer l’impact d’une politique publique. Mais le Maroc ne peut pas être pensé uniquement à partir de ses grandes villes.
Le Maroc est fait de métropoles, bien sûr, mais aussi de villes moyennes, de communes rurales, de montagnes, d’oasis, de plaines agricoles, de littoraux, de ports, de zones industrielles, de corridors logistiques, de bassins hydriques, d’espaces sahariens, de territoires frontaliers, de patrimoines vivants et de réalités sociales multiples.
Elle intégrerait les villes, les provinces, les communes rurales, les routes, les hôpitaux, les écoles, les universités, les zones industrielles, les ressources en eau, les réseaux énergétiques, les activités agricoles, les flux humains, les investissements, les besoins sociaux, les vulnérabilités climatiques et les capacités productives.
Une Twin Region permettrait de comprendre une région comme un système. Non pas comme un découpage administratif figé, mais comme un territoire vivant, traversé par des flux, des tensions, des ressources, des inégalités, des complémentarités et des potentialités.
Cette idée est essentielle au moment où le débat marocain évoque, directement ou indirectement, la question du découpage régional.
Le Maroc compte aujourd’hui 12 régions.
Avant de fusionner des territoires, il faut simuler leurs interactions. Avant de décider, il faut modéliser les conséquences économiques, sociales, administratives, écologiques et humaines. C’est précisément là que la Twin Region devient un outil stratégique. Elle permettrait de comparer le Maroc actuel des 12 régions avec un éventuel Maroc à 9 grandes régions.
Elle pourrait simuler les effets d’un regroupement sur l’accès aux services publics, la distance entre citoyens et administrations, la répartition des ressources, l’équilibre entre villes et arrière-pays, la mobilité, l’emploi, l’investissement, la santé, l’éducation et la gestion de l’eau. Elle permettrait de poser des questions simples, mais décisives.
Une région plus grande est-elle forcément plus efficace ? Une région fusionnée est-elle plus cohérente économiquement ? Une région élargie risque-t-elle d’éloigner davantage les citoyens des centres de décision ? Quelles communes seraient renforcées ? Lesquelles seraient marginalisées ? Quels territoires gagneraient en visibilité ? Lesquels risqueraient de disparaître dans un ensemble trop vaste ?
La carte administrative découpe. La Twin Region comprend. La gouvernance responsable arbitre. À cette réflexion, il faut ajouter une dimension que le Maroc ne peut plus ignorer : la diaspora. Mais ici, une précision éthique s’impose.
La diaspora est faite de femmes et d’hommes, d’histoires personnelles, de parcours, de liens affectifs, de compétences, de sacrifices et d’attachements au pays.
Le Twin ne porte pas sur l’être humain. Il porte sur les liens, les ressources, les flux, les compétences et les coopérations possibles entre la diaspora et les régions marocaines. Les Marocains du monde ne sont pas extérieurs au développement national.
Ils sont une ressource humaine, scientifique, économique, culturelle et stratégique considérable. Ils sont chercheurs, médecins, ingénieurs, entrepreneurs, professeurs, artistes, cadres, investisseurs, étudiants, experts et passeurs entre plusieurs mondes. La Twin Diaspora ne serait donc pas une région administrative au sens classique. Elle ne tracerait aucune nouvelle frontière sur une carte.
Elle serait une région fonctionnelle, numérique et relationnelle, capable de représenter, de manière éthique et souveraine, les compétences, les réseaux, les expertises, les investissements, les projets, les capacités de formation, de mentorat, de recherche et d’innovation des Marocaines et des Marocains du monde.
Cette Twin Diaspora pourrait être reliée aux Twin Regions marocaines. Elle permettrait d’identifier les besoins des territoires et les compétences disponibles à l’étranger. Elle pourrait connecter un médecin marocain établi en Europe à un projet de télémédecine dans une région enclavée.
Un ingénieur marocain du Canada à un projet énergétique dans le Sud. Un chercheur marocain d’Asie à une université régionale. Un entrepreneur marocain de France à une zone industrielle. Un artiste marocain du monde à un projet patrimonial.
Le Maroc ne doit donc pas seulement penser ses régions comme des espaces géographiques.
C’est ici que la pensée de Wald Maâlam prend tout son sens. Le Maâlam ne travaille jamais à l’aveugle. Il observe la matière. Il connaît ses résistances. Il anticipe ses réactions. Il ajuste son geste. Il transmet son savoir. Il ne sépare jamais l’outil de la main, la technique du regard, la forme du sens.
Un jumeau numérique bien conçu devrait faire la même chose à l’échelle d’une ville ou d’une région : observer, comprendre, anticiper, ajuster et transmettre.
Mais il y a une condition : ne pas confier la représentation de nos territoires à des modèles opaques, importés, décontextualisés ou dépendants de plateformes que nous ne maîtrisons pas. Le danger n’est pas le Digital Twin.
Le danger est le jumeau numérique sans souveraineté. Un jumeau numérique construit avec des données incomplètes, des hypothèses invisibles, des indicateurs mal choisis ou des modèles conçus pour d’autres réalités risque de produire une représentation faussement intelligente du territoire.
Il peut donner l’illusion de la précision tout en masquant les usages réels, les pratiques informelles, les contraintes sociales, les fragilités locales et les savoirs de terrain.
L’intelligence artificielle peut aider à analyser, prévoir, classer, optimiser et simuler.
La responsabilité de comprendre, d’arbitrer et de décider reste humaine, institutionnelle et politique.
C’est pourquoi les Twin Cities, les Twin Regions et la Twin Diaspora doivent être gouvernées par des principes clairs : contextualisation, qualité des données, explicabilité, frugalité, protection des données, interopérabilité, participation des acteurs locaux et responsabilité publique.
Le Maroc pourrait ainsi devenir un laboratoire original des jumeaux numériques territoriaux. Non pas en copiant les modèles de Smart City importés, souvent coûteux, lourds et déconnectés des réalités sociales, mais en construisant une architecture progressive de Twins adaptés à ses propres besoins.
On pourrait imaginer des Twin Cities pour Rabat, Casablanca, Tanger, Marrakech, Fès, Agadir, Dakhla, Laâyoune, Oujda ou Beni Mellal. Puis des Twin Regions permettant de relier les villes aux territoires qui les entourent. Puis une Twin Diaspora connectant les compétences marocaines du monde aux besoins des régions marocaines.
Cette architecture ne doit pas être appelée « nation intelligente ». Ce terme est trop vague, trop marketing, trop éloigné de l’enjeu réel. Il ne s’agit pas de produire un slogan. Il s’agit de construire des représentations numériques utiles, gouvernées, sobres, transparentes et capables d’aider les décideurs à mieux comprendre les territoires.
Le véritable enjeu n’est pas d’être intelligent parce que l’on utilise des capteurs, des algorithmes ou des plateformes. Le véritable enjeu est de rendre nos territoires plus lisibles, plus justes, plus durables et mieux gouvernés.
Dans cette perspective, les Digital Twins peuvent devenir des instruments puissants au service de la régionalisation avancée. Ils peuvent aider le Maroc à mieux articuler centralisation stratégique et intelligence territoriale.
Ils peuvent éclairer les choix publics, réduire les déséquilibres, anticiper les tensions, orienter les investissements et mobiliser les compétences.
Mais ils ne doivent jamais remplacer le débat démocratique, l’expertise humaine, la connaissance du terrain et la responsabilité politique.
Le Maroc a aujourd’hui une occasion rare : ne pas subir la prochaine vague technologique, mais la penser à partir de ses propres réalités.
La question n’est donc pas seulement : allons-nous construire des jumeaux numériques ? La vraie question est : quels jumeaux numériques voulons-nous construire, avec quelles données, pour quels territoires, sous quelle gouvernance, et au service de quelle vision du Maroc ?
Entre les 12 régions actuelles, l’hypothèse de 9 grandes régions et la possibilité d’une Twin Diaspora relationnelle, éthique et souveraine, le Maroc peut ouvrir une réflexion nouvelle : celle d’une territorialité augmentée, non pas par le slogan, mais par la représentation, la simulation, la responsabilité et la souveraineté cognitive.
Car avant de transformer un territoire, il faut apprendre à le regarder. Avant de le gouverner, il faut apprendre à le comprendre.
Avant de le numériser, il faut apprendre à le respecter. C’est peut-être cela, au fond, le message de Wald Maâlam appliqué aux Digital Twins : la technologie n’a de valeur que si elle prolonge le geste juste, éclaire la décision responsable et sert la transmission aux générations futures.
Par Dr Az-Eddine Bennani.












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