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​Les Émirats, les USA, l’OPEP+, les BRICS et la Russie : le monde ne change plus de camp, il change de méthode


Rédigé par le Mercredi 29 Avril 2026



On croyait comprendre le monde avec une vieille carte mentale : d’un côté l’Occident, de l’autre le Sud global ; d’un côté Washington, de l’autre Moscou et Pékin ; d’un côté les alliances historiques, de l’autre les ruptures spectaculaires. Or l’affaire émiratie vient brouiller toutes ces catégories. Les Émirats arabes unis entrent dans les BRICS+, donc dans un espace censé incarner la montée du monde non occidental. Puis ils annoncent leur sortie de l’OPEP et de l’OPEP+, architecture pétrolière où l’Arabie saoudite et la Russie jouent un rôle central. À première vue, cela semble contradictoire. En réalité, c’est peut-être l’un des signaux les plus clairs du nouvel ordre international : les États ne changent plus simplement de camp, ils changent de logiciel.

Le fait central est désormais posé. Abou Dhabi a annoncé sa décision de quitter l’OPEP et l’OPEP+, avec une sortie effective au 1er mai 2026. La version officielle insiste sur une révision de long terme de la politique de production, de la capacité future et de la stratégie économique du pays. Autrement dit, les Émirats ne présentent pas cette décision comme un coup de colère, mais comme un choix souverain, mûri, assumé.

Cette décision frappe au cœur de l’OPEP+. Car l’OPEP+ n’est pas seulement un club de producteurs. C’est une mécanique de discipline : produire moins pour soutenir les prix, produire davantage quand il faut éviter l’asphyxie des consommateurs, arbitrer entre revenus immédiats et stabilité du marché. Depuis 2016, l’entrée de la Russie dans cette architecture élargie avait transformé l’OPEP en instrument plus puissant, capable de peser face aux États-Unis, aux producteurs de schiste et aux grands acheteurs asiatiques. Reuters rappelle que Moscou reste engagé dans l’OPEP+ et espère que la sortie émiratie ne signera pas la fin du groupe. Mais le simple fait que cette question se pose montre l’ampleur du choc.

Pourquoi Abou Dhabi part-il ? Parce que les Émirats ne veulent plus être enfermés dans une logique de quotas qui bride leur stratégie industrielle. Le pays a investi massivement pour augmenter sa capacité de production. Selon AP, les Émirats disposent d’une capacité pouvant aller jusqu’à environ 5 millions de barils par jour, alors que leur production restait autour de 3,4 millions de barils par jour avant les dernières secousses régionales. Le problème est simple : à quoi sert d’investir dans de nouvelles capacités si une discipline collective oblige ensuite à ne pas les utiliser pleinement ?

Mais réduire cette affaire à une querelle de volumes serait trop court. Le pétrole est ici une langue diplomatique. En s’émancipant de l’OPEP+, Abou Dhabi dit plusieurs choses à la fois.

À Riyad : nous ne sommes plus un suiveur.
À Moscou : nous ne sacrifierons pas notre capacité de production à la stabilité de vos revenus.
À Washington : nous pouvons devenir un fournisseur plus flexible, mais la sécurité du Golfe a un prix.
À Pékin et New Delhi : nous voulons vendre davantage à l’Asie, sans passer par une autorisation collective permanente.


C’est une stratégie de puissance moyenne, mais avec des moyens de grande puissance énergétique.

Le paradoxe apparent avec les BRICS+ s’éclaire alors. Les Émirats ont rejoint les BRICS à partir de 2024, dans une logique de participation à une gouvernance mondiale plus multipolaire. Le ministère émirati des Finances présente cette adhésion comme un renforcement du rôle du pays dans une gouvernance mondiale plus inclusive et multipolaire. Mais les BRICS+ ne sont pas l’équivalent d’une alliance militaire ou d’un pacte de discipline économique. C’est un forum d’influence, une plateforme de diversification, un espace de négociation.

On y trouve la Chine et l’Inde, rivales stratégiques. L’Iran et les Émirats, dont les intérêts sécuritaires ne sont pas identiques. La Russie, qui cherche à contourner l’Occident. Et des pays qui veulent surtout élargir leurs marges de manœuvre. Entrer dans les BRICS+ ne signifie donc pas “se ranger derrière Moscou”. Cela signifie : être présent dans la salle où se discute une partie du monde d’après.

C’est exactement cela que fait Abou Dhabi. Le pays ne veut pas choisir entre Washington, Pékin, Moscou, Riyad et New Delhi. Il veut parler à tous, vendre à tous, investir partout et ne dépendre entièrement de personne. C’est ce que l’on pourrait appeler le multi-alignement dur. Non pas la neutralité molle, mais la maximisation méthodique des intérêts nationaux, dossier par dossier.

La Russie, dans cette affaire, est dans une position inconfortable. D’un côté, elle reste officiellement attachée à l’OPEP+, car cette coalition lui permet de peser sur les prix mondiaux et de maintenir un dialogue stratégique avec les producteurs du Golfe malgré son isolement occidental. Le Kremlin a donc intérêt à préserver l’architecture existante. De l’autre, la sortie émiratie menace précisément cette discipline. Le ministre russe des Finances, Anton Siluanov, a reconnu que le départ des Émirats pourrait accroître la production mondiale et faire baisser les prix à l’avenir, surtout si d’autres producteurs décidaient de produire sans coordination.

Pour Moscou, c’est un mauvais signal. La Russie a besoin de prix élevés pour soutenir son budget, financer son appareil d’État et amortir les effets des sanctions. Tant que les tensions au Moyen-Orient soutiennent les prix, Moscou respire. Mais si la crise d’Ormuz s’allège et que les Émirats augmentent fortement leur production, l’équation peut changer. Un pétrole plus abondant, moins coordonné, donc potentiellement moins cher, affaiblirait une partie du levier russe. Voilà pourquoi Moscou affirme rester dans l’OPEP+ tout en surveillant de près le mouvement émirati.

Riyad, lui, est directement bousculé. L’Arabie saoudite a longtemps été le pivot du système pétrolier mondial : première puissance de réserve, producteur d’ajustement, chef d’orchestre implicite de l’OPEP. Or les Émirats contestent désormais ce leadership sans le dire frontalement. La rivalité entre les deux capitales ne se limite plus au pétrole. Elle concerne les ports, la finance, la logistique, le tourisme, les nouvelles technologies, les talents, les investissements et l’influence régionale. L’Arabie saoudite veut faire de Vision 2030 un projet de centralité régionale. Les Émirats, eux, ont déjà bâti un modèle d’hyperconnexion mondiale. Deux ambitions voisines finissent toujours par se regarder de travers.

Le timing ajoute une couche de gravité. Le détroit d’Ormuz reste l’un des points les plus sensibles de l’économie mondiale. L’Agence internationale de l’énergie indique qu’en 2025 près de 15 millions de barils par jour de brut, soit environ 34 % du commerce mondial de brut, ont transité par Ormuz, principalement vers l’Asie. Elle rappelle aussi que seules l’Arabie saoudite et les Émirats disposent de routes opérationnelles permettant de contourner partiellement le détroit, avec une capacité alternative limitée. Dans ce contexte, la liberté de production émiratie n’est pas seulement une affaire de barils. C’est une carte de sécurité, un levier diplomatique et un argument commercial.

Que peut-il se passer à moyen terme ? Trois pistes se dessinent.

La première est celle d’une sortie maîtrisée. Les Émirats augmentent progressivement leur production, sans provoquer de guerre des prix, et l’OPEP+ survit comme cadre diminué mais encore utile. C’est le scénario préféré des marchés : moins de discipline, mais pas d’effondrement.

La deuxième piste est celle de la contagion. Si d’autres producteurs estiment que les quotas coûtent plus qu’ils ne rapportent, ils demanderont à leur tour plus de liberté. Dans ce cas, l’OPEP+ ne disparaît pas immédiatement, mais elle devient moins crédible. Or un cartel qui ne fait plus peur est déjà un cartel blessé.

La troisième piste est celle de la rivalité ouverte : chaque producteur défend ses parts de marché, les prix deviennent plus volatils, et le pétrole alterne entre flambées géopolitiques et corrections brutales liées à l’offre.

Cela arrange qui ? D’abord Abou Dhabi, évidemment. Les Émirats gagnent en autonomie, monétisent mieux leurs investissements et transforment leur pétrole en instrument de négociation globale. Cela arrange aussi les grands pays consommateurs, notamment en Asie, si l’offre supplémentaire finit par peser sur les prix. Washington peut également y voir un avantage : une OPEP+ moins disciplinée limite la capacité de Riyad et Moscou à organiser une rareté favorable aux producteurs.

Cela dérange qui ? Riyad, car son leadership est contesté. Moscou, car la discipline de l’OPEP+ soutenait les prix dont la Russie a besoin. Les producteurs fragiles, car ils dépendent souvent d’un baril élevé pour équilibrer leurs budgets. Et, plus largement, tous ceux qui avaient intérêt à un marché pétrolier lisible, organisé, prévisible.

La vraie conclusion est donc plus profonde que la sortie d’un pays d’un cartel. Les Émirats ne quittent pas seulement l’OPEP+. Ils démontrent que le monde n’est plus structuré par des fidélités longues, mais par des arbitrages mobiles. On peut être membre des BRICS+, partenaire de Washington, concurrent de Riyad, interlocuteur de Moscou et fournisseur stratégique de l’Asie. Ce n’est pas de l’incohérence. C’est le nouveau réalisme.

Le monde ne va plus seulement vers l’Est ou vers l’Ouest. Il va vers des pistes parallèles, parfois contradictoires, souvent opportunistes, mais toujours nationales. Dans cet ordre nouveau, les alliances ne disparaissent pas. Elles deviennent provisoires. Les cartels ne meurent pas. Ils perdent leur autorité morale. Et le pétrole, loin d’être une énergie du passé, redevient ce qu’il a toujours été dans les moments de crise : non pas seulement une marchandise, mais une grammaire de la puissance.





Mercredi 29 Avril 2026

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