En face, il y avait le petit-fils. Né dans le siècle du défilement, élevé à la verticale du smartphone, il ne comprenait pas ce cérémonial. Lire semblait pour lui un effort inutile, presque une lenteur suspecte. Pourquoi tourner des pages quand l’écran donne tout, tout de suite, dans une lumière froide qui ne s’éteint jamais vraiment ? Il savait glisser, cliquer, zapper, faire apparaître en quelques secondes des images, des vidéos, des mondes entiers. Mais il n’avait jamais tenu un livre assez longtemps pour entendre ce qu’un silence peut contenir.
Entre eux, il n’y avait pas seulement une différence d’âge. Il y avait deux civilisations assises à la même table. Le grand-père appartenait à un temps où l’on allait vers le texte comme on entre dans une maison : avec respect, avec patience, avec l’idée que quelque chose de soi allait y rester. Le petit-fils, lui, vivait dans un univers où l’on traverse les contenus comme des halls de gare. On passe, on consomme, on oublie. Ce n’est pas qu’il soit moins intelligent. C’est qu’on l’a habitué à ne jamais s’attarder.
Le vieil homme ne condamnait pas tout. Il n’était ni réactionnaire ni caricatural. Il savait bien que les écrans instruisent, relient, dépannent, amusent. Mais il percevait, avec cette lucidité mélancolique des gens de bibliothèque, qu’une humanité qui ne lit plus finit par ne plus habiter vraiment sa propre pensée. Il regardait son petit-fils fixer la lumière bleue avec une concentration presque hypnotique, et il se demandait ce que devient un enfant quand l’imaginaire lui arrive déjà fabriqué, monté, rythmé, sonorisé. Que reste-t-il à inventer quand tout est déjà montré ?
Le petit-fils, de son côté, observait parfois son grand-père avec une forme d’incompréhension amusée. Comment pouvait-on préférer l’immobilité d’une page à l’infini d’un écran ? Pourquoi s’enfermer dans un seul récit quand mille fenêtres s’ouvrent à la seconde ? Il voyait dans le livre un objet lent, presque archaïque, une technologie sans batterie ni mise à jour, une machine étrange qui demande beaucoup et promet peu. Il ignorait encore que les grands livres ne promettent rien : ils transforment.
C’est peut-être là que se loge la fracture de notre époque. Nous avons appris aux plus jeunes à naviguer avant de leur apprendre à demeurer. Nous leur avons donné l’accès avant la profondeur, la connexion avant l’attention, l’image avant la phrase. Puis nous nous étonnons qu’ils peinent à rester seuls avec une page, avec une idée, avec eux-mêmes. La lumière blanche du livre ne rivalise pas en puissance avec la lumière bleue de l’écran. Elle ne clignote pas, ne sonne pas, ne captive pas par réflexe. Elle propose autre chose : une lente conquête. Un tête-à-tête. Une intimité.
Un soir pourtant, presque par accident, le courant sauta. L’écran du petit-fils s’éteignit d’un seul coup, comme s’éteint une vitrine après fermeture. La maison se remplit d’un noir simple, d’un silence sans réseau. Le grand-père alluma une vieille lampe à abat-jour crème. La pièce changea d’époque en quelques secondes. La lumière blanche se posa sur la table comme une nappe de calme. Sans commentaire, il tendit un livre au garçon. Celui-ci le prit d’abord comme on accepte un objet sans usage. Puis il lut quelques lignes. Rien de spectaculaire. Pas de miracle. Juste un froncement de sourcils, une hésitation, puis ce léger basculement intérieur que connaissent ceux qui découvrent qu’un texte peut produire des images plus durables que l’écran le plus net.
Le grand-père ne dit rien. Il savait qu’on ne convertit personne à la lecture par le sermon. On ouvre une porte, c’est tout. L’enfant releva la tête, non pas bouleversé, mais déplacé. C’était peu, et c’était immense. Pour la première fois peut-être, il éprouvait une lumière qui ne venait pas seulement de l’objet, mais de ce que les mots réveillaient en lui.
Depuis, rien n’a été renversé. Le petit-fils vit toujours avec ses écrans. Le grand-père continue de leur préférer ses livres. Mais entre la lumière bleue et la lumière blanche, un passage existe désormais. Fragile, discret, imparfait. Et c’est déjà beaucoup. Car une civilisation ne se sauve pas en supprimant les outils de son temps. Elle se sauve en maintenant vivante la possibilité d’un autre rapport au monde.
Le grand-père, au fond, ne refusait pas seulement les écrans. Il refusait ce qu’ils imposent quand ils deviennent l’unique fenêtre : la vitesse sans mémoire, l’attention sans profondeur, la présence sans intériorité. Et le petit-fils, lui, n’avait pas refusé le livre : il n’en avait simplement jamais rencontré la lumière.
Entre les deux, il reste notre responsabilité. Non pas choisir brutalement entre le bleu et le blanc, entre le passé et le présent, mais empêcher que l’un efface totalement l’autre. Car le jour où plus aucun enfant ne saura ce qu’une page peut contenir sous une simple lampe, ce ne sont pas seulement les livres qui s’éteindront. C’est une certaine manière d’être humain.
Rida Lamrini défend la profondeur du livre face à la vitesse des écrans
Chez Rida Lamrini, cette distinction n’est pas simplement culturelle ; elle est presque anthropologique. L’écran, explique-t-il, ouvre des portes, donne accès, multiplie les entrées. Mais cet accès ne garantit ni assimilation ni compréhension. Le livre, à l’inverse, organise, hiérarchise, met en perspective. Une information, insiste-t-il, ne devient connaissance que lorsqu’elle est reliée, intégrée, structurée. Or ce travail de transformation ne peut se faire, selon lui, que dans le cadre d’une lecture véritable, c’est-à-dire d’un cheminement qui oblige l’esprit à suivre une progression plutôt qu’à sauter d’un fragment à l’autre.
C’est précisément sur ce point que Rida Lamrini est le plus convaincant. Il oppose deux gestes mentaux. D’un côté, la navigation numérique, qui disperse, fait butiner d’un contenu à l’autre, produit du passage mais rarement de l’ancrage. De l’autre, la lecture, qu’il décrit comme une démarche de concentration. Lire, dans sa vision, ce n’est pas seulement recevoir des mots : c’est entrer dans l’univers d’un auteur, accepter sa progression, se soumettre à un effort, et donc former son esprit dans la durée. Il y a là une idée forte : le livre ne se contente pas d’informer, il éduque l’attention.
L’un des passages les plus marquants de l’entretien est aussi celui où il démonte l’argument du manque de temps. Rida Lamrini refuse clairement cette justification. Pour lui, lorsqu’une activité passionne réellement quelqu’un, cette personne trouve toujours le temps nécessaire, quitte à réorganiser son agenda. Le problème ne serait donc pas d’abord la vitesse de l’époque, mais le recul du désir de lecture. En d’autres termes, il ne dit pas que les gens n’ont plus le temps de lire ; il dit plus frontalement qu’ils ne sont plus assez passionnés par la lecture pour lui faire une place. Cette remarque, assez sévère, déplace le débat du terrain pratique vers le terrain culturel et intime.
Rida Lamrini insiste aussi sur les dangers propres au règne de l’écran. Sa critique vise moins la technologie en elle-même que le régime de vérité qu’elle favorise. Il décrit une circulation accélérée d’informations non vérifiées, souvent sans origine claire, parfois produites par des machines, parfois relayées par de faux comptes, et donc susceptibles d’influencer massivement les opinions. Dans son raisonnement, la rapidité numérique n’est pas un simple confort moderne : elle devient un facteur d’affaiblissement du jugement. L’individu croit s’informer, alors qu’il absorbe parfois des contenus fabriqués pour le manipuler. Il évoque même, à ce sujet, le climat d’ingérence informationnelle qui accompagne certaines échéances électorales. Son propos est limpide : la profusion n’est pas synonyme de vérité, et la vitesse peut devenir l’alliée du faux.
Pour autant, Rida Lamrini ne verse pas dans la caricature. Il reconnaît que l’influence peut aussi passer par les livres. Mais il introduit aussitôt une différence essentielle : un livre laisse du temps au recul. Il suppose une construction, une mécanique, une durée d’élaboration. Le lecteur peut vérifier, réfléchir, douter, accepter ou rejeter la thèse proposée. Sur les réseaux, en revanche, une fausse information peut être fabriquée et propagée en quelques instants, dans un environnement qui pousse à la réaction bien plus qu’à l’examen. Ce n’est donc pas, chez lui, un plaidoyer aveugle pour le papier, mais un plaidoyer pour les conditions lentes de la pensée critique.
Le propos devient encore plus fort lorsqu’il s’interroge sur le type de société que nous sommes en train de construire. Ce qui l’inquiète, ce n’est pas seulement que les gens lisent moins ; c’est que des visages entiers, dit-il en substance, soient désormais absorbés par l’écran à longueur de journée. Son image des conducteurs de motos roulant les yeux rivés sur leur téléphone est brutale, presque symbolique : une société fascinée par l’écran au point de perdre la maîtrise de son attention. La vraie question qu’il pose est celle-ci : ces usages produisent-ils réellement des citoyens plus cultivés, plus lucides, plus productifs, plus innovants ? Sa réponse est prudente dans la forme, mais sceptique dans le fond : il peine à croire que cette immersion continue dans l’écran suffise à bâtir une société du savoir.
L’autre apport important de Rida Lamrini est de ne pas diaboliser les écrans. Il répète qu’il n’est pas contre le progrès, ni contre les outils numériques. Son raisonnement est plus exigeant : un écran n’est qu’un outil, et tout dépend de l’usage qu’on en fait. Il peut servir le progrès de la société comme il peut freiner le développement individuel et collectif. Dès lors, la question n’est pas de rejeter le numérique, mais de savoir comment l’utiliser de manière efficiente, critique et productive. Cette nuance est importante, car elle évite au débat de se réduire à un face-à-face stérile entre anciens et modernes.
Enfin, Rida Lamrini avance peut-être son argument le plus sensible lorsqu’il parle de ce qu’un livre laisse en nous. Selon lui, après avoir refermé un livre, on n’est plus tout à fait le même. Quelque chose a bougé : une conviction, une réflexion, une croyance, une sensibilité. On sort d’un livre enrichi, jamais totalement indifférent. À l’inverse, celui qui a passé des heures à faire défiler des contenus sur un écran peine souvent à dire ce qu’il en a véritablement retenu. Là encore, sa critique ne porte pas seulement sur les supports, mais sur leurs effets intérieurs. Le livre transforme, quand l’écran sature souvent sans laisser de trace durable.
Au fond, la thèse de Rida Lamrini est moins une défense romantique du papier qu’une alerte sur notre manière d’habiter le savoir. Ce qu’il protège à travers le livre, c’est la profondeur contre la dispersion, la continuité contre le fragment, le jugement contre l’automatisme, et la formation du citoyen contre la simple consommation de contenus. Son propos mérite d’être entendu non comme un refus des écrans, mais comme un rappel salutaire : une société ne se mesure pas seulement à la quantité d’informations qu’elle fait circuler, mais à sa capacité à les transformer en connaissance, en esprit critique et en culture partagée.












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